Manifeste de profs contre tout ce qui vient avec l’austérité

LA GUERRE QU’ON NOUS FAIT

Par Mis en ligne le 04 mars 2015

Nous refu­sons l’appauvrissement humain, social, poli­tique et intel­lec­tuel que l’offensive anti­so­ciale appe­lée aus­té­rité fait subir au monde, lui don­nant ce visage pati­bu­laire, cynique, ser­vile, tout juste navré, médiocre, un brin sadique.

Cette offen­sive menée pour satis­faire les inté­rêts des élites éco­no­miques vise à sou­mettre, sec­teur par sec­teur, les per­sonnes et les choses au règne contrai­gnant de la mar­chan­di­sa­tion et du profit tout-puis­sant.

Depuis long­temps mise en œuvre, cette révo­lu­tion conser­va­trice est avant tout une guerre menée contre les méca­nismes col­lec­tifs de redis­tri­bu­tion des richesses, de mise en commun des res­sources pour faire face aux aléas de la vie. Même impar­faits, même incom­plets, les ser­vices publics sont les arran­ge­ments mini­maux de soli­da­rité qui témoignent d’un souci col­lec­tif pour une vie juste. Et pour défendre cela, nous sommes prêts à nous battre.

Dans notre domaine, celui de l’éducation, une telle révo­lu­tion pro­cède par l’instrumentalisation des savoirs, de l’enseignement et de la recherche, arri­més de plus en plus entiè­re­ment aux seules exi­gences toxiques, mor­ti­fères, de l’accumulation et de l’optimisation.

L’introduction, en force et par­tout, de tech­niques et mesures mana­gé­riales, ados­sées au grand calcul néo­li­bé­ral, rata­tine l’éducation comme sys­tème et comme geste. Loin de cet appau­vris­se­ment, l’éducation que nous défen­dons consiste à sou­te­nir l’aventure des esprits en train d’apprendre et d’interroger les réa­li­tés, et à assu­mer avec eux toute l’intensité affec­tive et intel­lec­tuelle qu’elle engage.

Cette offen­sive géné­ra­li­sée s’attaque aux res­sources et aux pou­voirs qui consti­tuent nos milieux. Comme acteurs et actrices du monde de l’éducation (et nos cama­rades de la santé et des ser­vices sociaux en savent aussi quelque chose), nous ne ces­sons de consta­ter les mul­tiples atteintes aux temps et espaces où s’exercent notre auto­no­mie pro­fes­sion­nelle et notre col­lé­gia­lité. L’exercice de notre res­pon­sa­bi­lité se rétré­cit à mesure que croissent une bureau­cra­tie mana­gé­riale et ses ins­tances de contrôle infan­ti­li­santes sous cou­vert de red­di­tion de comptes débiles.

Dans la société tout entière, c’est l’ensemble des formes de l’action col­lec­tive que l’austérité prend pour cible. L’action syn­di­cale, auto­nome ou directe, la grève, les pra­tiques poli­tiques contre-hégé­mo­niques, hors de la scène par­le­men­taire, sont de plus en plus mar­gi­na­li­sées, cri­mi­na­li­sées, sus­pec­tées (de radi­ca­lité notam­ment), mépri­sées, répri­mées au nom de la pro­tec­tion d’un ordre des choses natu­ra­lisé, scellé, poli et poli­cier, placé hors d’atteinte der­rière des vitrines qu’on ne pour­rait que lécher.

Cette neu­tra­li­sa­tion de notre capa­cité d’action par­ti­cipe d’un dis­po­si­tif de dépo­li­ti­sa­tion qui tente de nous faire prendre pour des néces­si­tés des déci­sions poli­tiques. Cette affaire-là n’est pas banale.

Elle fait vio­lence, sym­bo­li­que­ment et effec­ti­ve­ment, aux condi­tions mêmes du commun et de toute com­mu­nauté : la poli­tique, et son cœur, la conflic­tua­lité. La révo­lu­tion dont l’austérité est le visage confine la poli­tique à un ter­rain neu­tra­lisé, pro­cé­du­ra­lisé. Reste la forme asep­ti­sée et infi­ni­ment appau­vrie d’un sys­tème incarné par ses poli­tiques pro­fes­sion­nel-le-s.

Cette vio­lence a ceci d’insidieux qu’elle impose les termes mêmes du débat par lequel nous essayons de la déplier pour nous en défendre.

Elle soumet le sens des mots à sa seule auto­rité et nous tire par la langue sur son ter­rain mar­ke­ting où seule pré­vaut la rela­tion de l’approvisionnement com­mer­cial. Même quand on pré­tend le pro­té­ger, le citoyen n’est qu’un « client ». S’efface dès lors la portée poli­tique de ses exi­gences. Si le mot chien n’a jamais mordu per­sonne, la langue du pou­voir, au contraire, per­forme direc­te­ment une guerre contre cette autre richesse mise à mal : les idées et les lan­gages ser­vant à dire la com­plexité du monde.

L’austérité est donc un appau­vris­se­ment inté­rieur, où dominent la crainte des sanc­tions et la faim des récom­penses, le stress et l’insécurité sociale, la peur de l’avenir et la peur de l’autre, peur bleue – peur rouge – peur blanche. État d’esprit assiégé, redou­table pro­duc­teur d’impuissance et de doci­lité. Les êtres par lui créés seront faits sur mesure pour un sys­tème libé­ral pater­na­liste. Un sys­tème où les formes mêmes de notre pré­sence au monde sont cap­tives, où l’audace, la créa­tion et l’invention voient détour­nées leurs forces érup­tives au profit de la ren­gaine plate de l’innovation.

Ne reste alors qu’à deve­nir un bon entre­pre­neur de soi, à mesu­rer la valeur de sa vie à l’aune de ses biens, de ses pla­ce­ments et de ses inves­tis­se­ments, à voir en l’autre au mieux un par­te­naire, au pire un com­pé­ti­teur dans l’infernale roue de for­tune néo­li­bé­rale.

Également com­pro­mise avec la vio­lence faite aux ter­ri­toires et à leurs com­po­santes natu­relles, l’austérité est la face cou­pante d’un aban­don de la richesse com­mune de notre géo­gra­phie à des pro­jets de trans­port et d’extraction (de pétrole notam­ment) éco­ci­daires, autant de désastres tou­jours déjà là et que rien ne pourra répa­rer. Pour le néo­li­bé­ral aus­tère comme pour l’homme blanc dont par­lait le chef Seattle il y a plus d’un siècle et demi, la terre est un ennemi à piller ; lorsqu’il l’a conquise et exploi­tée, il va plus loin ; il l’enlève à ses enfants et cela ne le tra­casse pas ; son appé­tit la dévore et ne laisse der­rière lui qu’un désert.

En fait, c’est l’ensemble du ter­ri­toire humain et social, et tout ce qui fait la valeur de la vie, sa véri­table richesse, c’est tout cela qui est ainsi traité comme un corps malade à assai­nir, un budget à com­pres­ser.

Et puis des ruines, d’où l’on tire les dia­mants noirs des mil­lion­naires s’adonnant à l’évasion et l’évitement fis­caux.

La charge dont aus­té­rité est le nom euphé­misé, c’est la cap­ture de nos exis­tences par le tra­vail, tou­jours plus de tra­vail, qui consume le cœur de nos vies et le temps de nos meilleures années. Elle vole les jours que nous ne pas­se­rons pas à vivre, à bien vivre ensemble, à prendre soin les uns des autres, à aimer, à dis­cu­ter, à mettre bout à bout nos soli­tudes, à inven­ter des manières nou­velles de faire, de dire, de fabri­quer, de penser.

La guerre qu’on nous fait se réfracte dans tous les espaces de nos vies.

Elle plie nos rythmes et notre quo­ti­dien, ses gestes et ses heures à ses obli­ga­tions. Elle nous frappe toutes et tous, nous sépare des ter­ri­toires com­muns que nous essayons d’habiter pour les ouvrir aux dis­po­si­tifs de l’extraction pour le profit pri­va­tisé.

Nous refu­sons les névroses du tout-mar­chan­dise et son angoisse sociale.

Nous refu­sons le peu où on nous réduit.

Nous refu­sons notre réi­fi­ca­tion triple de contri­buable-consom­ma­teur-majo­rité silen­cieuse.

Nous refu­sons la grande honte de vou­loir la vie bonne pour toutes et tous.

Nous nous orga­ni­sons.

C’est ici que croît la rose, c’est ici que nous dan­sons !

Profs contre la hausse

2015/02/27

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