Équateur

La guerre pour les biens communs s’aggrave

L’article de Raúl Zibechi que nous publions ici fournit un éclairage sur les principaux enjeux concernant la défense de l’autonomie des communautés autour de la gestion de l’eau, en particulier dans la région amazonienne, en relation avec les projet du gouvernement de gauche de favoriser le développement de l’extraction minière dans ces régions.
Par Mis en ligne le 02 novembre 2009

À la fin de sep­tembre s’est pro­duit un sou­lè­ve­ment indi­gène en Équateur, cette fois pour la défense de l’eau, mena­cée par l’exploitation minière à ciel ouvert. Les orga­ni­sa­tions amé­rin­diennes font face main­te­nant à un gou­ver­ne­ment qui se pro­clame anti­néo­li­bé­ral, par­ti­san du “socia­lisme du XXIe siècle” et condui­sant une“révolution citoyenne”

« Ce qui s’est passé à Cochabamba avec la guerre de l’eau, sera une minia­ture par rap­port à ce qui va arri­ver en Equateur, car ce qui arrive c’est un sou­lè­ve­ment » déclare sur un ton per­suadé Carlos Perez Guartambel, pré­sident de l’Union des Systèmes Communautaires de l’Eau d’Azuay [1]. Son point de réfé­rence est la Guerre de l’Eau à Cochabamba, en Bolivie, une insur­rec­tion sociale qui a obtenu d’inverser la pri­va­ti­sa­tion et a marqué le début, en avril 2000, au cycle de pro­tes­ta­tions qui ame­nèrent Evo Morales au gou­ver­ne­ment.

« Mes parents m’ont appris que l’eau et le feu se par­tagent et ne se vendent pas », dit-il presque indi­gné pen­dant qu’il se rend à une assem­blée com­mu­nau­taire à la Victoria del Portete, dans une vallée vaste et riche située à une quin­zaine de kilo­mètres de Cuenca (capi­tale de la pro­vince méri­dio­nale d’Azuay), jolie ville colo­niale pleine de tou­ristes. Lorsqu’il tourne sur la route Panaméricaine vers la droite, il nous montre la maison de ses parents, où il est né il y a un peu plus de 40 ans.

« Enfant, j’allais à la fon­taine pour cher­cher de l’eau avec un pichet d’argile. On le recou­vrait avec le pocón, la feuille de maïs qui est bio­dé­gra­dable. Jamais je n’avais ima­giné qu’un jour j’irai ache­ter une bou­teille d’eau, jamais. Chaque litre vaut un dollar et 30 cents c’est-à-dire que le litre d’eau coûte plus cher qu’un litre de lait et un litre d’essence. La lutte pour l’eau va être la lutte pour la vie ». La dif­fé­ren­cia­tion sociale pro­vo­quée par les envois de fonds des émi­grés peuvent se voir à l’oeil nu : à côté des modestes mai­sons aux toits de tôle, se dressent des grandes bâtisses de trois étages à voca­tion d’habitation, même si leurs pro­prié­taires sont encore des agri­cul­teurs. Carlos Perez est que­chua et avocat spé­cia­lisé en droit com­mu­nau­taire avec des diplômes obte­nus sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales, avec un livre remar­quable sur la jus­tice com­mu­nau­taire. Ces der­nières années, il a consa­cré tous ses efforts pour résis­ter à l’installation d’entreprises minières avec des noms élo­quents comme IAM Gold, sur les hau­teurs de Quimsacocha, où naissent les sources qui irriguent la vallée dans laquelle des mil­liers de pay­sans pra­tiquent l’élevage du bétail. Il appar­tient à une nou­velle géné­ra­tion de diri­geants indiens, formés dans les uni­ver­si­tés, qui parlent plu­sieurs langues, par­ti­cipent à des forums inter­na­tio­naux, maî­trisent les nou­velles tech­no­lo­gies mais res­tent atta­chés à leurs com­mu­nau­tés et conti­nuent de parler leur langue mater­nelle.

Quand nous arri­vons à Victoria del Portete, il est garé au bord de la route où plu­sieurs cen­taines de vil­la­geois sont entas­sés sur une vaste espla­nade entre le conseil parois­sial et l’église. Il monte au balcon de la mairie et déclare ouverte l’assemblée du sys­tème local de dis­tri­bu­tion de l’eau qui devra prendre des déci­sions impor­tantes. « Si les gou­ver­ne­ments pré­cé­dents nous mena­çaient avec la pri­va­ti­sa­tion de nos réseaux d’approvisionnement en eau, ce fan­tôme est main­te­nant parti. Mais nous avons un autre, l’exploitation minière qui est la plus grande menace », dit-il avant l’ouverture de la réunion.

Dans cette région fonc­tionne le Projet Nero depuis 24 ans, peut-être le plus grand sys­tème com­mu­nau­taire de dis­tri­bu­tion de l’eau car il appro­vi­sionne six mille familles, soit quelques trente mille per­sonnes de 45 com­mu­nau­tés. « Au départ, les familles s’installaient près de la rivière ou de la source, jamais près de la route parce qu’elles pré­fé­raient être près de l’eau. Ensuite, les rivières ont été pol­luées et les sources sont res­tées petites et cela a fait que dans les années 60 et 70 sont appa­rues des orga­ni­sa­tions comme Caritas qui ins­tal­lèrent des pompes manuelles dans les centres parois­siaux où les gens fai­saient la queue pour obte­nir de l’eau. Mais d’autres ont com­mencé à envi­sa­ger d’installer eux-mêmes tout le réseau, lors de Mingas com­mu­nau­taires [*], et là il n’y avait plus besoin de trans­por­ter l’eau à dos d’homme mais pour la pre­mière fois avoir le robi­net à la maison », dit Perez en rap­por­tant l’histoire de sa com­mu­nauté.

Au fil des années, les sys­tèmes d’eau com­mu­nau­taires se sont répan­dus dans tout le pays. Dans la pro­vince d’Azuay il existe 450 sys­tèmes, qui four­nissent 30% de la popu­la­tion, sur­tout dans les zones rurales et les péri­phé­ries urbaines. Dans tout l’Équateur il y aurait envi­ron 3.500 sys­tèmes d’eau, construits, entre­te­nus et gérés par les com­mu­nau­tés elles-mêmes.

Un soulèvement différent

Le 27 sep­tembre, la CONAIE (Confédération des natio­na­li­tés indi­gènes d’Equateur) a lancé une nou­vellle mobi­li­sa­tion contre la Loi sur l’Eau à laquelle elle n’a pas par­ti­cipé. Le projet de loi du gou­ver­ne­ment est arrivé au Parlement à la mi-août, mais déjà en 2008 le CONAIE avait déve­loppé son propre projet qui n’a pas été pris en compte par l’exécutif. La cri­tique portée par les mou­ve­ments est que la Loi sur les res­sources hydriques permet le déve­lop­pe­ment de pro­jets miniers dans les zones de nais­sance des cours d’eau, assure la four­ni­ture en eau des exploi­ta­tions minières, mais pas pour les com­mu­nau­tés autoch­tones et pay­sannes, et n’aborde pas la ques­tion urgente de la pol­lu­tion des cours. En outre, cette loi vise à englo­ber les sys­tèmes d’eau com­mu­nau­taire dans une auto­rité cen­tra­li­sée de l’État, de sorte que les com­mu­nau­tés per­dront le contrôle sur la res­source. Ricardo Buitrón de Acción Ecológista a mené une étude détaillée de la loi et estime qu’elle « contient des élé­ments de pri­va­ti­sa­tion, comme le trans­fert de l’usage de l’eau avec celui de la pro­priété fon­cière et l’utilisation de l’eau dans l’industrie ou dans les affaires à d’autres endroits. Egalement que les infra­struc­tures hydrau­liques deviennent pro­priété de par­ti­cu­liers, que les eaux de sur­faces rete­nues – dans les zones humides – fassent partie inté­grante des prés, de la terre »[2]. De cette manière, les eaux pour­ront être acquises par ceux qui achètent la terre et en don­ne­ront l’usage selon leur conve­nance.

Il cri­tique éga­le­ment cette loi car elle ne dis­pose d’aucun élé­ment per­met­tant la dépri­va­ti­sa­tion, en vue d’inverser la situa­tion où les eaux sont main­te­nant dans des mains pri­vées. Et que les mil­liers de conseils locaux des sys­tèmes d’eau potable n’aient pas de par­ti­ci­pa­tion réelle car leurs membres deviennent des usa­gers ordi­naires assu­jet­ties à une Autorité Unique éta­tique qui contrô­lera tout le réseau hydrau­lique. Humberto Cholango leader de Ecuarunari, l’organisation que­chua de la Sierra, a recueilli des don­nées élo­quentes lors de la confé­rence de presse du 24 sep­tembre [3] : 45% de l’eau est léga­le­ment cédée (par des conces­sions), mais 55% est uti­lisé illé­ga­le­ment, 1% des uti­li­sa­teurs consomment 64% de l’eau dis­tri­buée et 86% des Equatoriens n’accèdent qu’à 13% de ce volume global. « La loi est muette sur ces points, et le Plan National de Développement favo­rise l’exploitation minière et la flo­ri­cul­ture ».

La loi n’envisage pas de sanc­tions pour la pol­lu­tion ni le contrôle de la qua­lité de l’eau. « Le droit humain à l’eau est res­treint à l’accès à l’eau potable et à son usage domes­tique, sans prendre en compte le droit lié à la santé, à la sou­ve­rai­neté ali­men­taire et à la culture », ajoute Buitrón.

Cholango, quant à lui, a sou­li­gné le rôle des com­mu­nau­tés amé­rin­diennes dans la construc­tion des réseaux de dis­tri­bu­tion de l’eau : « Nous avons construit des canaux d’irrigation, des réseaux d’eau potable, et main­te­nant avec la pré­sente loi du gou­ver­ne­ment, ils veulent nous trans­for­mer en simples usa­gers et que nous ne soyons plus des acteurs. Dans l’article 97, ils en viennent à éta­blir le contrôle et l’administration exclu­sive des sys­tèmes com­mu­nau­taires à l’Autorité Unique. Il s’agit d’une attaque à nos conseils de l’eau » [4]. Le résul­tat, à son avis, est que la loi donne la prio­rité de l’usage de l’eau pour l’exploitation minière.

Quand les pro­tes­ta­tions ont com­mencé, avec bar­rages de routes et mani­fes­ta­tions pour forcer le gou­ver­ne­ment à dia­lo­guer et écou­ter sa propre Loi sur l’Eau, ins­pi­rée par le Sumak Kawsay, le Bien Vivre [**] que garan­tit la Constitution, la réponse du pré­sident Rafael Correa a été très dure. « Que croient-ils ces diri­geants ? » dit-il. Il les a accusé d’être des « extré­mistes », de « faire le jeu de la droite » et de put­chistes, en com­pa­rant la situa­tion équa­to­rienne avec le Honduras [5].

Le 30 sep­tembre, la police a tiré sur des amé­rin­diens Shuar dans la pro­vince ama­zo­nienne de Morona Santiago. Selon un com­mu­ni­qué d’Acción Ecológista, Bosco Wizuma, ensei­gnant bilingue, est mort d’une balle alors qu’il fai­sait partie d’un groupe de 500 per­sonnes qui avaient bloqué le pont sur la rivière Upano. Apparemment, c’était un « piège » parce que au même moment les diri­geants étaient appe­lés à un dia­logue « pour détour­ner l’attention de la direc­tion et les médias locaux » [6].

Il y a eu aussi des dizaines de bles­sés, dont plu­sieurs poli­ciers. Le Président Correa a vite changé son dis­cours et a appelé au dia­logue : « Bienvenue frères. Ce gou­ver­ne­ment est le vôtre, celui des peuples autoch­tones, le Palais de Carondelet est à vous » [7]. Peut-être que c’était la seule façon de désa­mor­cer un conflit qui mena­çait la sta­bi­lité de son gou­ver­ne­ment. Même si le sou­lè­ve­ment n’a pas com­mencé avec la puis­sance des mobi­li­sa­tions indiennes anté­rieures, les ensei­gnants et les autres sec­teurs sociaux s’y sont joints dès le départ. Mais quand il y a un mort, tout est pos­sible.

Dialogue et tension

La direc­tion de la CONAIE a décidé de sus­pendre les actions pen­dant la période de négo­cia­tion que le gou­ver­ne­ment a ouvert. Cependant, dans la plu­part du pays, les bases, c’est-à-dire les com­mu­nau­tés ont conti­nué de couper les routes et de fermer les mar­chés. Une divi­sion est née entre les orga­ni­sa­tions membres de la CONAIE, en par­ti­cu­lier entre la sierra (Ecuarunari) et la forêt (Confeniae).

Le climat de méfiance n’a pas reculé. Le lundi 6 octobre, un dia­logue direct télé­visé a débuté au siège du gou­ver­ne­ment, au Palais de Carondelet. Des mil­liers d’Indiens se sont ras­sem­blés à l’extérieur pen­dant des jours dans l’attente des résul­tats. Cent trente diri­geants entrèrent dans le palais et se sont entre­te­nus avec Correa, dans un climat tendu. Le pre­mier jour, six accords ont été conclus et, parmi les plus impor­tants, on peut noter : l’institutionnalisation d’un dia­logue per­ma­nent entre les deux par­ties, que le gou­ver­ne­ment exa­mi­nera le projet de Loi sur l’Eau de la CONAIE et qu’il rece­vra une pro­po­si­tion de la part du mou­ve­ment indi­gène à propos de la Loi sur l’Exploitation Minière.

Un bon exemple du climat qui a pré­valu dans les négo­cia­tions est le dia­logue sui­vant. « Marlon Santi, pré­sident de la CONAIE, a demandé le res­pect envers les autoch­tones. Ses paroles étaient liées à des décla­ra­tions dans les­quelles ils ont été décrits comme des ‘ fous’ qui n’avaient pas de repré­sen­ta­ti­vité. L’exigence était directe. Correa s’est inter­rompu et a demandé les noms des fonc­tion­naires pour ‘les virer immé­dia­te­ment du gou­ver­ne­ment. Quel est cet imbé­cile ?’ a demandé Correa deux fois. ‘Vous, Président’ a répondu le diri­geant indien » [8].

Les orga­ni­sa­tions autoch­tones ont réussi à ins­ti­tu­tion­na­li­ser le dia­logue comme elles le vou­laient. Le 14 octobre l’exécutif a pro­mul­gué le décret n° 96 qui éta­blit la for­ma­tion d’une Commission mixte com­po­sée de la CONAIE et ses trois filiales (la Côte, la Sierra et l’Amazonie) et pour le gou­ver­ne­ment, le minis­tère de la Justice, le secré­ta­riat les Peuples, des Mouvements sociaux et de la Participation citoyenne et diverses ins­ti­tu­tions. La com­mis­sion va exa­mi­ner les deux lois sur l’eau (celle de l’Etat et celle des amé­rin­diens) ainsi que des pro­po­si­tions de réforme de la loi minière en vigueur.

Mais l’échange d’accusations s’est pour­suivi. Après la retrans­mis­sion des same­dis de Correa [***] la diri­geante ama­zo­nienne et ex-dépu­tée Monica Chuji a accusé le pré­sident d’être raciste : « Je réaf­firme que les mots, les gestes et les actions du Président le carac­té­risent comme un raciste. Traiter les lea­ders indi­gènes de ‘culot­tés’, ‘réacs’ et de ‘pon­chos dorés’ sont des expres­sions racistes. Utiliser le kichwa pour des inten­tions déma­go­giques et ensuite nier son offi­cia­li­sa­tion est une atti­tude raciste. Minimiser la popu­la­tion indi­gène équa­to­rienne en la rédui­sant à un vote dans les urnes est une atti­tude raciste » [9]

Bien qu’il soit impor­tant que le conflit ait été désac­tivé, d’autant que le pré­cé­dent du mas­sacre de Baguá [10], au Pérou, avait fait craindre le pire, les dif­fé­rences sont encore impor­tantes. Pepe Acacho, pré­sident de la Fédération Shuar (de l’Amazonie) n’est pas d’accord avec les réso­lu­tions : « Nous avons lutté huit jours et il n’est pas juste que nous n’ayons pas obtenu que Morona Santiago soit décla­rée pro­vince éco­lo­gique, libre de toute exploi­ta­tion minière et pétro­lière » [11].

Le modèle de pays comme problème

La nou­velle Constitution équa­to­rienne est l’une des plus avan­cées au monde en matière d’environnement, au point qu’elle défi­nit la nature comme sujet de droit. La Constitution a été adop­tée le 28 sep­tembre 2008 par 64% des Équatoriens lord d’un réfé­ren­dum popu­laire. « La nature ou Pacha Mama, où la vie se repro­duit et se réa­lise, a le droit que soit res­pecté plei­ne­ment son exis­tence et le main­tien et la régé­né­ra­tion de ses cycles vitaux, de la struc­ture, des fonc­tions et des pro­ces­sus d’évolution », dit l’article 71 consa­cré aux « Droits de la Nature ».

Le pro­blème est l’exploitation minière à ciel ouvert sur laquelle le gou­ver­ne­ment Correa a for­te­ment misé. Alberto Acosta, fon­da­teur du mou­ve­ment Alianza País qui ont conduit Correa à la pré­si­dence, et ancien pré­sident de l’Assemblée consti­tuante, bran­dit un dis­cours très proche des mou­ve­ments indiens : « La loi minière adop­tée après la Constitution, menace la Carta Magna [****]. C’est le pro­blème de fond. A quoi le devons-nous ? Sans aucun doute aux inco­hé­rences d’un gou­ver­ne­ment qui mène encore des poli­tiques mani­fes­te­ment ins­pi­rées par la ges­tion néo-libé­rale, qui repré­sente encore les inté­rêts éco­no­miques des groupes les plus tra­di­tion­nels » [12].

Acosta affirme que les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes d’Amerique du Sud « n’ont pas dis­cuté ou remis en ques­tion le modèle « extrac­ti­viste » » même « les plus avan­cés » comme le Venezuela, la Bolivie et l’Équateur. À son avis, la croyance solide que « grâce à l’extraction des res­sources natu­relles nous allons trou­ver le chemin du déve­lop­pe­ment » a empê­ché jusqu’à pré­sent de dépas­ser ce modèle et, par consé­quent, de recher­cher « une nou­velle forme d’intégration dans le marché inter­na­tio­nal ».

Un second pro­blème est Correa lui-même. Acosta indique qu’il est entré recem­ment dans la vie poli­tique en 2005, quand en Equateur se suc­cèdent les révoltes indiennes depuis 1990. Il a ten­dance à penser en termes per­son­nels : « Il assume le rôle de por­teur de la volonté poli­tique col­lec­tive, et ne se rend pas compte qu’une grande partie du pro­ces­sus his­to­rique anté­rieur est ce qui explique les résul­tats posi­tifs de Correa et Alianza País ». L’absence de struc­ture, mou­ve­ment ou parti, conduit Correa, selon Acosta, à ne pas com­prendre « qu’il est là, à la pré­si­dence, grâce à tous les efforts déployés par la société équa­to­rienne. » [13]

L’économiste Pablo Davalos coïn­cide avec cette approche mais il croit éga­le­ment que le gou­ver­ne­ment de Correa conti­nue d’être néo-libé­ral. Le capi­tal est aujourd’hui devant la néces­sité de « relier les ter­ri­toires avec le tour­billon de la spé­cu­la­tion finan­cière » comme un moyen de sur­mon­ter la crise [14]. Les mou­ve­ments ont déclaré les régions ama­zo­niennes et méri­dio­nales de Zamora et de Morona comme des ter­ri­toires libre de toute exploi­ta­tion minière. La col­li­sion avec les com­pa­gnies minières mul­ti­na­tio­nales semble inévi­table.

Dans le gou­ver­ne­ment Correa, et c’est un point essen­tiel, il y a des membres émi­nents de la droite ainsi que dans le parti qui le sou­tient, Alianza Pais. En consé­quence conclut Davalos, au-delà des décla­ra­tions sur le socia­lisme et la révo­lu­tion, le mou­ve­ment de Correa fait partie de la « dérive du post-néo­li­bé­ra­lisme, c’est à dire comme une conti­nua­tion du néo­li­bé­ra­lisme, mais sous les moda­li­tés de la dépos­ses­sion ter­ri­to­riale et des res­sources et de la déter­ri­to­ria­li­sa­tion de l’Etat. »

L’alternative la plus sérieuse semble être le projet ITT, visant à lais­ser le pétrole dans le sol et à cher­cher un autre modèle de déve­lop­pe­ment [15]. ITT est un sigle formé par le nom de trois puits d’exploration forés dans la zone du parc Yasuni en Amazonie (Ishpingo, Tambococha et Tiputini). Au milieu de l’année 2009, le gou­ver­ne­ment de Correa a repris à son compte le projet éla­boré par Acosta quand celui-ci était ministre de l’Énergie et des Mines. La pro­po­si­tion est de ne pas exploi­ter le pétrole comme contri­bu­tion de l’Équateur à la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.

Les réserves ITT repré­sentent 20% des réserves totales de pétrole du pays. L’économie équa­to­rienne est basée sur le pétrole : 22% du PIB, 63% des expor­ta­tions et 47% du budget de l’Etat dépendent du pétrole. Mais ici réside éga­le­ment la force de la pro­po­si­tion : elle per­met­trait d’éviter l’émission de 410 mil­lions de tonnes de CO2 frei­ne­rait la défo­res­ta­tion et la pol­lu­tion, et serait une grande contri­bu­tion au déve­lop­pe­ment d’une éco­no­mie post-pétro­lière.

En contre­par­tie, le gou­ver­ne­ment de l’Équateur a demandé à la com­mu­nauté inter­na­tio­nale une com­pen­sa­tion équi­va­lente à 50% des reve­nus qui pour­raient être obte­nus si ce pétrole était exploité. Le par­le­ment et le gou­ver­ne­ment alle­mand ont répondu favo­ra­ble­ment en four­nis­sant 50 mil­lions par an au cours des treize années de dure­raient les béné­fices tirés de ces puits. La Norvège et la Communauté de Madrid ont donné des signaux posi­tifs.

Alors que beau­coup sont impli­qués dans ce projet qui repré­sente une révo­lu­tion éco­lo­gique, Acosta fait valoir qu’il « a vu le jour à partir des luttes de résis­tance des peuples autoch­tones, en par­ti­cu­lier dans le sud-centre de l’Amazonie qui visaient à empê­cher que l’activité pétro­lière s’étende jusqu’à leurs ter­ri­toires ainsi que les groupes de colons métis dans le nord de l’Amazonie et les peuples autoch­tones tou­chés par l’activité de la com­pa­gnie Chevron. »[16]

Notes

1. Entretien avec Carlos Pérez.

2. Ricardo Buitrón, El Telégrafo, op. cit.

3. Voir la confé­rence de presse sur en www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​t​N​3​x​3​v​E1jfE.

4. Communiqué de Ecuarunari dans Ecuachaski du 17 sep­tembre 2009.

5. Agence AFP, Quito, 25 sep­tembre 2009.

6. « Noticias del Levantamiento en Defensa del Agua-1 » à : www​.accioe​co​lo​gica​.org.

7. El Comercio, Quito, 3 octobre 2009.

8. El Comercio, 6 octobre 2009.

9. Déclarations du 11 octobre sur : http://​ukha​mawa​.blog​spot​.com.

10. Voir « Masacre en la Amazonia : la guerra por los bienes comunes » sur http:// www​.irca​me​ri​cas​.org/​e​s​p​/6181.

11. El Comercio, 6 octobre 2009.

12. Entretien avec Alberto Acosta, 6 sep­tembre 2009.

13. Idem.

14. Pablo Dávalos, op. cit.

15. Matthieu Le Quang, entre­tiens avec Alberto Correa ; Alberto Acosta, Eduardo Gudynas, Esperanza Martínez et Joseph H. Vogel, « Dejar el petró­leo en tierra para el Buen Vivir : Elementos para una pro­puesta polí­tica, econó­mica y ecoló­gica para la inicia­tiva de no explo­ta­ción petro­lera en la Amazonia de Ecuador, » Programa de las Américas Informe de la polí­tica (Washington, DC : Center for International Policy, 7 de julio de 2009) : http://​www​.irca​me​ri​cas​.org/​e​s​p​/6238.

16. Idem

NdT

[*] La Minga com­mu­nau­taire est le terme indi­gène pour tra­vail col­lec­tif, com­mu­nau­taire, béné­vole. Depuis ces der­nières années, Minga signi­fie aussi moment de résis­tance, de mobi­li­sa­tion col­lec­tive pour la défense des com­mu­nau­tés. [**] Le pré­am­bule de la nou­velle consti­tu­tion de l’Équateur invoque la Pachamama, Dieu, Simón Bolívar et le géné­ral Eloy Alfaro et s’engage à « construire une nou­velle forme de coexis­tence citoyenne, dans la diver­sité et en har­mo­nie avec la nature, pour atteindre le bien vivre, le sumak kawsay ». Les droits au « Sumak Kawsay », un concept issu de la culture que­chua, sont décli­nés dans le cha­pitre 2 de la consti­tu­tion : droit à l’eau comme bien commun inalié­nable, droit à la sou­ve­rai­neté ali­men­taire et éner­gé­tique, pré­ser­va­tion des éco­sys­tèmes et de la bio­di­ver­sité… [***] Le “Informe sema­nal de los saba­dos“ est une émis­sion de télé­vi­sion heb­do­ma­daire, relayée sur des chaînes de radio, d’une durée de 2h30 envi­ron, dans laquelle Correa fait son “rap­port heb­do­ma­daire” aux télé­spec­ta­teurs sur ce qu’il a fait dans la semaine écou­lée. [***] Carta Magna = Constitution

Raúl Zibechi est ana­lyste inter­na­tio­nal pour l’hebdomadaire Brecha de Montevideo, pro­fes­seur et cher­cheur sur les mou­ve­ments sociaux à la Multiversidad Franciscana de América Latina et conseiller auprès de plu­sieurs groupes sociaux. Il écrit le « Rapport men­suel de Zibechi » pour le pro­gramme de las Américas (www​.irca​me​ri​cas​.org).

Ressources

Acción Ecológica : www​.accio​ne​co​lo​gica​.org.
Confeniae (orga­ni­za­ción indí­gena de la Amazonia) : www​.confe​niae​.org​.ec.
Ecuarunari (orga­ni­za­ción indí­gena qui­chua) : www​.ecua​ru​nari​.org.
Proyecto de Ley de Recursos Hídricos, Uso y Aprovechamiento del Agua (República del Ecuador). *
Ley de Aguas para el Buen Vivir (CONAIE).**
Alberto Acosta, Eduardo Gudynas, Esperanza Martínez y Joseph H. Vogel, « Dejar el petró­leo en tierra para el Buen Vivir : Elementos para una pro­puesta polí­tica, econó­mica y ecoló­gica para la inicia­tiva de no explo­ta­ción petro­lera en la Amazonia de Ecuador, » Programa de las Américas Informe de la polí­tica (Washington, DC : Center for International Policy, 7 de julio de 2009) : http://​www​.irca​me​ri​cas​.org/​e​s​p​/6238.
Pablo Dávalos, « Levantamiento indí­gena y revo­lu­ción ciu­da­dana : los impasses del pos­neo­li­be­ra­lismo », www​.alai​net​.org 10 de octubre de 2009.
Raúl Zibechi, entre­vista per­so­nal a Carlos Pérez Guartambel, Cuenca, 22 de mayo de 2009.
Ricardo Buitrón, « Comentarios al 29 de setiembre » sobre Ley de Aguas.***
Ricardo Buitrón, « Si el río suena », El Telégrafo, 13 de octubre de 2009, en www​.tele​grafo​.com​.ec.
Yasser Gómez, « Los gobier­nos pro­gre­sis­tas de Suramérica no han puesto en tela de juicio la vali­dez del modelo extrac­ti­vista », entre­vista a Alberto Acosta en revista Mariátegui, 6 de setiembre de 2009 en http://​maria​te​gui​.blog​spot​.com.


Article tra­duit par : OCL
Publié sur : http://​ocli​ber​taire​.free​.fr/
Texte ori­gi­nal : http://​www​.irca​me​ri​cas​.org/​e​s​p​/6510

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