La longue lutte pour la liberté

Depuis des centaines d’années, les hommes et les femmes luttent pour «l’accession à la dignité politique humaine» explique Martin Breaugh, dans la préface à son beau livre, «L’expérience plébéienne, une histoire discontinue de la liberté politique» (Payot, 2007). La «plèbe» (le «petit» peuple) résiste et demande l’égalité et l’autorégulation démocratique. C’est une masse hétérogène, diversifiée, qui «émerge du non-être», refoulée et réprimée par les cases «patriciennes» qui se succèdent au pouvoir depuis la fin des temps. Depuis la révolte de Florence en 1378, cette plèbe cherche à inventer un autre mode du vivre-ensemble. Elle combat les armes à la main, mais en même temps, elle théâtralise les puissants pour les ridiculiser et les diminuer, comme lorsqu’elle s’empare des rues de Romans dans un grand carnaval populaire qui devient de facto une insurrection. Dans les dédales de l’histoire, Breaugh traque ces révolutions invisibles et souterraines par les quelles se produit l’«affirmation de la capacité politique du plus grand nombre». C’est le «désir de liberté», selon lui, qui est l’invariant de ces luttes mille fois répétées, mille vois vaincues, mille fois gagnées, et qui s’illustrent par leur caractère antihiérarchique, égalitaire, ludique. Dans ce sens, Breaugh cherche à reconstituer une recherche amorcée selon lui par Machiavel, Montesquieu, Daniel De Leon (philosophe et syndicaliste états-unien du début du XXe siècle), jusqu’aux philosophes contemporains de la révolte, Foucault et Rancière.

Par Pierre Beaudet

La lutte au-delà de la lutte

Durant l’épisode plébéien de la révolution française jusqu’à la défaite des forces populaires, pendant la Commune de Paris, dans la montée d’un syndicalisme révolutionnaire dans l’Angleterre de la révolution industrielle, des masses résistent contre la montée en puissance de l’État moderne qui s’érige sur la «petite» démocratie représentative (qui exclut la grande masse) et dans le sillon d’une professionnalisation de la politique et de la bureaucratie. De cela émerge une sorte d’aristocratie moderne qui règne sans partage en dépit des apparences d’une égalité «en droits» qui est en fait une inégalité dans la réalité. Les masses parisiennes réclament la démocratie directe dans la transparence et l’immédiateté du pouvoir, fondée sur des assemblées locales qui choisissent et révoquent, au besoin, leurs représentants mandatés. Elles veulent réinventer l’«agora» athénienne en la démocratisant à toute la communauté, comme espace délibératif et exécutif, pour que les «vraies» décisions soient prises par tout le monde.

Contre l’État

Les élus qui sont mandatés par les assemblées citoyennes sont des «représentants investis d’un mandat politique populaire auquel «ils ne peuvent se déroger». La plèbe veut aussi la décentralisation, éviter la construction d’un seul centre de pouvoir omnipuissant, même s’il se présente comme «révolutionnaire» (le projet de Robespierre). Pendant les 72 jours de la Commune de Paris, les insurgés font échec au projet réactionnaire, mais cherchent en même temps à «réduire la distance entre gouvernés et gouvernants». Dans son analyse de la Commune (La guerre civile en France), Karl Marx explique que le soulèvement parisien de 1871 est une «tentative de supprimer la domination de classe en abolissant le pouvoir d’état» et d’édifier un autre «vivre-ensemble» en diminuant l’appareil bureaucratique, la police, l’influence du clergé. La Commune qui est alors selon Breaugh une révolution contre l’État «se constitue dans la reconnaissance du rôle des citoyens dans les affaires communes». La souveraineté n’est plus logée dans l’appareil gouvernemental, mais dans les associations basées sur le principe de l’égalité refusant toute forme de hiérarchie. L’administration des choses publiques alors ne repose plus sur le monopole de la violence (la définition classique de Max Weber sur l’État). C’est ce même élan émancipateur qui fait son irruption dans l’histoire par les soviets et autres «conseils ouvriers» européens dans le sillon de la révolution russe.

Le retour de Prométhée ?

Breaugh dans la lignée des théoriciens libertaires estime que ce sont ces traditions politiques communalistes et agoraphiles qui portent l’insaisissable soif de liberté. Il constate en conclusion que ces élans n’ont pas de durée en s’épuisant et en s’effilochant sous les assauts des dominants, mais aussi parce que la plèbe est divisée en elle-même, entre son aspiration à liberté d’une part, et son goût de la servitude (le chef) d’autre part. La démocratie demeure un projet toujours inachevé, conclut-il. Comme Prométhée qui éternellement roule sa roche jusqu’en haut de la montagne pour la voir retomber en bas. Voilà peut-être la limite de cette œuvre par ailleurs passionnante, pas assez matérialiste à mon goût. Certes, les luttes s’accumulent et portent des revendications qui apparaissent très semblables au fil des ans. Mais elles ne se répètent pas nécessairement. Certaines de ces luttes «aboutissent», pas nécessairement jusqu’à leur point terminal (l’abolition de la domination), mais en changeant le rapport de forces entre dominés et dominants. D’autres au contraire échouent terriblement (le plus souvent dans le massacre comme cela a été le cas pour la Commune). Il faut se demander pourquoi.

Changer le monde, mais dans des conditions produites par une histoire longue

C’est alors qu’entrent en jeu Marx et ceux qui ont poursuivi dans la construction du matérialisme historique, en dépit de ce qu’en dit Breaugh qui insiste sur le désir d’émancipation de la plèbe comme si c’était l’unique déterminant. En réalité, les dominés accumulent des forces selon des trajectoires complexes. Ils font partie d’ensembles sociaux plus larges au sein desquels s’enchevêtrent de multiples contradictions. Une révolution surgit toujours, dit Trotski, parce que ceux d’en bas «ne veulent plus» et c’eux d’en haut «ne peuvent plus». L’irruption de la plèbe n’est pas donc pas un «éternel recommencement», mais une lutte concrète dans des conditions concrètes historiquement déterminées, car comme le dit Marx, les hommes font leur histoire, mais dans des conditions qu’ils n’ont pas eux-mêmes créées. L’héroïsme des Communards reste comme un soleil dans le ciel des masses, mais les Communards ont échoué. Non pas parce qu’ils avaient «tort», mais parce que les conditions historiques de leur lutte étaient telles que leur écrasement était programmé. En effet, la plèbe révolutionnaire de Paris était une goutte d’eau dans un océan préindustriel et paysan. Plus encore, cette plèbe n’avait pas le pouvoir social, comme cela sera le cas des prolétaires européens 60 ans plus tard, de réellement bloquer le processus d’accumulation des dominants. Les luttes prolétariennes à partir des années 1920 ont au contraire porté les revendications plébéiennes à un niveau supérieur, en arrachant des parcelles de pouvoir, en forçant les dominants au «grand compromis», en transformant des masses anonymes en citoyens. Breaugh dira, avec raison, que le travail n’est pas terminé.

«Du» et «de la» politique

C’est ici qu’entre en jeu l’imagination des dominés. On le voit sous nos yeux en ce moment dans des sites aussi différents que la Bolivie et le Népal. Les «non-citoyens» de ces sociétés de l’apartheid sont devenus des «êtres humains» depuis quelques années grâce à leurs luttes. Dans un cas comme dans l’autre, les dominés ont érigé de nouvelles organisations qui ont eu, outre le courage et la dignité, la capacité de s’insérer dans les rapports de force de leurs sociétés et ce grâce à des stratégies astucieuses. Entre autres, en bloquant les axes stratégiques où les circuits de l’accumulation capitaliste s’activent. Les dominés ont donc repris en la modernisant les bonnes vielles tactiques de la guérilla chinoise et vietnamienne en «encerclant», pratiquement et philosophiquement, les dominants. Ils ont évité les batailles frontales (où les dominants peuvent utiliser toutes leurs forces) et mis en œuvre une entreprise de longue haleine, pour épuiser, miner, décourager les dominants. Ils ont développé dans cette opération la «guerre de position» que suggérait Antonio Gramsci devant l’épuisement des insurrections européennes des années 1920 (qui se dirigeaient vers les catastrophes que l’on connaît). Bref, des dominés peuvent intervenir, ils ne sont pas des victimes ni non plus des forces qui peuvent seulement réagir aux assauts des puissants. Les plèbes inventent des formes d’insertion dans le champ politique, sans tomber dans le piège de ce champ conçu, comme le rappelle Breaugh d’ailleurs, pour étourdir, déstabiliser, coopter les dominés. Elles reprennent la trame de la lutte d’émancipation, mais ne se contentent pas de tourner en rond, ou pire encore, de pousser la roche jusqu’à la fin des temps. Elles peuvent aussi gagner.