La Libye dans la tourmente

Depuis la révolte des jasmins en Tunisie, on observe l’amplification des mobilisations démocratiques dans le monde arabe. En apparence, ces luttes expriment un objectif clair, soit de mettre fin aux régimes arbitraires et répressifs qui sévissent dans la région. En réalité cependant, les choses sont plus complexes. Chaque situation présente des singularités. S’ajoutant aux facteurs internes, il y a aussi le positionnement des divers États dans le dispositif géopolitique et géo économique global, ce qui a des conséquences importantes sur le dénouement (ou non) des crises.

Le régime Kadhafi

Depuis une quarantaine d’années, cet ex-officier de l’armée règne sans partage sur ce pays. Monarque sans le titre, il a gouverné sans institution en pratiquant la répression tout azimut. Mais ce régime terroriste avait aussi l’«intelligence», si on peut dire, d’apaiser les conflictualités par un système de redistribution paternaliste. Le dictateur était capable de souffler le chaud et le froid, disposant d’une base parmi certains secteurs de la population et auprès de chefs traditionnels qui avaient pu préserver leur influence dans une société relativement traditionnelle. Autre clé du «succès» de Kadhafi, la richesse du pays, essentiellement liée au secteur des hydrocarbures, était exploitée par une masse de non-Libyens, des non-citoyens privés de tout droit et corvéables à volonté. Comme dans les pétromonarchies du Golfe, le travail était effectué par des Égyptiens, Tunisiens, Libanais, Palestiniens, réservant aux Libyens «de souche» les postes administratifs ainsi qu’une masse de bénéfices leur rendant la vie matérielle assez facile, contrairement aux «étrangers» qui devaient se contenter des miettes et surtout d’une insécurité permanente.

Un dictateur mal aimé

Au bout de la ligne, Kadhafi a réussi à surfer entre les nombreux écueils. Il rêvait de devenir une sorte de second Nasser, plus par ses discours flamboyants que par des pratiques conséquences, en attaquant les puissances étrangères. Il s’est mis à dos plusieurs fois les États-Unis en prétendant confronter leurs politiques impériales. Il a tenté d’appuyer divers réseaux d’opposition en Égypte, au Liban, en Palestine, essentiellement en soudoyant des leaders complaisants et ce faisant, en devenant l’ennemi des mouvements de libération légitimes, notamment l’OLP. Parallèlement, Kadhafi a interféré dans le «pré-carré» français en Afrique, notamment au Tchad, où il a beaucoup irrité les puissances européennes. Au-delà de ses politiques, Kadhafi a perdu toute crédibilité par son comportement erratique et extravagant, sans compter ses manœuvres pour intimider, voire terroriser ses adversaires présumés. Il était en bon français le «loose cannon» de la scène politique arabe et africaine.

Un dictateur toléré

Mais Kadhafi pouvait mettre de l’eau dans son vin et bifurquer rapidement si nécessaire. C’est ainsi qu’au tournant des années 1990, à la suite des déboires de Saddam Hussein en Irak, le régime libyen a renégocié ses liens avec les pays occidentaux. Un pactole a permis de régler le contentieux avec les États-Unis concernant certains attentats terroristes. Les liens avec l’Europe ont été ressoudés grâce aux énormes contrats d’infrastructures et d’armements dont ont bénéficié les firmes françaises, allemandes, britanniques. Pour couronner le tout, Kadhafi s’est rapproché des États-Unis en proposant de devenir leur allié dans la «guerre sans fin» décrétée par l’ex Président Bush en 2001. À Washington, Paris, Londres, Ottawa, on feignait de ne pas savoir que ce régime continuait de pratiquer les pires violations de droits à l’intérieur du pays. Après tout, Business is business …

Dans la tourmente

Lorsque les révoltes ont éclaté en Tunisie et en Égypte, peu d’observateurs ont vu venir la crise en Libye. On pensait que la dictature était «efficace» et que Kadhafi n’aurait pas trop de peine à déjouer la dissidence. D’autant plus que, contrairement à l’Égypte notamment, cette dissidence était éparpillée, exilée, sans réseau organisé. On pensait aussi que les Libyens «de souche», privilégiés par le régime, ravaleraient leurs espoirs démocratiques et que le régime pourrait, comme de par le passé, faire payer la crise sur le dos des travailleurs immigrés. Or voilà que l’histoire déjoue encore une fois les pronostics.

L’ambigüité des pays occidentaux

On l’a bien vu par rapport aux crises dans la région, les capitales occidentales sont ambigües. Elles veulent protéger leur mainmise sur les ressources énergétiques : directement de par la présence des méga firmes occidentales sur le terrain et indirectement par les contrats d’approvisionnement à long terme qui sécurisent les flux. Cet impératif signifie que, d’abord et avant tout, les régimes sont évalués sur leurs capacités de garantir l’accès au pétrole et au gaz. Deuxièmement (c’est surtout la perspective des États-Unis(relativement plus que l’Europe), il faut empêcher que la démocratisation ne permette aux forces de changement de contester les «règles du jeu» actuelles. Outre la sécurisation des flux, il faut reproduire le dispositif actuel qui permet aux États-Unis et à ses alliés principaux comme Israël de dominer la région. Également, il faut maintenir en place les politiques néolibérales qui soudent les intérêts des puissances à ceux des oligarchies locales. Ces impératifs signifient en réalité qu’il n’est pas permis aux peuples arabes de changer réellement le système actuel. On peut certes renverser des dictateurs, promouvoir la «démocratie libérale», mais on ne peut pas franchir des «lignes rouges» déterminées par les objectifs des puissances dans la région.

La question de l’intervention

Pendant que Kadhafi s’entête et que les coûts de la répression montent en flèche, plusieurs s’interrogent Est-ce que la Libye va s’effondrer dans la guerre civile ? La question est posée dans les capitales occidentales et au Conseil de sécurité de l’ONU. Il ne semble pas, du moins pour le moment, qu’il n’y ait une alternative en Libye, à moins qu’une partie substantielle du régime ne fasse défection, comme cela a été le cas en Tunisie et en Égypte. Mais on constate que les forces militaires, directement contrôlées par Kadhafi, sont mieux armées et préparées, et n’ont pas la même marge de manœuvre que leurs confrères en Égypte. Bref la crise risque de perdurer et la pression, à l’intérieur de la Libye comme à l’extérieur, va s’accentuer pour demander une «intervention». Après les débâcles des États-Unis et de leurs subalternes de l’OTAN en Irak et en Afghanistan, il pourrait être tentant d’intervenir en Libye sous le prétexte de l’«ingérence humanitaire». Quatrième producteur de pétrole au monde, ce pays est un enjeu alléchant. De plus, une telle intervention pourrait avoir un effet dissuasif contre l’esprit de rébellion qui traverse la région et où se manifestent des volontés d’en finir, non seulement avec les Moubarak, Ben Ali, Bouteflika, Kadhafi et autres dictateurs, mais aussi avec les systèmes et les politiques sur lesquelles ces systèmes reposent. En tout cas sur le plan de la bataille des idées, on constate que sont mis en place les éléments préparant cette intervention de la communauté qu’on appelle «internationale» (les États-Unis et leurs alliés-subordonnés) contre Kadhafi et son clan.

La gestion des massacres

Aujourd’hui dans cette période troublée, le discours impérial est à la défensive. Les politiques «fondamentales» de l’Empire (assauts répétés contre les classes moyennes et populaires, pillage des et prédation, répression sans limite contre les peuples à commencer par le peuple palestinien) sont contestées partout. Mêmes les gouvernants, à part Stephen Harper, savent qu’il faut changer les approches pour protéger l’essentiel. L’«ingérence humanitaire» fait partie de ces «nouvelles» approches pour masquer les interventions impérialistes en opérations nécessaires pour «sauver des gens». Bien sûr, il faut faire oublier que les pays occidentaux ont été les principaux supporteurs de ces dictatures. Bien sûr il faut faire oublier d’autres massacres qui sont perpétrés par les forces de l’OTAN et leurs alliés, mais qui sont «acceptables» parce qu’ils ne menacent pas l’ordre établi. L’éventualité d’une intervention contre la Libye est donc lourde d’implications. Encore là, le peuple libyen pourrait déjouer les grandes manœuvres et parvenir à en finir avec la dictature pour entreprendre, avec leurs frères et sœurs d’Égypte, de Tunisie et d’ailleurs, la reconstruction qui permettrait aux peuples en question de vivre dans la liberté et l’indépendance.