La Libye et l’impérialisme

Par Mis en ligne le 06 mars 2011

De toutes les luttes qui se déroulent actuel­le­ment en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, la plus mal­ai­sée à décor­ti­quer est celle qui se passe en Libye.

Quel est le carac­tère de l’opposition au régime de Kadhafi et qui, rap­porte-t-on, contrôle actuel­le­ment la ville de Benghazi, dans l’est du pays ? Est-ce pré­ci­sé­ment une coïn­ci­dence si la rébel­lion a démarré à Benghazi, située au nord des champs pétro­liers les plus riches de la Libye et proche en même temps de ses oléo­ducs, gazo­ducs, raf­fi­ne­ries et port GNL ? Existe-t-il un plan de par­ti­tion du pays ?

Quel est le risque d’intervention mili­taire impé­ria­liste, ce qui pose un très grave danger pour la popu­la­tion de toute la région ?

La Libye n’est pas com­pa­rable à l’Égypte. Son diri­geant, Mouammar Kadhafi, n’a pas été une marion­nette de l’impérialisme comme Hosni Moubarak. Durant de nom­breuses années, Kadhafi a été l’allié de pays et de mou­ve­ments com­bat­tant l’impérialisme. En pre­nant le pou­voir en 1969, à la faveur d’un coup d’État mili­taire, il a natio­na­lisé le pétrole libyen et a uti­lisé une grosse partie de cet argent pour déve­lop­per l’économie libyenne. Les condi­tions de vie se sont consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­rées, pour le peuple.

Pour cette raison, les impé­ria­listes étaient bel et bien déci­dés à écra­ser la Libye. En fait, en 1986, les États-Unis ont lancé des frappes aériennes sur Tripoli et Benghazi, les­quelles avaient tué 60 per­sonnes, dont la petite fille de Kadhafi – chose que l’on men­tionne rare­ment dans les médias tra­di­tion­nels. Des sanc­tions dévas­ta­trices ont été impo­sées à la fois par les États-Unis et par les Nations unies, afin de couler l’économie libyenne.

Après l’invasion de l’Irak par les Américains, en 2003, et la des­truc­tion d’une grande partie de Bagdad via une cam­pagne de bom­bar­de­ment orgueilleu­se­ment bap­ti­sée « shock & awe » (choc et ter­reur) par le Pentagone, Kadhafi a tenté d’écarter d’autres menaces d’agression contre la Libye en fai­sant d’importantes conces­sions poli­tiques et éco­no­miques aux impé­ria­listes. Il a ouvert l’économie aux banques et socié­tés étran­gères, il a abondé dans le sens des demandes d’« ajus­te­ments struc­tu­rels » éma­nant du FMI, pri­va­ti­sant ainsi de nom­breuses entre­prises de l’État et rédui­sant for­te­ment les sub­sides de l’État à l’alimentation et au car­bu­rant.

Le peuple libyen souffre de ces mêmes prix élevés et du chô­mage à la base des rébel­lions qui éclatent ailleurs et qui découlent de la crise éco­no­mique capi­ta­liste mon­diale.

Il ne fait pas de doute que la lutte pour la liberté poli­tique et la jus­tice éco­no­mique qui balaie actuel­le­ment le monde arabe a éga­le­ment trouvé son écho en Libye. On, ne peut douter que le mécon­ten­te­ment sus­cité par le régime de Kadhafi motive une sec­tion signi­fi­ca­tion de la popu­la­tion.

Toutefois, il est impor­tant que les pro­gres­sistes sachent qu’un grand nombre des per­son­nages dont l’Occident fait la pro­mo­tion en tant que diri­geants de l’opposition sont à long terme des agents de l’impérialisme. Le 22 février, la BBC a montré des séquences où l’on voit à Benghazi des foules qui arrachent le dra­peau vert de la répu­blique pour le rem­pla­cer par celui du monarque ren­versé (en 1969, NdT), le roi Idris – qui avait été une marion­nette de l’impérialisme amé­ri­cain et bri­tan­nique.

Les médias occi­den­taux appuient une bonne partie de leurs repor­tages sur des faits sup­po­sés, four­nis par le groupe d’exilés du Front natio­nal pour la sau­ve­garde de la Libye, formé et financé par la CIA amé­ri­caine. Cherchez sur Google en intro­dui­sant le nom du front plus CIA et vous décou­vri­rez des cen­taines de réfé­rences.

Dans un édito du 23 février, The Wall Street Journal écri­vait ceci : « Les États-Unis et l’Europe devraient aider les Libyens à ren­ver­ser le régime de Kadhafi. » On n’y dit mot des chambres de com­mis­sion ou des cor­ri­dors de Washington sur une inter­ven­tion des­ti­née à aider le peuple du Koweït, de l’Arabie saou­dite ou du Bahreïn à ren­ver­ser leurs diri­geants dic­ta­to­riaux. Même avec tout le sem­blant d’intérêt accordé aux luttes de masse secouant la région actuel­le­ment, la chose serait impen­sable. Quant à l’Égypte et à la Tunisie, les impé­ria­listes tirent sur toutes les ficelles pos­sibles pour reti­rer les masses des rues.

Il n’a pas été ques­tion d’intervention amé­ri­caine pour aider le peuple pales­ti­nien de Gaza quand des mil­liers de per­sonnes ont perdu la vie suite au blocus, aux bom­bar­de­ments et à l’invasion par Israël. Ce fut exac­te­ment le contraire : les États-Unis sont inter­ve­nus afin d’empêcher la condam­na­tion de l’État sio­niste occu­pant.

Il n’est pas dif­fi­cile de voir où résident les inté­rêts de l’impérialisme, en Libye. Le 22 février, Bloomberg​.com disait, à ce propos, que, tout en étant le troi­sième pays pro­duc­teur de pétrole de l’Afrique, la Libye est en même temps le pays qui pos­sède les plus impor­tantes réserves – prou­vées – du conti­nent, avec 44,3 mil­liards de barils. C’est un pays à la popu­la­tion rela­ti­ve­ment peu nom­breuse mais qui doté d’un impor­tant poten­tiel de pro­duc­tion de béné­fices pour les com­pa­gnies pétro­lières géantes. Voilà com­ment les grosses for­tunes voient la Libye et c’est ce qui sous-tend les pré­oc­cu­pa­tions qu’elles expriment quand aux droits démo­cra­tiques du peuple libyen.

Obtenir des conces­sions de Kadhafi ne suffit pas, pour les barons impé­ria­listes du pétrole. Ils veulent un gou­ver­ne­ment dont ils peuvent dis­po­ser direc­te­ment, le cade­nas­ser, le tenir en dépôt et le mettre en fût. Ils n’ont jamais par­donné à Kadhafi d’avoir ren­versé la monar­chie et natio­na­lisé le pétrole. Dans sa rubrique « Réflexions », Fidel Castro, de Cuba, met en exergue la soif de pétrole de l’impérialisme et met en garde contre le fait que les États-Unis posent actuel­le­ment les bases d’une inter­ven­tion mili­taire en Libye.

Aux États-Unis, cer­taines forces tentent de lancer au niveau de la rue une cam­pagne de pro­mo­tion en faveur d’une telle inter­ven­tion amé­ri­caine. Nous devrions nous y oppo­ser car­ré­ment et rap­pe­ler à toutes les per­sonnes bien inten­tion­nées les mil­lions de morts et de per­sonnes dépla­cées pro­vo­quées par l’intervention amé­ri­caine en Irak et en Afghanistan.

Les pro­gres­sistes éprouvent de la sym­pa­thie pour ce qu’ils consi­dèrent comme un mou­ve­ment popu­laire en Libye. Nous pou­vons aider un tel mou­ve­ment en sou­te­nant ses reven­di­ca­tions légi­times tout en reje­tant toute inter­ven­tion impé­ria­liste, quelle que soit la forme qu’elle puisse revê­tir. C’est au peuple libyen qu’il revient de déci­der de son avenir.

Traduit de l’anglais par Jean-Marie Flémal pour Investig’Action

Source : www​.michel​col​lon​.info

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