La Grande transition : le regard critique de Robert Brenner

L’historien et économiste marxiste américain a ouvert jeudi soir le cycle des rencontres de la Grande transition, qui doivent se poursuivre jusqu’à dimanche. Dans les années 1980-90, alors que la pensée unique était reprise en cœur par des intellectuels-mercenaires à l’effet que l’histoire était « terminée » et que le capitalisme avait définitivement triomphée (peu de temps après l’imposition de l’Union soviétique), Brenner avait magistralement démontré que le « miracle » néolibéral était plein de trous. Au-delà des taux de croissance et des profits des banques, Brenner regardait l’infrastructure fondamentale d’une économie capitaliste incapable de relancer l’accumulation et devant des tendances très négatives en termes de développement, de productivité et d’investissements. Après l’éclosion des « bulles » spéculatives qui ont durement frappé plusieurs pays comme le Brésil, le Mexique, l’Indonésie et d’autres, la crise a finalement frappé de plein fouet le centre névralgique du capitalisme à Wall Street et toute la chaîne financière et économique, non seulement aux États-Unis, mais dans l’ensemble du monde. À ce moment, l’oligarchie financière a renvoyé la facture aux couches moyennes et populaires qui, 15 plus tard, subissent les conséquences de l’austéritarisme.

Avec la pandémie qui a aggravé la crise, rien n’indique, selon Brenner, que l’accumulation peut être relancée, d’autant plus que les États-Unis sont en déclin devant des puissances émergentes comme la Chine. Tout en constatant ces grandes tendances, Brenner met la gauche en garde contre cette pensée qui a dominé les mouvements socialistes au vingtième siècle, à l’effet que le capitalisme s’en allait irrésistiblement vers son effondrement. « On pensait que l’histoire était linéaire et devait nécessairement tourner pour nous ». Comme quoi la crise du capitalisme peut tourner dans plusieurs sens, vers des formes réactionnaires prononcées notamment.

Fait positif selon l’historien, il y a une nouvelle vague de mouvements contestataires qui ont une capacité de lutte extraordinaire et qui sont porteurs d’une nouvelle vision socialiste. Dans un texte paru en 2016 et encore bien d’actualité, Brenner proposait une réflexion sur les conditions nécessaires pour le développement d’une alternative socialiste dont voici des extraits[1].

 

Rien ne remplace l’expérience de la lutte

Il est assurément assez courant à gauche d’affirmer que la condition nécessaire pour engager la reconstruction de l’organisation, du pouvoir et de la conscience politique de la classe ouvrière est le développement d’une action directe massive des travailleurs contre les employeurs et contre le gouvernement, dans les usines et dans les bureaux, aussi bien que dans la rue. C’est la raison pour laquelle, en règle générale, ce n’est que lorsque les travailleurs ont de fait rompu avec leur propre passivité, créé de nouvelles formes de solidarité et, sur cette base, ont accumulé la puissance nécessaire pour affronter le capital, que les objectifs de réforme et de révolution, fondés sur une action collective, de classe, peuvent apparaître comme réellement pertinents et pragmatiques. En l’absence de solidarité de classe et de pouvoir collectif, les travailleurs sont réduits à l’« autre versant » de « ce qu’ils sont réellement dans le capitalisme », à savoir des vendeurs de marchandises, en particulier leur force de travail. Si les individus ne peuvent pas, de fait, lutter pour défendre leurs intérêts à travers des organisations et des stratégies de classe, ils jugeront qu’il n’y a pas de sens à traiter le monde social, ses institutions et ses équilibres de pouvoir, autrement que comme étant donnés, et ils défendront leurs intérêts en élaborant des stratégies individualistes et de collaboration de classe qui leur permettront de s’inscrire au mieux dans la lutte concurrentielle entre vendeurs de marchandises.

En raison de la profonde interdépendance entre l’action collective, le pouvoir social, l’efficacité politique et la conscience politique, il apparaît que des changements brusques et importants dans la lutte de la classe ouvrière ont tendu à être la condition pour des transformations politiques significatives – le début d’importantes vagues de réforme, la transition du syndicalisme artisanal au syndicalisme industriel, le développement de partis sociaux-démocrates de masse, etc. En même temps, parce que les stratégies de classe tendent à dépendre de la mobilisation collective du pouvoir social, les travailleurs et les groupes opprimés sont normalement confrontés à un dilemme classique : sans une organisation et un pouvoir significatifs, il paraît suicidaire d’engager une action collective ; cependant, sans un niveau important d’action collective, il n’est pas possible d’accumuler de l’organisation et du pouvoir, ni de développer une conscience. On comprend que l’intervention idéologique et organisationnelle de socialistes elle-même est souvent inutile pour dépasser véritablement ce dilemme.

Dans la tradition de Rosa Luxembourg

La socialiste allemande a bien compris qu’à l’échelle historique, « l’inconscient précède le conscient ». Son analyse classique du phénomène des grèves de masse saisit la dynamique psychologique des mouvements de masse de la classe ouvrière : « Mais cette première lutte générale et directe des classes déclencha une réaction […] [qui] éveillait pour la première fois […] le sentiment et la conscience de classe […]. Cet éveil de la conscience de classe se manifeste immédiatement de la manière suivante : une masse composée de millions de prolétaires découvre tout à coup, avec un sentiment d’acuité insupportable, le caractère intolérable de son existence sociale et économique, dont elle subissait l’esclavage depuis des décennies. » Ainsi, « au moment où commence une période de grèves de masse de grande envergure, toutes les prévisions et tous les calculs de “coûts” [qui ont précédemment découragé les initiatives de la classe ouvrière] sont aussi vains que la prétention de vider l’Océan avec un verre d’eau ». Rosa Luxembourg explique ensuite que le résultat potentiel est non seulement l’émergence de formes d’organisation sans précédent, impliquant des couches précédemment inorganisées et dotées de nouvelles revendications, mais aussi des confrontations conscientes des travailleurs avec le capital et avec l’État et, une fois encore, la mise à l’ordre du jour du socialisme.

Vers le pouvoir

Une fois en lutte, le peuple peut donner du sens à des stratégies, jusqu’à présent inappropriées, qui nécessitent l’action collective de la classe ouvrière, ainsi qu’à des objectifs, jusqu’alors utopiques, qui nécessitent la puissance de la classe ouvrière. La victoire est concevable, il est raisonnable de faire le nécessaire pour gagner : violer la loi et affronter l’État, et développer de nouvelles formes de liens sociaux avec « des forces sociales extérieures – entre organisés et non organisés, entre employés et chômeurs, entre Noirs et Blancs. Parallèlement, lorsque l’action collective conduit au pouvoir collectif, il y a du sens à envisager de vastes programmes de réforme qui étaient jusqu’à présent incapables d’inciter à l’action. En d’autres termes, c’est avec le processus par lequel ils se constituent réellement en classe à des fins de lutte que les travailleurs parviennent à concevoir les notions interdépendantes de société divisée en classes, de stratégie de lutte de classes, et à envisager l’objectif du socialisme comme une perspective raisonnable.

[1] Le texte au complet a été publié par la revue Période, < http://revueperiode.net/le-paradoxe-de-la-social-democratie-lexemple-des-etats-unis/>