Syndicalisme : institution ou mouvement ?

La grève comme force créatrice et rassembleuse. Témoignage

Mémoire de luttes

Par Mis en ligne le 25 mai 2018

Le choc des pre­mières minutes de la grève

Comment quelqu’un comme moi, qui ne mili­tais pas dans le mou­ve­ment syn­di­cal avant la grève, qui ne s’imaginais pas pou­voir s’impliquer, a-t-elle vécu (pas sur­vécu, mais vrai­ment eu une vie active) une grève de cinq mois et demi ? Je par­le­rai d’abord de mon expé­rience per­son­nelle. Au moment du déclen­che­ment de la grève, le 27 mai 2016, je n’avais pas idée de l’ampleur que notre mobi­li­sa­tion allait avoir. Je voyais la situa­tion à tra­vers une fente tout étroite. Je me posais des ques­tions telles que : est-ce que la grève signi­fie tout sim­ple­ment venir mar­cher avec des pan­cartes tous les jours ? Combien de temps pour­rons-nous sup­por­ter cela ? C’est quoi le pique­tage ? Est-ce que la grève est un mou­ve­ment agres­sif ? Est-ce qu’on va se faire tabas­ser et arrê­ter par les poli­ciers ? Est-ce que mes col­lègues non syn­di­qués vont tra­ver­ser la ligne de pique­tage pour aller tra­vailler et me jet­te­ront des regards de honte ? Est-ce que j’aurai le sup­port de ma famille ? À toutes ces ques­tions-là, ma réponse pen­dant les pre­mières minutes de la grève fut : j’ai peur. C’est la peur envers tout ce qui est inconnu. Je ne voyais pas ma place dans le mou­ve­ment. Moi, qui me consi­dé­rais comme pos­sé­dant un esprit tran­quille, paci­fique, conci­lia­teur… pour­quoi faire une grève ? Pourquoi et com­ment était-il pos­sible que les négo­cia­tions entre l’employeur et le syn­di­cat abou­tissent à un cul-de-sac ? Je réa­li­sais que j’avais vécu dans une bulle de gomme bal­loune rose. Dans ma tête, tout dans mon milieu de tra­vail était normal. Des négo­cia­tions de rou­tine… Et pour­tant, j’ai voté en faveur de la grève avec convic­tion. 

Sortir de sa zone de confort

Au revoir nos bureaux et nos espaces de tra­vail : le 27 mai, nous avons déclen­ché une grève illi­mi­tée et sommes partis prendre la rue. Je me suis placée com­plè­te­ment à l’écart, der­rière la foule, dans la der­nière rangée. Je vou­lais que la grève se ter­mine tôt et que mon pas­sage soit le plus dis­cret qui soit. J’ai réflé­chi quelques ins­tants en me disant que je devais assu­mer mon vote et prendre ma part de res­pon­sa­bi­lité dans le mou­ve­ment. Je suis donc partie vers l’avant et j’ai pris un bout de la ban­nière prin­ci­pale, car ça fai­sait plus qu’une heure que les mêmes jeunes hommes tenaient la ban­nière, les bras levés, sous un soleil acca­blant. La convic­tion de tous et toutes mes cama­rades a eu un effet conta­gieux immé­diat et j’ai mis ma timi­dité de côté. J’ai écouté avec atten­tion les dis­cours des gens qui sont venus appuyer notre mou­ve­ment, et cela aussi a contri­bué à me rendre ras­su­rée et sti­mu­lée enfin. Le fait de voir plein d’autres col­lègues fémi­nines moti­vées et mobi­li­sées m’a ins­piré plein de confiance et d’espoir. J’ai décou­vert que nous avions notre place dans le mou­ve­ment et, en plus, que c’était une place impor­tante.

Enrichir le mou­ve­ment avec la créa­ti­vité de ses membres

Dès les pre­miers jours, la créa­ti­vité au sein de la grève s’est épa­nouie. Le pique­tage ne se limi­tait pas à tenir des pan­cartes pour deman­der un rat­tra­page sala­rial. Des comi­tés se sont formés. La phi­lo­so­phie qui nous gui­dait était très coopé­ra­tive : d’abord un comité exé­cu­tif, un comité de recherche sur les salaires pour pou­voir démon­trer avec des argu­ments que nos salaires pré­sen­taient un gros écart par rap­port au reste des ins­ti­tu­tions sem­blables, un comité de com­mu­ni­ca­tions qui se char­geait de publier des com­mu­ni­qués dans les médias, un comité socio­cul­tu­rel pour mener à bien des acti­vi­tés artis­tiques de sen­si­bi­li­sa­tion à notre cause, un comité de cui­sine com­mu­nau­taire pour aider nos membres dans le besoin, un comité de ramas­sage des signa­tures pour la péti­tion pour un salaire mini­mum à 15 dol­lars de l’heure, une délé­ga­tion qui par­ti­ci­pait à des acti­vi­tés auprès des poli­ti­ciens et des poli­ti­ciennes, un comité de mobi­li­sa­tion pour déci­der des actions qui met­traient de la pres­sion sur l’employeur de façon effi­cace et créa­tive, etc. On n’a jamais été à court de créa­ti­vité : même pas une injonc­tion, qui nous a été injus­te­ment impo­sée, ne nous a empê­chés de déployer des moyens de pres­sion comme les acti­vi­tés de sen­si­bi­li­sa­tion auprès des com­mer­çants et des tou­ristes du Vieux-Port et le détour­ne­ment de la clien­tèle du sta­tion­ne­ment pour qu’elle aille sta­tion­ner ailleurs.

Une place pour les femmes

Nous, les femmes, nous nous sommes trouvé une place dans la grève et nous nous la sommes appro­priée sans faire de com­pro­mis majeurs sur notre vie fami­liale. Il faut dire que notre mou­ve­ment s’est tou­jours déroulé dans un esprit paci­fique et festif. Des employées enceintes ont par­ti­cipé acti­ve­ment à la grève, les conjointes d’un grand nombre de nos membres (cer­taines enceintes aussi) se sont jointes à plu­sieurs de nos acti­vi­tés. On accom­mo­dait aussi nos membres qui avaient des pro­blèmes de santé à mar­cher long­temps : ils aidaient dans le local syn­di­cal. On invi­tait les familles à venir faire du pique­tage avec nous les wee­kends, on a marché en famille au défilé de la Saint-Jean, à la Fête du Canada, à la Journée de la Fierté, à la marche des employé-e-s syn­di­qués des postes, à la manif pour le salaire mini­mum à 15 $ de l’heure, etc. On a fait des « bals en rouge » qui consis­taient en une espèce de défilé com­plè­te­ment fes­ti­va­lier, le soir, pour pou­voir accom­mo­der aussi nos confrères et consœurs qui ne pou­vaient pas faire de pique­tage le jour. J’ai moi-même emmené mon fils de deux ans à plu­sieurs des acti­vi­tés de pique­tage. Il s’est trouvé une place pour jouer du tam­bour, du gazou ou des tam­bou­rins dans les marches et défi­lés.

Mobiliser un gros groupe hété­ro­gène vers un but commun

Les acti­vi­tés que je viens d’exposer montrent à peine cer­taines des mul­tiples façons dont on peut main­te­nir une grève dans un milieu de tra­vail aussi varié que le nôtre, car le Vieux-Port de Montréal est une ins­ti­tu­tion récréo­tou­ris­tique, mais aussi édu­ca­tive et muséale. On y retrouve des employé-e-s syn­di­qués cols bleus et cols blancs ; nous avons réussi à nous mobi­li­ser toutes et tous ensemble har­mo­nieu­se­ment. Ce sont jus­te­ment ces dif­fé­rents forces et talents de chaque membre qui ont enri­chi et soudé notre groupe.

Nous pou­vons faire valoir notre voix et nos droits dans le cadre d’un conflit de tra­vail, d’une mobi­li­sa­tion ou d’une cam­pagne pour une cause sociale de mul­tiples façons sans dimi­nuer la qua­lité de vie ni la dignité de nos membres. Et quelle meilleure cause que celle de la lutte pour un salaire juste et des condi­tions de tra­vail décentes pour tout le monde !

Catalina Villegas est une employée syn­di­quée de la Société du Vieux-Port de Montréal qui a milité durant la grève de son syn­di­cat en 2016.


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