La Libye met mal à l’aise la gauche latino-américaine

Par Mis en ligne le 03 mars 2011

Le sou­lè­ve­ment contre Kadhafi, allié poli­tique et éco­no­mique du bloc de gauche, débous­sole cer­tains gou­ver­ne­ments « révo­lu­tion­naires »

Stupéfiant et inquié­tant paral­lé­lisme. Alors que de nom­breuses chan­cel­le­ries euro­péennes sont inquiètes à l’idée de voir le colo­nel Kadhafi, qui était il y a peu encore un « ami intime » (Silvio Berlusconi) ou tout du moins un par­te­naire éco­no­mique vital (90% du pétrole libyen pre­nait le chemin de l’Europe), tomber sous la pres­sion de son peuple, une autre peur s’empare des gou­ver­ne­ments de gauche « pro­gres­sistes » d’Amérique du Sud : celle d’assister à la chute d’un… cama­rade révo­lu­tion­naire. Le pre­mier cas de figure n’a au fond rien de très sur­pre­nant. L’Europe capi­ta­liste pré­fère un par­te­naire fiable, même s’il fut long­temps en tête de liste des ter­ro­ristes les plus infré­quen­tables de la pla­nète, même s’il fait aujourd’hui tirer sur son propre peuple. Le cynisme de la real­po­li­tik.


Faiblesse idéologique

Le second cas de figure, lui, est plus intri­gant. Que du Venezuela à la Bolivie en pas­sant par Cuba, l’Equateur et le Nicaragua, cer­tains pleurent la chute du « guide spi­ri­tuel de la révo­lu­tion » malgré le mas­sacre du peuple libyen dont il se rend cou­pable, démontre une triste lec­ture de l’histoire en cours et un aveu­gle­ment dont la gauche a déjà été trop sou­vent cou­tu­mière au cours du siècle passé.

Derrière la façade dis­cur­sive du « socia­lisme du XXIe siècle », se des­sine mal­heu­reu­se­ment une autre réa­lité : l’absence d’une réelle bous­sole idéo­lo­gique, de Caracas à La Paz. Comment le dic­ta­teur san­gui­naire libyen peut-il être un « frère révo­lu­tion­naire » ? Son oppo­si­tion à l’impérialisme amé­ri­cain jus­ti­fie-t-elle donc toutes ses exac­tions ? Comment se trom­per ainsi de révo­lu­tion ?

Pour l’Argentin Pablo Stefanoni, direc­teur de l’édition boli­vienne du Monde diplo­ma­tique, et auteur avec le poli­to­logue fran­çais Hervé do Alto de « Nous serons des mil­lions, Evo Morales et la gauche au pou­voir en Bolivie », la réponse est simple : « Le socia­lisme sud-amé­ri­cain a été pris par sur­prise par les évé­ne­ments, et s’est retrouvé sans res­sources poli­tiques ni idéo­lo­giques pour déchif­frer les clés de ce qui se passe dans le monde arabe. »

En Amérique latine, au Venezuela, à Cuba, en Equateur, en Bolivie ou au Nicaragua, Kadhafi est encore et tou­jours consi­déré comme un « com­bat­tant révo­lu­tion­naire », malgré sa volte-face his­to­rique et son idylle nouée avec l’Occident, de Washington à Rome en pas­sant par Londres et Paris. Hugo Chavez ne l’a pas caché : pour com­prendre la révo­lu­tion en cours dans les pays arabes, il avait per­son­nel­le­ment appelé il y a quelques semaines… Tripoli ! Quant au ministre des Affaires étran­gères boli­vien, David Choquehuanca, il avoue sa fas­ci­na­tion pour le « Livre vert » du leader libyen, comme de nom­breux autres diri­geants latino-amé­ri­cains.

« Soutenir les peuples »

Plus concrè­te­ment, le pré­sident nica­ra­guayen Daniel Ortega a ouver­te­ment apporté son sou­tien au régime san­gui­naire, esti­mant qu’il était vic­time d’un « lyn­chage média­tique afin de faire main basse sur ses richesses pétro­lières ». Une infor­ma­tion, parmi d’autres, lar­ge­ment dif­fu­sée par Télésur, la chaîne d’information conti­nen­tale basée à Caracas. Le jour­nal cubain Granma, lui, a titré « Kadhafi dénonce un com­plot étran­ger contre la Libye ». Aucune allu­sion à la san­glante répres­sion. En Bolivie, Evo Morales s’est montré un peu plus pru­dent, appe­lant le colo­nel Kadhafi et le peuple libyen « à une réso­lu­tion paci­fique de la crise ».

Heureusement, les gou­ver­ne­ments n’ont pas le mono­pole du socia­lisme latino-amé­ri­cain. Au Venezuela, le groupe Marea socia­lista (Marée socia­liste, mou­vance du Parti socia­liste d’Hugo Chávez) appelle à la vic­toire du peuple libyen. Et dénonce « l’horreur dont sont capables les dic­ta­teurs, soumis ou non à l’impérialisme ». Les mili­tants véné­zué­liens estiment que les évé­ne­ments démontrent qu’il s’agit « d’un sou­lè­ve­ment popu­laire qui fait partie du trem­ble­ment de terre démo­cra­tique qui secoue le monde arabe, de la lutte pour la liberté et la démo­cra­tie ». Une lutte « qui ouvre la porte à la révo­lu­tion mon­diale contre le capi­ta­lisme et ses régimes d’oppression et de misère ».

« La gauche, estime Pablo Stefanoni, doit sou­te­nir les peuples, les luttes démo­cra­tiques et les aspi­ra­tions à la liberté, et ne pas s’acoquiner avec des dic­ta­teurs pathé­tiques et cor­rom­pus sur la base de consi­dé­ra­tions pure­ment géos­tra­té­giques. » Hervé do Alto abonde dans le même sens : « Aujourd’hui, le danger pour la gauche latino-amé­ri­caine est de pla­quer sa propre réa­lité – la lutte quo­ti­dienne contre l’impérialisme – sur celle d’autres conti­nents. Par exemple, on peut voir dans l’instabilité poli­tique en Libye un risque de démem­bre­ment simi­laire à celui que font planer les oppo­si­tions de Santa Cruz en Bolivie. Or, confondre la lutte anti-impé­ria­liste et la lutte à mort des élites liées aux dic­ta­tures serait un recul majeur. »

Plus fon­da­men­ta­le­ment, « tant que la gauche dépré­cie la ques­tion du res­pect des droits de l’homme, consi­dère que la real­po­li­tik jus­ti­fie tout, et qu’elle confond l’anti-impérialisme avec les inté­rêts bureau­cra­tiques, il n’y a rien à attendre d’elle », tranche-t-il.

Mais si l’Europe capi­ta­liste peut se per­mettre de mener des rela­tions avec des par­te­naires dou­teux, pour­quoi les pays d’Amérique latine devraient renon­cer, eux, à cette real­po­li­tik ? « Tout d’abord, répond Hervé do Alto, toutes les dic­ta­tures ne mas­sacrent pas leur peuple comme le fait actuel­le­ment le régime de Kadhafi. C’est donc un cri­tère déter­mi­nant, si l’on consi­dère que ces gou­ver­ne­ments ont jus­te­ment l’ambition de déve­lop­per une ’diplo­ma­tie des peuples’. »

« Ensuite, ajoute le poli­to­logue, c’est une chose d’entretenir des rela­tions com­mer­ciales avec des régimes auto­ri­taires, mais c’en est une autre de déve­lop­per une soli­da­rité poli­tique à leur égard en confon­dant leur anti-impé­ria­lisme (qui n’est d’ailleurs en réa­lité sou­vent qu’une oppo­si­tion aux USA) avec leur carac­tère pro­gres­siste. »

Partenaire mais pas « camarade »

Dès lors, oui, la Bolivie garde abso­lu­ment le droit de com­mer­cer avec la République isla­mique d’Iran. « Mais per­sonne n’oblige Evo Morales à lever le bras d’Ahmadinejad en l’appelant ’cama­rade’. Il faut savoir que ce régime mène une répres­sion à l’encontre des mou­ve­ments sociaux que même la Bolivie des gou­ver­ne­ments de droite a été très loin d’égaler », tem­père Hervé do Alto.

S’aligner sur un Ahmadinejad ou un Kadhafi au pré­texte qu’il est un par­te­naire stra­té­gique revien­drait donc à renon­cer au « nouvel ordre mon­dial » pro­gres­siste, socia­liste pro­clamé. Et renon­cer à toute action diri­gée vers un chan­ge­ment social, notam­ment dans le champ des rela­tions inter­na­tio­nales.

Mais si les luttes en cours sont loin d’être pro-occi­den­tales, elles ne sont pas non plus fon­da­men­ta­le­ment socia­listes. Comment la gauche latino devrait-elle se situer dès lors ? « Karl Marx, qui ne per­dait pas une occa­sion de cri­ti­quer la démo­cra­tie bour­geoise, consi­dé­rait que cette démo­cra­tie for­melle était un pre­mier pas abso­lu­ment néces­saire », répond Hervé do Alto. En d’autres termes, dans l’immédiat, le vent démo­cra­tique ouvre à nou­veau (et enfin) la porte aux mou­ve­ments socia­listes arabes, qua­rante ans après leur déroute.

La conclu­sion, elle, tombe de la plume de l’écrivain et mili­tant uru­guayen Raúl Zibechi : « Il faut regar­der l’horreur en face. Parfois la gauche n’a pas voulu voir, pas voulu entendre, ni com­prendre les dou­leurs des gens d’en bas, sacri­fiés sur l’autel de la révo­lu­tion. Nous ne pour­rons pas dire que nous ne savions pas cette fois-ci. » Dénoncer de manière tota­le­ment jus­ti­fiée les menaces d’intervention en Libye par l’entremise de l’OTAN ou des Etats-Unis et les ten­ta­tives d’ingérence occi­den­tales ne doit d’aucune manière éclip­ser ce vrai débat.

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