La grève comme force créatrice et rassembleuse. Témoignage

Le choc des premières minutes de la grève

Comment quelqu’un comme moi, qui ne militais pas dans le mouvement syndical avant la grève, qui ne s’imaginais pas pouvoir s’impliquer, a-t-elle vécu (pas survécu, mais vraiment eu une vie active) une grève de cinq mois et demi ? Je parlerai d’abord de mon expérience personnelle. Au moment du déclenchement de la grève, le 27 mai 2016, je n’avais pas idée de l’ampleur que notre mobilisation allait avoir. Je voyais la situation à travers une fente tout étroite. Je me posais des questions telles que : est-ce que la grève signifie tout simplement venir marcher avec des pancartes tous les jours ? Combien de temps pourrons-nous supporter cela ? C’est quoi le piquetage ? Est-ce que la grève est un mouvement agressif ? Est-ce qu’on va se faire tabasser et arrêter par les policiers ? Est-ce que mes collègues non syndiqués vont traverser la ligne de piquetage pour aller travailler et me jetteront des regards de honte ? Est-ce que j’aurai le support de ma famille ? À toutes ces questions-là, ma réponse pendant les premières minutes de la grève fut : j’ai peur. C’est la peur envers tout ce qui est inconnu. Je ne voyais pas ma place dans le mouvement. Moi, qui me considérais comme possédant un esprit tranquille, pacifique, conciliateur… pourquoi faire une grève ? Pourquoi et comment était-il possible que les négociations entre l’employeur et le syndicat aboutissent à un cul-de-sac ? Je réalisais que j’avais vécu dans une bulle de gomme balloune rose. Dans ma tête, tout dans mon milieu de travail était normal. Des négociations de routine… Et pourtant, j’ai voté en faveur de la grève avec conviction.  

Sortir de sa zone de confort

Au revoir nos bureaux et nos espaces de travail : le 27 mai, nous avons déclenché une grève illimitée et sommes partis prendre la rue. Je me suis placée complètement à l’écart, derrière la foule, dans la dernière rangée. Je voulais que la grève se termine tôt et que mon passage soit le plus discret qui soit. J’ai réfléchi quelques instants en me disant que je devais assumer mon vote et prendre ma part de responsabilité dans le mouvement. Je suis donc partie vers l’avant et j’ai pris un bout de la bannière principale, car ça faisait plus qu’une heure que les mêmes jeunes hommes tenaient la bannière, les bras levés, sous un soleil accablant. La conviction de tous et toutes mes camarades a eu un effet contagieux immédiat et j’ai mis ma timidité de côté. J’ai écouté avec attention les discours des gens qui sont venus appuyer notre mouvement, et cela aussi a contribué à me rendre rassurée et stimulée enfin. Le fait de voir plein d’autres collègues féminines motivées et mobilisées m’a inspiré plein de confiance et d’espoir. J’ai découvert que nous avions notre place dans le mouvement et, en plus, que c’était une place importante.

Enrichir le mouvement avec la créativité de ses membres

Dès les premiers jours, la créativité au sein de la grève s’est épanouie. Le piquetage ne se limitait pas à tenir des pancartes pour demander un rattrapage salarial. Des comités se sont formés. La philosophie qui nous guidait était très coopérative : d’abord un comité exécutif, un comité de recherche sur les salaires pour pouvoir démontrer avec des arguments que nos salaires présentaient un gros écart par rapport au reste des institutions semblables, un comité de communications qui se chargeait de publier des communiqués dans les médias, un comité socioculturel pour mener à bien des activités artistiques de sensibilisation à notre cause, un comité de cuisine communautaire pour aider nos membres dans le besoin, un comité de ramassage des signatures pour la pétition pour un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, une délégation qui participait à des activités auprès des politiciens et des politiciennes, un comité de mobilisation pour décider des actions qui mettraient de la pression sur l’employeur de façon efficace et créative, etc. On n’a jamais été à court de créativité: même pas une injonction, qui nous a été injustement imposée, ne nous a empêchés de déployer des moyens de pression comme les activités de sensibilisation auprès des commerçants et des touristes du Vieux-Port et le détournement de la clientèle du stationnement pour qu’elle aille stationner ailleurs.

Une place pour les femmes

Nous, les femmes, nous nous sommes trouvé une place dans la grève et nous nous la sommes appropriée sans faire de compromis majeurs sur notre vie familiale. Il faut dire que notre mouvement s’est toujours déroulé dans un esprit pacifique et festif. Des employées enceintes ont participé activement à la grève, les conjointes d’un grand nombre de nos membres (certaines enceintes aussi) se sont jointes à plusieurs de nos activités. On accommodait aussi nos membres qui avaient des problèmes de santé à marcher longtemps: ils aidaient dans le local syndical. On invitait les familles à venir faire du piquetage avec nous les weekends, on a marché en famille au défilé de la Saint-Jean, à la Fête du Canada, à la Journée de la Fierté, à la marche des employé-e-s syndiqués des postes, à la manif pour le salaire minimum à 15 $ de l’heure, etc.  On a fait des « bals en rouge » qui consistaient en une espèce de défilé complètement festivalier, le soir, pour pouvoir accommoder aussi nos confrères et consœurs qui ne pouvaient pas faire de piquetage le jour. J’ai moi-même emmené mon fils de deux ans à plusieurs des activités de piquetage. Il s’est trouvé une place pour jouer du tambour, du gazou ou des tambourins dans les marches et défilés.

 

Mobiliser un gros groupe hétérogène vers un but commun

Les activités que je viens d’exposer montrent à peine certaines des multiples façons dont on peut maintenir une grève dans un milieu de travail aussi varié que le nôtre, car le Vieux-Port de Montréal est une institution récréotouristique, mais aussi éducative et muséale. On y retrouve des employé-e-s syndiqués cols bleus et cols blancs; nous avons réussi à nous mobiliser toutes et tous ensemble harmonieusement. Ce sont justement ces différents forces et talents de chaque membre qui ont enrichi et soudé notre groupe.

Nous pouvons faire valoir notre voix et nos droits dans le cadre d’un conflit de travail, d’une mobilisation ou d’une campagne pour une cause sociale de multiples façons sans diminuer la qualité de vie ni la dignité de nos membres. Et quelle meilleure cause que celle de la lutte pour un salaire juste et des conditions de travail décentes pour tout le monde !

 

 

 

Catalina Villegas est une employée syndiquée de la Société du Vieux-Port de Montréal qui a milité durant la grève de son syndicat en 2016.

 

 


 

Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@cahiersdusocialisme.org

Collectif d’analyse politique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4