La Libye dans la tourmente

Par Mis en ligne le 24 février 2011

Depuis la révolte des jas­mins en Tunisie, on observe l’amplification des mobi­li­sa­tions démo­cra­tiques dans le monde arabe. En appa­rence, ces luttes expriment un objec­tif clair, soit de mettre fin aux régimes arbi­traires et répres­sifs qui sévissent dans la région. En réa­lité cepen­dant, les choses sont plus com­plexes. Chaque situa­tion pré­sente des sin­gu­la­ri­tés. S’ajoutant aux fac­teurs internes, il y a aussi le posi­tion­ne­ment des divers États dans le dis­po­si­tif géo­po­li­tique et géo éco­no­mique global, ce qui a des consé­quences impor­tantes sur le dénoue­ment (ou non) des crises.

Le régime Kadhafi

Depuis une qua­ran­taine d’années, cet ex-offi­cier de l’armée règne sans par­tage sur ce pays. Monarque sans le titre, il a gou­verné sans ins­ti­tu­tion en pra­ti­quant la répres­sion tout azimut. Mais ce régime ter­ro­riste avait aussi l’«intelligence», si on peut dire, d’apaiser les conflic­tua­li­tés par un sys­tème de redis­tri­bu­tion pater­na­liste. Le dic­ta­teur était capable de souf­fler le chaud et le froid, dis­po­sant d’une base parmi cer­tains sec­teurs de la popu­la­tion et auprès de chefs tra­di­tion­nels qui avaient pu pré­ser­ver leur influence dans une société rela­ti­ve­ment tra­di­tion­nelle. Autre clé du « succès » de Kadhafi, la richesse du pays, essen­tiel­le­ment liée au sec­teur des hydro­car­bures, était exploi­tée par une masse de non-Libyens, des non-citoyens privés de tout droit et cor­véables à volonté. Comme dans les pétro­mo­nar­chies du Golfe, le tra­vail était effec­tué par des Égyptiens, Tunisiens, Libanais, Palestiniens, réser­vant aux Libyens « de souche » les postes admi­nis­tra­tifs ainsi qu’une masse de béné­fices leur ren­dant la vie maté­rielle assez facile, contrai­re­ment aux « étran­gers » qui devaient se conten­ter des miettes et sur­tout d’une insé­cu­rité per­ma­nente.

Un dic­ta­teur mal aimé

Au bout de la ligne, Kadhafi a réussi à surfer entre les nom­breux écueils. Il rêvait de deve­nir une sorte de second Nasser, plus par ses dis­cours flam­boyants que par des pra­tiques consé­quences, en atta­quant les puis­sances étran­gères. Il s’est mis à dos plu­sieurs fois les États-Unis en pré­ten­dant confron­ter leurs poli­tiques impé­riales. Il a tenté d’appuyer divers réseaux d’opposition en Égypte, au Liban, en Palestine, essen­tiel­le­ment en sou­doyant des lea­ders com­plai­sants et ce fai­sant, en deve­nant l’ennemi des mou­ve­ments de libé­ra­tion légi­times, notam­ment l’OLP. Parallèlement, Kadhafi a inter­féré dans le « pré-carré » fran­çais en Afrique, notam­ment au Tchad, où il a beau­coup irrité les puis­sances euro­péennes. Au-delà de ses poli­tiques, Kadhafi a perdu toute cré­di­bi­lité par son com­por­te­ment erra­tique et extra­va­gant, sans comp­ter ses manœuvres pour inti­mi­der, voire ter­ro­ri­ser ses adver­saires pré­su­més. Il était en bon fran­çais le « loose cannon » de la scène poli­tique arabe et afri­caine.

Un dic­ta­teur toléré

Mais Kadhafi pou­vait mettre de l’eau dans son vin et bifur­quer rapi­de­ment si néces­saire. C’est ainsi qu’au tour­nant des années 1990, à la suite des déboires de Saddam Hussein en Irak, le régime libyen a rené­go­cié ses liens avec les pays occi­den­taux. Un pac­tole a permis de régler le conten­tieux avec les États-Unis concer­nant cer­tains atten­tats ter­ro­ristes. Les liens avec l’Europe ont été res­sou­dés grâce aux énormes contrats d’infrastructures et d’armements dont ont béné­fi­cié les firmes fran­çaises, alle­mandes, bri­tan­niques. Pour cou­ron­ner le tout, Kadhafi s’est rap­pro­ché des États-Unis en pro­po­sant de deve­nir leur allié dans la « guerre sans fin » décré­tée par l’ex Président Bush en 2001. À Washington, Paris, Londres, Ottawa, on fei­gnait de ne pas savoir que ce régime conti­nuait de pra­ti­quer les pires vio­la­tions de droits à l’intérieur du pays. Après tout, Business is busi­ness …

Dans la tour­mente

Lorsque les révoltes ont éclaté en Tunisie et en Égypte, peu d’observateurs ont vu venir la crise en Libye. On pen­sait que la dic­ta­ture était « effi­cace » et que Kadhafi n’aurait pas trop de peine à déjouer la dis­si­dence. D’autant plus que, contrai­re­ment à l’Égypte notam­ment, cette dis­si­dence était épar­pillée, exilée, sans réseau orga­nisé. On pen­sait aussi que les Libyens « de souche», pri­vi­lé­giés par le régime, rava­le­raient leurs espoirs démo­cra­tiques et que le régime pour­rait, comme de par le passé, faire payer la crise sur le dos des tra­vailleurs immi­grés. Or voilà que l’histoire déjoue encore une fois les pro­nos­tics.

L’ambigüité des pays occi­den­taux

On l’a bien vu par rap­port aux crises dans la région, les capi­tales occi­den­tales sont ambigües. Elles veulent pro­té­ger leur main­mise sur les res­sources éner­gé­tiques : direc­te­ment de par la pré­sence des méga firmes occi­den­tales sur le ter­rain et indi­rec­te­ment par les contrats d’approvisionnement à long terme qui sécu­risent les flux. Cet impé­ra­tif signi­fie que, d’abord et avant tout, les régimes sont éva­lués sur leurs capa­ci­tés de garan­tir l’accès au pétrole et au gaz. Deuxièmement (c’est sur­tout la pers­pec­tive des États-Unis(relativement plus que l’Europe), il faut empê­cher que la démo­cra­ti­sa­tion ne per­mette aux forces de chan­ge­ment de contes­ter les « règles du jeu » actuelles. Outre la sécu­ri­sa­tion des flux, il faut repro­duire le dis­po­si­tif actuel qui permet aux États-Unis et à ses alliés prin­ci­paux comme Israël de domi­ner la région. Également, il faut main­te­nir en place les poli­tiques néo­li­bé­rales qui soudent les inté­rêts des puis­sances à ceux des oli­gar­chies locales. Ces impé­ra­tifs signi­fient en réa­lité qu’il n’est pas permis aux peuples arabes de chan­ger réel­le­ment le sys­tème actuel. On peut certes ren­ver­ser des dic­ta­teurs, pro­mou­voir la « démo­cra­tie libé­rale», mais on ne peut pas fran­chir des « lignes rouges » déter­mi­nées par les objec­tifs des puis­sances dans la région.

La ques­tion de l’intervention

Pendant que Kadhafi s’entête et que les coûts de la répres­sion montent en flèche, plu­sieurs s’interrogent Est-ce que la Libye va s’effondrer dans la guerre civile ? La ques­tion est posée dans les capi­tales occi­den­tales et au Conseil de sécu­rité de l’ONU. Il ne semble pas, du moins pour le moment, qu’il n’y ait une alter­na­tive en Libye, à moins qu’une partie sub­stan­tielle du régime ne fasse défec­tion, comme cela a été le cas en Tunisie et en Égypte. Mais on constate que les forces mili­taires, direc­te­ment contrô­lées par Kadhafi, sont mieux armées et pré­pa­rées, et n’ont pas la même marge de manœuvre que leurs confrères en Égypte. Bref la crise risque de per­du­rer et la pres­sion, à l’intérieur de la Libye comme à l’extérieur, va s’accentuer pour deman­der une « inter­ven­tion ». Après les débâcles des États-Unis et de leurs subal­ternes de l’OTAN en Irak et en Afghanistan, il pour­rait être ten­tant d’intervenir en Libye sous le pré­texte de l’«ingérence huma­ni­taire ». Quatrième pro­duc­teur de pétrole au monde, ce pays est un enjeu allé­chant. De plus, une telle inter­ven­tion pour­rait avoir un effet dis­sua­sif contre l’esprit de rébel­lion qui tra­verse la région et où se mani­festent des volon­tés d’en finir, non seule­ment avec les Moubarak, Ben Ali, Bouteflika, Kadhafi et autres dic­ta­teurs, mais aussi avec les sys­tèmes et les poli­tiques sur les­quelles ces sys­tèmes reposent. En tout cas sur le plan de la bataille des idées, on constate que sont mis en place les élé­ments pré­pa­rant cette inter­ven­tion de la com­mu­nauté qu’on appelle « inter­na­tio­nale » (les États-Unis et leurs alliés-subor­don­nés) contre Kadhafi et son clan.

La ges­tion des mas­sacres

Aujourd’hui dans cette période trou­blée, le dis­cours impé­rial est à la défen­sive. Les poli­tiques « fon­da­men­tales » de l’Empire (assauts répé­tés contre les classes moyennes et popu­laires, pillage des et pré­da­tion, répres­sion sans limite contre les peuples à com­men­cer par le peuple pales­ti­nien) sont contes­tées par­tout. Mêmes les gou­ver­nants, à part Stephen Harper, savent qu’il faut chan­ger les approches pour pro­té­ger l’essentiel. L’«ingérence huma­ni­taire » fait partie de ces « nou­velles » approches pour mas­quer les inter­ven­tions impé­ria­listes en opé­ra­tions néces­saires pour « sauver des gens ». Bien sûr, il faut faire oublier que les pays occi­den­taux ont été les prin­ci­paux sup­por­teurs de ces dic­ta­tures. Bien sûr il faut faire oublier d’autres mas­sacres qui sont per­pé­trés par les forces de l’OTAN et leurs alliés, mais qui sont « accep­tables » parce qu’ils ne menacent pas l’ordre établi. L’éventualité d’une inter­ven­tion contre la Libye est donc lourde d’implications. Encore là, le peuple libyen pour­rait déjouer les grandes manœuvres et par­ve­nir à en finir avec la dic­ta­ture pour entre­prendre, avec leurs frères et sœurs d’Égypte, de Tunisie et d’ailleurs, la recons­truc­tion qui per­met­trait aux peuples en ques­tion de vivre dans la liberté et l’indépendance.

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