La longue lutte pour la liberté

Mis en ligne le 01 juin 2008

Depuis des cen­tai­nes d’années, les hommes et les femmes lut­tent pour « l’accession à la dignité poli­ti­que humaine » expli­que Martin Breaugh, dans la pré­face à son beau livre, « L’expérience plé­béienne, une his­toire dis­con­ti­nue de la liberté poli­ti­que » (Payot, 2007). La « plèbe » (le « petit » peuple) résiste et demande l’égalité et l’autorégulation démo­cra­ti­que. C’est une masse hété­ro­gène, diver­si­fiée, qui « émerge du non-être», refou­lée et répri­mée par les cases « patri­cien­nes » qui se suc­cè­dent au pou­voir depuis la fin des temps. Depuis la révolte de Florence en 1378, cette plèbe cher­che à inven­ter un autre mode du vivre-ensem­ble. Elle combat les armes à la main, mais en même temps, elle théâ­tra­lise les puis­sants pour les ridi­cu­li­ser et les dimi­nuer, comme lorsqu’elle s’empare des rues de Romans dans un grand car­na­val popu­laire qui devient de facto une insur­rec­tion. Dans les déda­les de l’histoire, Breaugh traque ces révo­lu­tions invi­si­bles et sou­ter­rai­nes par les quel­les se pro­duit l’«affirmation de la capa­cité poli­ti­que du plus grand nombre ». C’est le « désir de liberté», selon lui, qui est l’invariant de ces luttes mille fois répé­tées, mille vois vain­cues, mille fois gagnées, et qui s’illustrent par leur carac­tère anti­hié­rar­chi­que, éga­li­taire, ludi­que. Dans ce sens, Breaugh cher­che à recons­ti­tuer une recher­che amor­cée selon lui par Machiavel, Montesquieu, Daniel De Leon (phi­lo­so­phe et syn­di­ca­liste états-unien du début du XXe siècle), jusqu’aux phi­lo­so­phes contem­po­rains de la révolte, Foucault et Rancière.

Par Pierre Beaudet

La lutte au-delà de la lutte

Durant l’épisode plé­béien de la révo­lu­tion fran­çaise jusqu’à la défaite des forces popu­lai­res, pen­dant la Commune de Paris, dans la montée d’un syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire dans l’Angleterre de la révo­lu­tion indus­trielle, des masses résis­tent contre la montée en puis­sance de l’État moderne qui s’érige sur la « petite » démo­cra­tie repré­sen­ta­tive (qui exclut la grande masse) et dans le sillon d’une pro­fes­sion­na­li­sa­tion de la poli­ti­que et de la bureau­cra­tie. De cela émerge une sorte d’aristocratie moderne qui règne sans par­tage en dépit des appa­ren­ces d’une éga­lité « en droits » qui est en fait une inéga­lité dans la réa­lité. Les masses pari­sien­nes récla­ment la démo­cra­tie directe dans la trans­pa­rence et l’immédiateté du pou­voir, fondée sur des assem­blées loca­les qui choi­sis­sent et révo­quent, au besoin, leurs repré­sen­tants man­da­tés. Elles veu­lent réin­ven­ter l’«agora » athé­nienne en la démo­cra­ti­sant à toute la com­mu­nauté, comme espace déli­bé­ra­tif et exé­cu­tif, pour que les « vraies » déci­sions soient prises par tout le monde.

Contre l’État

Les élus qui sont man­da­tés par les assem­blées citoyen­nes sont des « repré­sen­tants inves­tis d’un mandat poli­ti­que popu­laire auquel « ils ne peu­vent se déro­ger ». La plèbe veut aussi la décen­tra­li­sa­tion, éviter la construc­tion d’un seul centre de pou­voir omni­puis­sant, même s’il se pré­sente comme « révo­lu­tion­naire » (le projet de Robespierre). Pendant les 72 jours de la Commune de Paris, les insur­gés font échec au projet réac­tion­naire, mais cher­chent en même temps à « réduire la dis­tance entre gou­ver­nés et gou­ver­nants ». Dans son ana­lyse de la Commune (La guerre civile en France), Karl Marx expli­que que le sou­lè­ve­ment pari­sien de 1871 est une « ten­ta­tive de sup­pri­mer la domi­na­tion de classe en abo­lis­sant le pou­voir d’état » et d’édifier un autre « vivre-ensem­ble » en dimi­nuant l’appareil bureau­cra­ti­que, la police, l’influence du clergé. La Commune qui est alors selon Breaugh une révo­lu­tion contre l’État « se consti­tue dans la recon­nais­sance du rôle des citoyens dans les affai­res com­mu­nes ». La sou­ve­rai­neté n’est plus logée dans l’appareil gou­ver­ne­men­tal, mais dans les asso­cia­tions basées sur le prin­cipe de l’égalité refu­sant toute forme de hié­rar­chie. L’administration des choses publi­ques alors ne repose plus sur le mono­pole de la vio­lence (la défi­ni­tion clas­si­que de Max Weber sur l’État). C’est ce même élan éman­ci­pa­teur qui fait son irrup­tion dans l’histoire par les soviets et autres « conseils ouvriers » euro­péens dans le sillon de la révo­lu­tion russe.

Le retour de Prométhée ?

Breaugh dans la lignée des théo­ri­ciens liber­tai­res estime que ce sont ces tra­di­tions poli­ti­ques com­mu­na­lis­tes et ago­ra­phi­les qui por­tent l’insaisissable soif de liberté. Il constate en conclu­sion que ces élans n’ont pas de durée en s’épuisant et en s’effilochant sous les assauts des domi­nants, mais aussi parce que la plèbe est divi­sée en elle-même, entre son aspi­ra­tion à liberté d’une part, et son goût de la ser­vi­tude (le chef) d’autre part. La démo­cra­tie demeure un projet tou­jours inachevé, conclut-il. Comme Prométhée qui éter­nel­le­ment roule sa roche jusqu’en haut de la mon­ta­gne pour la voir retom­ber en bas. Voilà peut-être la limite de cette œuvre par ailleurs pas­sion­nante, pas assez maté­ria­liste à mon goût. Certes, les luttes s’accumulent et por­tent des reven­di­ca­tions qui appa­rais­sent très sem­bla­bles au fil des ans. Mais elles ne se répè­tent pas néces­sai­re­ment. Certaines de ces luttes « abou­tis­sent», pas néces­sai­re­ment jusqu’à leur point ter­mi­nal (l’abolition de la domi­na­tion), mais en chan­geant le rap­port de forces entre domi­nés et domi­nants. D’autres au contraire échouent ter­ri­ble­ment (le plus sou­vent dans le mas­sa­cre comme cela a été le cas pour la Commune). Il faut se deman­der pour­quoi.

Changer le monde, mais dans des conditions produites par une histoire longue

C’est alors qu’entrent en jeu Marx et ceux qui ont pour­suivi dans la construc­tion du maté­ria­lisme his­to­ri­que, en dépit de ce qu’en dit Breaugh qui insiste sur le désir d’émancipation de la plèbe comme si c’était l’unique déter­mi­nant. En réa­lité, les domi­nés accu­mu­lent des forces selon des tra­jec­toi­res com­plexes. Ils font partie d’ensembles sociaux plus larges au sein des­quels s’enchevêtrent de mul­ti­ples contra­dic­tions. Une révo­lu­tion surgit tou­jours, dit Trotski, parce que ceux d’en bas « ne veu­lent plus » et c’eux d’en haut « ne peu­vent plus ». L’irruption de la plèbe n’est pas donc pas un « éter­nel recom­men­ce­ment», mais une lutte concrète dans des condi­tions concrè­tes his­to­ri­que­ment déter­mi­nées, car comme le dit Marx, les hommes font leur his­toire, mais dans des condi­tions qu’ils n’ont pas eux-mêmes créées. L’héroïsme des Communards reste comme un soleil dans le ciel des masses, mais les Communards ont échoué. Non pas parce qu’ils avaient « tort», mais parce que les condi­tions his­to­ri­ques de leur lutte étaient telles que leur écra­se­ment était pro­grammé. En effet, la plèbe révo­lu­tion­naire de Paris était une goutte d’eau dans un océan pré­in­dus­triel et paysan. Plus encore, cette plèbe n’avait pas le pou­voir social, comme cela sera le cas des pro­lé­tai­res euro­péens 60 ans plus tard, de réel­le­ment blo­quer le pro­ces­sus d’accumulation des domi­nants. Les luttes pro­lé­ta­rien­nes à partir des années 1920 ont au contraire porté les reven­di­ca­tions plé­béien­nes à un niveau supé­rieur, en arra­chant des par­cel­les de pou­voir, en for­çant les domi­nants au « grand com­pro­mis», en trans­for­mant des masses ano­ny­mes en citoyens. Breaugh dira, avec raison, que le tra­vail n’est pas ter­miné.

« Du » et « de la » politique

C’est ici qu’entre en jeu l’imagination des domi­nés. On le voit sous nos yeux en ce moment dans des sites aussi dif­fé­rents que la Bolivie et le Népal. Les « non-citoyens » de ces socié­tés de l’apartheid sont deve­nus des « êtres humains » depuis quel­ques années grâce à leurs luttes. Dans un cas comme dans l’autre, les domi­nés ont érigé de nou­vel­les orga­ni­sa­tions qui ont eu, outre le cou­rage et la dignité, la capa­cité de s’insérer dans les rap­ports de force de leurs socié­tés et ce grâce à des stra­té­gies astu­cieu­ses. Entre autres, en blo­quant les axes stra­té­gi­ques où les cir­cuits de l’accumulation capi­ta­liste s’activent. Les domi­nés ont donc repris en la moder­ni­sant les bonnes viel­les tac­ti­ques de la gué­rilla chi­noise et viet­na­mienne en « encer­clant», pra­ti­que­ment et phi­lo­so­phi­que­ment, les domi­nants. Ils ont évité les batailles fron­ta­les (où les domi­nants peu­vent uti­li­ser toutes leurs forces) et mis en œuvre une entre­prise de longue haleine, pour épui­ser, miner, décou­ra­ger les domi­nants. Ils ont déve­loppé dans cette opé­ra­tion la « guerre de posi­tion » que sug­gé­rait Antonio Gramsci devant l’épuisement des insur­rec­tions euro­péen­nes des années 1920 (qui se diri­geaient vers les catas­tro­phes que l’on connaît). Bref, des domi­nés peu­vent inter­ve­nir, ils ne sont pas des vic­ti­mes ni non plus des forces qui peu­vent seule­ment réagir aux assauts des puis­sants. Les plèbes inven­tent des formes d’insertion dans le champ poli­ti­que, sans tomber dans le piège de ce champ conçu, comme le rap­pelle Breaugh d’ailleurs, pour étour­dir, désta­bi­li­ser, coop­ter les domi­nés. Elles repren­nent la trame de la lutte d’émancipation, mais ne se conten­tent pas de tour­ner en rond, ou pire encore, de pous­ser la roche jusqu’à la fin des temps. Elles peu­vent aussi gagner.

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