À lire: un extrait de

La médiocratie

de Alain Deneault

Mis en ligne le 20 novembre 2015

Page-Titre_MediocratieRangez ces ouvrages com­pli­qués, les livres comp­tables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spi­ri­tuel, ni même à l’aise, vous ris­que­riez de paraître arro­gant. Atténuez vos pas­sions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchi­que­teuse en est pleine. Ce regard per­çant qui inquiète, dila­tez-le, et décon­trac­tez vos lèvres – il faut penser mou et le mon­trer, parler de son moi en le rédui­sant à peu de chose : on doit pou­voir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de com­pa­rable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et cou­ronné de succès : les médiocres ont pris le pou­voir.

La prin­ci­pale com­pé­tence d’un médiocre ? Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils orga­ni­se­ront des grat­tages de dos et des ren­vois d’ascenseur pour rendre puis­sant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y atti­rer leurs sem­blables. L’important n’est pas tant d’éviter la bêtise que de la parer des images du pou­voir. « Si la bêtise ne res­sem­blait pas à s’y méprendre au pro­grès, au talent, à l’espoir ou au per­fec­tion­ne­ment, per­sonne ne vou­drait être bête », remar­quait Robert Musil. Se satis­faire de dis­si­mu­ler ses carences par une atti­tude nor­male, se récla­mer du prag­ma­tisme, mais n’être jamais las de per­fec­tion­ne­ment, car la médio­cra­tie ne souffre ni les inca­pables ni les incom­pé­tents. Il faut pou­voir faire fonc­tion­ner le logi­ciel, rem­plir un for­mu­laire sans rechi­gner, reprendre natu­rel­le­ment à son compte l’expression « hauts stan­dards de qua­lité en gou­ver­nance de socié­tés dans le res­pect des valeurs d’excellence » et dire bon­jour oppor­tu­né­ment aux bonnes per­sonnes. Mais, sur­tout, sans plus.

« Médiocrité » est en fran­çais le sub­stan­tif dési­gnant ce qui est moyen, tout comme « supé­rio­rité » et « infé­rio­rité » font état de ce qui est supé­rieur et infé­rieur. Il n’y a pas de « moyen­neté ». Mais la médio­crité désigne le stade moyen en acte plus que la moyenne. Et la médio­cra­tie est consé­quem­ment ce stade moyen hissé au rang d’autorité. Elle fonde un ordre dans lequel la moyenne n’est plus une éla­bo­ra­tion abs­traite per­met­tant de conce­voir syn­thé­ti­que­ment un état des choses, mais une norme impé­rieuse qu’il s’agit d’incarner. Se dire libre dans un tel régime ne sera qu’une façon d’en mani­fes­ter l’efficace.

La divi­sion et l’industrialisation du tra­vail – manuel comme intel­lec­tuel – ont lar­ge­ment contri­bué à l’avènement du pou­voir médiocre. Le per­fec­tion­ne­ment de chaque tâche utile à un tout qui échappe à tous a contri­bué à rendre « experts » des sans-des­sein péro­rant en flux tendus sur des tron­çons de vérité, et à réduire à des exé­cu­tants des tra­vailleurs pour qui l’« acti­vité vitale n’est rien sinon que l’unique moyen de sub­sis­tance ». Karl Marx l’avait relevé dès 1849, le capi­tal, en rédui­sant le tra­vail à une force, puis à une unité de mesure abs­traite, et enfin à son coût (le salaire cor­res­pon­dant à ce qu’il en faut pour que l’ouvrier régé­nère sa force), a rendu les tra­vailleurs insen­sibles à la chose même du tra­vail. Progressivement, ce sont les métiers qui se perdent. On peut confec­tion­ner des repas à la chaîne sans même être capable de se faire à manger chez soi, énon­cer à des clients par télé­phone des direc­tives aux­quelles on ne com­prend rien soi-même, vendre des livres et jour­naux qu’on ne lit pour sa part jamais… La fierté du tra­vail bien fait dis­pa­raît par consé­quent. Marx pré­cise en 1857, dans son Introduction géné­rale à la cri­tique de l’économie poli­tique, que « l’indifférence à l’égard du tra­vail par­ti­cu­lier cor­res­pond à une forme de société dans laquelle les indi­vi­dus passent avec faci­lité d’un tra­vail à un autre, et dans laquelle le genre déter­miné du tra­vail leur paraît for­tuit et par consé­quent indif­fé­rent. Les moyens d’arriver à ses fins deviennent, dans un tel régime, uni­formes. Le tra­vail est alors devenu, non seule­ment en tant que caté­go­rie, mais dans sa réa­lité même, un moyen de pro­duire la richesse en géné­ral ». Ce « moyen » que s’est donné le capi­tal pour croître, c’est ce tra­vail dévi­ta­lisé qui passe éga­le­ment aux yeux du tra­vailleur pour un « unique moyen de sub­sis­tance ». Patrons et tra­vailleurs s’entendent au moins là-dessus : le métier est devenu un emploi et lui-même passe una­ni­me­ment pour « moyen ». Ce n’est là ni un jeu de mots ni une simple coïn­ci­dence lexi­cale, le tra­vail devient un simple « moyen » le jour où on le calibre sous la forme d’un apport stric­te­ment « moyen ». La confor­mité d’un acte à son mode moyen, lorsqu’obligée et uni­ver­selle, confine toute une société à la tri­via­lité. Le moyen ren­voie éty­mo­lo­gi­que­ment au milieu, notam­ment celui de la pro­fes­sion comme lieu du com­pro­mis, voire de la com­pro­mis­sion, où nulle œuvre n’advient. Cela se révèle insi­dieux, car le médiocre ne chôme pas, il sait tra­vailler dur. Il en faut des efforts, en effet, pour réa­li­ser une émis­sion de télé­vi­sion à grand déploie­ment, rem­plir une demande de sub­ven­tion de recherche auprès d’une ins­tance sub­ven­tion­naire, conce­voir des petits pots de yaourt à l’allure aéro­dy­na­mique ou orga­ni­ser le contenu rituel d’une ren­contre minis­té­rielle avec une délé­ga­tion d’homologues. Ne se donne pas les moyens qui veut. La per­fec­tion tech­nique sera même indis­pen­sable pour mas­quer l’inénarrable paresse intel­lec­tuelle qui est en jeu dans autant de pro­fes­sions de foi confor­mistes. Et cet enga­ge­ment exi­geant dans un tra­vail qui n’est jamais le sien et dans des pen­sées qui res­tent tou­jours com­man­dées fait perdre de vue leur peu d’envergure.

En la matière, on n’arrête pas le pro­grès. Jadis, le médiocre se trou­vait décrit en situa­tion mino­ri­taire. Pour Jean de la Bruyère, il était sur­tout un être vil qui tirait son épingle du jeu grâce à sa connais­sance des ragots et des intrigues en vigueur chez les puis­sants. « Celse est d’un rang médiocre, mais des grands le souffrent ; il n’est pas savant, il a rela­tion avec des savants ; il a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beau­coup ; il n’est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de tru­che­ment, et des pieds qui peuvent le porter d’un lieu à un autre. » Devenus domi­nants, les Celse du monde n’auront per­sonne d’autre à imiter qu’eux-mêmes. Le pou­voir, ils le conquièrent pro­gres­si­ve­ment et presque à leur insu. À force de cha­peau­tage, de passe-droits, de com­plai­sance et de col­lu­sion, ils coiffent les ins­ti­tu­tions. Chaque géné­ra­tion aura dénoncé le phé­no­mène en tant qu’il s’amplifie, témoins les car­nets du poète Louis Bouilhet cités par son ami Gustave Flaubert : « Ô médio­cra­tie fétide, poésie uti­li­taire, lit­té­ra­ture de pions, bavar­dages esthé­tiques, vomis­se­ments éco­no­miques, pro­duits scro­fu­leux d’une nation épui­sée, je vous exècre de toutes les puis­sances de mon âme ! Vous n’êtes pas la gan­grène, vous êtes l’atrophie ! Vous n’êtes pas le phleg­mon rouge et chaud des époques fié­vreuses, mais l’abcès froid aux bords pâles, qui des­cend, comme d’une source, de quelque carie pro­fonde ! » Mais ce sont encore des impos­tures et infa­tua­tions que l’on dénonce, c’est une volonté impuis­sante à faire grand que l’on démasque. Pas encore un sys­tème qui se satis­fait du peu et qui pres­crit rigou­reu­se­ment cette satis­fac­tion. Laurence J. Peter et Raymond Hull témoi­gne­ront parmi les pre­miers de ce deve­nir médiocre à l’échelle de tout un sys­tème. Leur thèse déve­lop­pée dans les années d’après-guerre est d’une net­teté impla­cable : les pro­ces­sus sys­té­miques encou­ragent l’ascension aux postes de pou­voir des acteurs moyen­ne­ment com­pé­tents, écar­tant à leurs marges les « super com­pé­tents » tout comme les par­faits incom­pé­tents. Un exemple frap­pant : dans une ins­ti­tu­tion d’enseignement, on ne voudra pas de la pro­fes­sion­nelle qui ne sait pas res­pec­ter un horaire et qui ignore tout de sa matière, mais on n’endurera pas davan­tage la rebelle qui modi­fiera en pro­fon­deur le pro­to­cole d’enseignement pour faire passer la classe d’étudiants en dif­fi­culté au stade des meilleurs de toute l’école. Le prin­ci­pal reproche qu’on fera à l’intéressée, signalent les auteurs du Principe de Peter, sera certes de déro­ger aux moda­li­tés for­melles d’enseignement, mais sur­tout de sus­ci­ter « une grave anxiété chez l’enseignant qui, l’année sui­vante, héri­te­rait d’élèves ayant déjà fait le pro­gramme ». On a ainsi créé l’être de « l’analphabète secon­daire », selon l’expression d’Hans Magnus Enzensberger, celui que les ins­ti­tu­tions d’enseignement et de recherche pro­duisent en masse. Ce nou­veau sujet, formé sur mesure, se fait fort d’une connais­sance utile qui n’enseigne tou­te­fois pas à remettre en cause ses fon­de­ments idéo­lo­giques. « Il se consi­dère comme informé, sait déchif­frer modes d’emploi, pic­to­grammes et chèques, et le milieu dans lequel il se meut le pro­tège, comme une cloi­son étanche, de tout désa­veu de sa conscience », résume l’écrivain alle­mand dans son essai Médiocrité et folie. Le savant médiocre ne pense jamais par lui-même, il délègue son pou­voir de pensée à des ins­tances qui lui dictent ses stra­té­gies aux fins d’avancement pro­fes­sion­nel. L’autocensure est de rigueur pour autant qu’il sait la pré­sen­ter comme une preuve de rou­blar­dise.

Depuis, cette ten­dance à l’exclusion des non-médiocres se voit confir­mée régu­liè­re­ment, mais on le fait aujourd’hui en pre­nant le parti de la médio­crité. Des psy­cho­logues trou­vant toute leur place dans des écoles de com­merce inversent les rap­ports de valeur en pré­sen­tant les formes sin­gu­lières de com­pé­tence comme un sur­croît de « maî­trise de soi ». Principale auteure de « The Burden of Responsibility : Interpersonal Costs of High Self-Control » (Le far­deau de la res­pon­sa­bi­lité : les coûts inter­per­son­nels d’un excès d’autocontrôle), Christy Zhou Koval de la Duke University’s Fuqua School of Business pré­sente les tra­vailleuses et tra­vailleurs qui se trouvent exi­geants envers eux-mêmes comme des sujets quasi res­pon­sables du fait qu’on finit par abuser d’eux. Il leur revient d’apprendre à res­treindre leur acti­vité à un cadre étroit. Leur pro­pen­sion au tra­vail bien fait et au sens large des res­pon­sa­bi­li­tés passe désor­mais pour un pro­blème. Ils dérogent ainsi à leurs objec­tifs « per­son­nels », soit leur car­rière telle que la para­mètrent leurs ins­ti­tu­tions de tutelle.

La médio­cra­tie désigne donc l’ordre médiocre érigé en modèle. En ce sens, le logi­cien russe Alexandre Zinoviev a décrit les aspects géné­raux du régime sovié­tique en des termes qui le font res­sem­bler à nos démo­cra­ties libé­rales. « C’est le plus médiocre qui s’en tire » et « c’est la médio­crité qui paie », constate le per­son­nage du bar­bouilleur dans Les hau­teurs béantes, le roman sati­rique qu’il a fait paraître clan­des­ti­ne­ment en 1976. Ses théo­rèmes : « Je parle de la médio­crité, comme d’une moyenne géné­rale. Et il ne s’agit pas du succès dans le tra­vail, mais du succès social. Ce sont des choses bien dif­fé­rentes. […] Si un éta­blis­se­ment se met à fonc­tion­ner mieux que les autres, il attire fata­le­ment l’attention. S’il est offi­ciel­le­ment confirmé dans ce rôle, il ne met pas long­temps à deve­nir un trompe-l’œil ou un modèle expé­ri­men­tal-pilote, qui finit à son tour par dégé­né­rer en trompe-l’œil expé­ri­men­tal moyen. » S’ensuit une imi­ta­tion du tra­vail qui pro­duit une illu­sion de résul­tat. La feinte accède au rang de valeur en soi. La médio­cra­tie amène ainsi chacun à subor­don­ner toute déli­bé­ra­tion à des modèles arbi­traires que des auto­ri­tés pro­meuvent. Les symp­tômes aujourd’hui : tel poli­tique expli­quant à ses élec­teurs qu’ils doivent se sou­mettre aux action­naires de Wall Street ; telle pro­fes­seure jugeant « trop théo­rique et trop scien­ti­fique » le tra­vail d’un étu­diant excé­dant les pré­misses sou­le­vées dans un « PowerPoint », telle pro­duc­trice de cinéma insis­tant pour qu’une célé­brité brille dans un docu­men­taire dans lequel elle n’a rien à faire ou encore tel expert débi­tant sur l’irréfléchie crois­sance éco­no­mique afin de se posi­tion­ner du côté de la « ratio­na­lité ». Zinoviev voyait déjà en cela, à son heure, un psy­cho­pou­voir dres­sant les esprits : « L’imitation du tra­vail se contente seule­ment d’un sem­blant de résul­tat, plus exac­te­ment d’une pos­si­bi­lité de jus­ti­fier le temps dépensé ; la véri­fi­ca­tion et le juge­ment des résul­tats sont faits par des per­sonnes qui par­ti­cipent à l’imitation, qui sont liées à elle, qui sont inté­res­sées à sa per­pé­tua­tion. » Les par­ti­ci­pants à ce pou­voir affichent un rictus com­plice. Se croyant les plus malins, ils se satis­font d’adages tels que : il faut jouer le jeu. Ici, le jeu – expres­sion floue s’il en est et en cela conve­nant à la pensée médiocre – en appelle tantôt à se plier de manière obsé­quieuse à des règles éta­blies aux seules fi ns d’un posi­tion­ne­ment de choix sur l’échiquier social, tantôt à se jouer com­plai­sam­ment de ces règles dans des col­lu­sions mul­tiples qui per­ver­tissent l’intégrité d’un pro­ces­sus, tout en main­te­nant sauves les appa­rences. Cette expres­sion naïve étaie la bonne conscience d’acteurs frau­du­leux. C’est sous le signe de ce mot d’ordre tout sou­rire que des socié­tés phar­ma­ceu­tiques s’assurent que l’on gué­risse à grands frais des can­cers de la pros­tate pour­tant voués à ne se déve­lop­per de manière alar­mante que le jour où ceux qui en sont atteints auront 130 ans. C’est sous cou­vert de « jouer le jeu » que des méde­cins font subir des inter­ven­tions dans leur sec­teur à des patients qui n’en ont nul besoin, puisqu’à chaque pres­ta­tion, n’est-ce pas, tombe la rétri­bu­tion prévue par les conven­tions. C’est aussi tout en clins d’œil que des agents du fisc outillés pour contrer des grands frau­deurs éco­no­miques vont pré­fé­rer s’acharner sur la ser­veuse aux pour­boires non décla­rés, que les poli­ciers met­tront fin à des enquêtes sitôt que les fila­tures mènent aux proches du pre­mier ministre, que les jour­na­listes repren­dront les termes ten­dan­cieux des com­mu­ni­qués de presse que publient les puis­sants afin de demeu­rer dans les cou­rants aveugles de mou­ve­ments his­to­riques qu’ils ne conçoivent pas. C’est aussi en sou­met­tant à d’intimidants rites ini­tia­tiques la recrue du pro­fes­so­rat uni­ver­si­taire qu’on fera valoir à ses yeux la pré­do­mi­nance des logiques du marché sur les prin­cipes fon­da­teurs d’institutions publiques qu’il s’agit de détour­ner. Le jeu, c’est trans­for­mer les sou­tiens éta­tiques à la ges­tion de gar­de­ries à domi­cile en l’objet d’un véri­table busi­ness qui n’a cure du sort des enfants. C’est, dans une entre­prise, faire suivre un ate­lier aux nou­veaux venus pour leur apprendre ensemble à se trom­per mutuel­le­ment dans le cadre de leurs rela­tions infor­melles. C’est jouer sur les res­sorts intimes d’un employé en lui disant : « Votre iden­tité est un actif et cet actif nous appar­tient. » Collectivement, « jouer le jeu » comme jouer à la rou­lette russe, jouer son va-tout, jouer sa vie, comme si ça ne comp­tait pas. C’est badin, c’est drôle, c’est pas pour de vrai, on joue, c’est seule­ment un vaste simu­lacre qui nous englou­tit dans son rire per­vers. Ce jeu auquel il fau­drait jouer passe tou­jours, entre deux clins d’œil, pour un manège que l’on dénonce un peu, mais sous l’autorité duquel on se place tout de même. Pourtant, on se garde bien d’en expli­ci­ter les règles géné­rales, car ces règles mêlées à leur conjonc­ture se confondent inexo­ra­ble­ment à des stra­té­gies par­ti­cu­lières, le plus sou­vent per­son­nelles, et arbi­traires, pour ne pas dire abu­sives. C’est le règne de la dupli­cité et de la triche érigé en jeu tacite dans l’esprit de qui se croit habile, au détri­ment de ceux que celui-ci relègue au rang d’imbéciles. « Jouer le jeu », contrai­re­ment à ce que l’expression laisse penser (pour mieux s’abuser soi-même), consiste à ne se sou­mettre à rien d’étranger à la loi de l’avidité. Il s’agit d’une repré­sen­ta­tion qui inverse le rap­port à l’opportunisme, en le fai­sant passer pour une néces­sité sociale étran­gère à soi. L’« expert », auquel se confond aujourd’hui la majo­rité des uni­ver­si­taires, s’érige bien entendu comme la figure cen­trale de la médio­cra­tie. Sa pensée n’est jamais tout à fait la sienne, mais celle d’un ordre de rai­son­ne­ment qui, bien qu’incarné par lui, est mû par des inté­rêts par­ti­cu­liers. L’expert s’emploie alors à en trans­fi­gu­rer les pro­po­si­tions idéo­lo­giques et les sophismes en objets de savoir appa­rem­ment purs – cela carac­té­rise sa fonc­tion. Voilà pour­quoi on ne peut attendre de lui aucune pro­po­si­tion forte ou ori­gi­nale. Surtout, et c’est ce que lui reproche par-dessus tout Edward Saïd dans les Reith Lectures de la BBC en 1993, ce sophiste contem­po­rain, rétri­bué pour penser d’une façon cer­taine, n’est porté par aucune curio­sité d’amateur – autre­ment dit, il n’aime pas ce dont il parle, mais agit dans un cadre stric­te­ment fonc­tion­na­liste. « La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme sur le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le déve­lop­pe­ment des ban­lieues, ni l’esprit affreu­se­ment com­mer­cial du jour­na­lisme et de l’édition, mais plutôt une atti­tude à part entière que j’appellerais le pro­fes­sion­na­lisme. » La pro­fes­sion­na­li­sa­tion se pré­sente socia­le­ment à la manière d’un contrat tacite entre, d’une part, les dif­fé­rents pro­duc­teurs de savoirs et de dis­cours, et, d’autre part, les déten­teurs de capi­taux. Les pre­miers four­nissent et for­matent sans aucun enga­ge­ment spi­ri­tuel les don­nées pra­tiques ou théo­riques dont les seconds ont besoin pour se légi­ti­mer. Saïd recon­naît consé­quem­ment chez l’expert les traits dis­tinc­tifs des médiocres : « faire “comme il faut” selon les règles d’un com­por­te­ment cor­rect – sans remous ni scan­dale, dans le cadre des limites admises, en se ren­dant “ven­dable” et par­des­sus tout pré­sen­table, apo­li­tique, inex­posé et “objec­tif” ». Le médiocre devient dès lors pour le pou­voir l’être-moyen, celui par lequel il arrive à trans­mettre ses ordres et à impo­ser plus fer­me­ment son ordre.

Ce fait social mène fata­le­ment la pensée publique à un point de confor­misme qui se pré­sente sans sur­prise comme le milieu, le centre, le moment moyen érigé en pro­gramme poli­tique. Il se fait l’objet d’une repré­sen­ta­tion élec­to­rale porté par un vaste parti trans­ver­sal n’ayant à offrir au public pour toute dis­tinc­tion qu’un ensemble de fétiches que Freud dési­gnait par les termes de « petites dif­fé­rences ». Les sym­boles plus que les fon­de­ments sont en cause dans cette appa­rence de dis­corde. Il faut voir com­ment, dans les milieux de pou­voir, comme les par­le­ments, les palais de jus­tice, les ins­ti­tu­tions finan­cières, les minis­tères, les salles de presse ou les labo­ra­toires, des expres­sions telles que « mesures équi­li­brées », « juste milieu » ou « com­pro­mis » se sont éri­gées en notions fétiches. Tellement, qu’on n’est plus à même de conce­voir quelles posi­tions éloi­gnées de ce centre peuvent encore exis­ter pour qu’on par­ti­cipe, jus­te­ment, à cette pro­ver­biale mise en équi­libre. N’existe socia­le­ment d’emblée que la pensée à son stade pré-équi­li­bré. Si sa ges­ta­tion la pré­pare déjà dans les para­mètres de la moyenne, c’est que l’esprit est struc­tu­rel­le­ment neu­tra­lisé par une série de mots cen­tristes, dont celui de « gou­ver­nance », le plus insi­gni­fiant d’entre tous, est l’emblème. Ce régime est en réa­lité dur et mor­ti­fère, mais l’extrémisme dont il fait preuve se dis­si­mule sous les parures de la modé­ra­tion, fai­sant oublier que l’extrémisme a moins à voir avec les limites du spectre poli­tique gauche-droite qu’avec l’intolérance dont on fait preuve à l’endroit de tout ce qui n’est pas soi. N’ont ainsi droit de cité que la fadeur, le gris, l’évidence irré­flé­chie, le nor­ma­tif et la repro­duc­tion. Sous les aus­pices de la médio­cra­tie, les poètes se pendent aux confins de leur désar­roi appar­te­men­tal, les scien­ti­fiques de pas­sion éla­borent des réponses à des ques­tion­ne­ments que nul n’entretient, les indus­triels de génie construisent des temples ima­gi­naires tandis que les grands poli­tiques soli­loquent dans des sous-sols d’église. C’est l’ordre poli­tique de l’extrême centre. Ses poli­tiques ne cor­res­pondent pas tant à un endroit spé­ci­fique de l’axe poli­tique gauche-droite qu’à la sup­pres­sion de cet axe au profit d’une seule approche pré­ten­dant au vrai et à la néces­sité logique. On habillera ensuite la manœuvre de mots creux – pis, ce pou­voir usera pour se dire de termes qui pré­ci­sé­ment tra­hissent ce qu’il tient en hor­reur : l’innovation, la par­ti­ci­pa­tion, le mérite et l’engagement. Puis on évin­cera les esprits qui ne par­ti­cipent pas à la dupli­cité, et ce, bien entendu, de manière médiocre, par le déni, le renie­ment et le res­sen­ti­ment. Cette vio­lence sym­bo­lique est éprou­vée.

La médio­cra­tie nous incite de toute part à som­meiller dans la pensée, à consi­dé­rer comme inévi­table ce qui se révèle inac­cep­table et comme néces­saire ce qui est révol­tant. Elle nous idio­ti­fie. Que nous pen­sions le monde en fonc­tion de variables moyennes est tout à fait com­pré­hen­sible, que des êtres puissent res­sem­bler à tout point de vue à ces figures moyennes va de soi, qu’il y ait une injonc­tion sourde ordon­nant à tous d’incarner à l’identique cette figure moyenne est, par contre, une chose que d’aucuns ne sau­raient admettre. Le terme « médio­cra­tie » a perdu le sens de jadis, où il dési­gnait le pou­voir des classes moyennes. Il ne désigne pas tant la domi­na­tion des médiocres que l’état de domi­na­tion exercé par les moda­li­tés médiocres elles-mêmes, les ins­cri­vant au rang de mon­naie du sens et par­fois même de clé de survie, au point de sou­mettre à ses mots creux ceux et celles qui aspirent à mieux et osent pré­tendre à leur sou­ve­rai­neté.

[…]

Perdre l’esprit

La pensée se fait médiocre lorsque ses cher­cheurs ne se sou­cient pas de rendre spi­ri­tuel­le­ment per­ti­nentes les pro­po­si­tions qu’ils éla­borent. Un autre pen­seur alle­mand du début du xxe siècle, Georg Simmel, pré­di­sait un destin tra­gique aux cher­cheurs per­sis­tant dans cette atti­tude. C’est comme si, dans son embri­ga­de­ment éco­no­mique, la pensée tra­dui­sait dans sa pra­tique les tares de sa propre ins­ti­tu­tion. Il lui faut pro­duire coûte que coûte de la connais­sance, peu importe l’écho qu’elle a dans le monde. C’est la théo­rie qui tend elle-même à deve­nir infla­tion­niste. L’essai Le concept et la tra­gé­die de la culture témoigne d’un impé­ra­tif de pro­duc­tion tel que l’esprit n’arrive plus à suivre, à se recon­naître, à se dire. La machine s’emballe et ne pro­duit de valeur que pour satis­faire un pro­duc­ti­visme d’appareil qui n’a plus rien à voir avec l’acte sin­gu­lier de penser. D’abord parce que sur­abondent les élé­ments objec­tifs par les­quels la pensée se média­tise, à savoir les livres, les rap­ports, les œuvres qui elles-mêmes sont com­po­sées de théo­ries, de concepts, de don­nées fac­tuelles. Il y a tant à consi­dé­rer que l’esprit se découvre encom­bré dans le chemin qui doit le mener à éla­bo­rer à son tour une œuvre. Embourbé dans cette marée de pro­duc­tions scien­ti­fiques, il risque à son tour de ne rien faire de mieux que d’ajouter au lot un élé­ment sup­plé­men­taire qui vien­dra à son tour accen­tuer le phé­no­mène. On s’éloigne alors consi­dé­ra­ble­ment du pro­ces­sus de connaître, à savoir décou­vrir sa conscience et ce dont son esprit est capable dans « le bon­heur que toute œuvre, grande ou minime, pro­cure à son créa­teur ». Celui-ci « com­porte tou­jours – outre la libé­ra­tion des ten­sions internes, la démons­tra­tion de la force sub­jec­tive et le conten­te­ment d’avoir rempli une exi­gence – vrai­sem­bla­ble­ment quelque satis­fac­tion objec­tive, du simple fait que cette œuvre existe et que l’univers des objets pré­cieux à quelque titre est désor­mais plus riche de cette pièce-là ». Le pro­ces­sus d’inspiration hégé­lienne que Simmel tra­duit n’est plus envi­sa­geable. Désormais, la cour est pleine, et engor­gée la voie vers la réa­li­sa­tion de la pensée. Le pro­duc­ti­visme et son pro­ces­sus d’accumulation en ont eu raison. La mul­ti­pli­ca­tion galo­pante des réfé­rences obs­true l’esprit dans son tra­vail d’assimilation lente et intime. La médio­crité s’installe alors. Tétanisé devant la mon­tagne de réfé­rences qui le pré­cède et face à l’infinie peti­tesse de la ques­tion qu’on lui pro­pose de creu­ser, le cher­cheur perd l’esprit. Il ne semble plus y avoir de sens à accom­plir une œuvre sup­plé­men­taire dans le corpus de la culture en médi­tant ce que les anciens ont réa­lisé avant soi. Apparaissent plutôt en hordes des gratte-papier se satis­fai­sant de pro­duire à leur tour du savoir en série, sans se sou­cier du sens pro­fond que pour­rait repré­sen­ter leur démarche. Un phi­lo­logue patenté, donné en exemple par Simmel, pro­duira ainsi de la connais­sance, mas­si­ve­ment et sans pers­pec­tive aucune.

« La tech­nique phi­lo­lo­gique par exemple s’est déve­lop­pée d’un côté jusqu’à atteindre une liberté insur­pas­sable et une per­fec­tion métho­do­lo­gique, mais de l’autre, le nombre des objets dont l’étude repré­sente un inté­rêt véri­table pour la culture intel­lec­tuelle ne s’accroît pas à la même cadence, ainsi les efforts de la phi­lo­lo­gie se muent en micro­lo­gie, en pédan­tisme et en tra­vail sur l’inessentiel – comme une méthode qui tourne à vide, une norme objec­tive conti­nuant de fonc­tion­ner sur une voie indé­pen­dante qui ne ren­contre plus celle de la culture comme accom­plis­se­ment de la vie. Dans beau­coup de domaines scien­ti­fiques s’engendre ainsi ce que l’on peut appe­ler le savoir super­flu […]. Cette offre immense de forces jouis­sant éga­le­ment de faveurs de l’économie, toutes bien dis­po­sées, sou­vent même douées, pour la pro­duc­tion intel­lec­tuelle, a conduit à l’auto-valorisation de n’importe quel tra­vail scien­ti­fique dont la valeur, pré­ci­sé­ment, relève sou­vent d’une simple conven­tion, même d’une conju­ra­tion de la caste des savants.

La recherche entre alors dans une phase tra­gique. Plus les ins­ti­tu­tions pro­duisent, plus il semble impos­sible d’assimiler cette pro­duc­tion aux fins d’une contri­bu­tion sensée, et ainsi de suite. La pro­duc­tion cultu­relle quitte alors les gonds sub­jec­tifs pour se sou­mettre aux impé­ra­tifs auto­nomes de la recherche ins­ti­tu­tion­na­li­sée.

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