La Grande Confusion : comment l’extrême droite gagne la bataille des idées

Extrait d 'une entrevue avec Philippe Corcuff par Pauline Graulle et Lucie Delaporte, Médiapart, 17 mars 2021

Gauche radicale, centre-gauche, mais aussi centre-droit ou droite classique : ces dernières années, aucun pan du paysage politique n’a échappé la contagion des idées islamophobes, nationalistes, ultraconservatrices ou réactionnaires, estime Philippe Corcuff dans son dernier ouvrage La Grande Confusion – Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (Textuel).

Dans votre livre, vous donnez un aperçu un peu impressionniste – par petites touches – de ce que vous nommez le confusionnisme en répertoriant des figures, de droite, de gauche, politiques, journalistes ou penseurs qui alimentent cet « espace ». Comment définissez-vous exactement le confusionnisme ?

C’est un espace large d’une centaine de locuteurs d’orientations politiques et intellectuelles diverses et même opposées qui a été constitué patiemment de manière précise, documentée et référencée au cours de trois ans et demi d’écriture qui ont donné ces 672 pages. Cela peut être contredit par des arguments et une documentation alternative mais « aperçu » et « impressionniste » ne me semblent pas être les termes adéquats. Parmi cette centaine de locuteurs, il y a des zones d’intersection et d’interactions entre un ultraconservatisme xénophobe, sexiste et homophobe sur une base nationaliste, et ce que j’appelle le « confusionnisme ».

Le confusionnisme constitue un espace de discours qui crée des interférences et des proximités entre des postures (comme le « politiquement incorrect » ou le conspirationnisme) et des thèmes (comme le nationalisme économique, l’essentialisation du peuple sur une base nationale ou la relativisation de la frontière symbolique avec l’extrême droite) qui viennent de l’extrême droite, de la droite, de la gauche modérée et de la gauche radicale. C’est très important de dire que cela n’a rien à voir avec le lieu commun des « deux extrêmes qui se rejoignent ». Cela traverse l’ensemble de l’espace politique. Le confusionnisme, c’est la connexion de choses qui n’ont rien à voir ensemble, mais qui, par une « orchestration sans chef d’orchestre », pour le dire comme Pierre Bourdieu, se retrouvent mises en rapport.

Cela peut, par exemple, partir de la critique du mariage pour tous et dériver vers une assimilation générale de la dynamique émancipatrice des droits individuels à la logique néolibérale d’un marché tout-puissant. Certains vont puiser dans ce cas chez le philosophe Jean-Claude Michéa qui vient du PCF puis qui s’est rapproché des milieux situationnistes et libertaires. Pour la relativisation de l’extrême droite, l’économiste Jacques Sapir a commencé à envisager en août 2015 une alliance entre la gauche radicale et l’extrême droite politique. Michel Onfray écrit son livre Théorie de la dictature (Robert Laffont) en 2019 en expliquant qu’on vit déjà en dictature. Toujours en 2019, l’écrivain François Bégaudeau avance dans son livre Histoire de ta bêtise (Pauvert) que Zemmour c’est mieux qu’Enthoven à cause de l’« analyse de classes » du premier ou qu’il ne se sent « pas concerné » par une victoire éventuelle de Marine Le Pen… Quand Éric Hazan dit, à propos des gilets jaunes, dans un entretien donné à Mediapart le 7 décembre 2018, que « les ennemis de mes ennemis ne sont pas vraiment des amis mais un peu quand même », il participe aussi à effriter la frontière symbolique avec l’extrême droite.

Vous expliquez que l’une des thématiques qui ouvre cette barrière, c’est celle de la nation.

Exactement. Entre les discours de Soral, de Zemmour, de Chevènement, du jeune social-démocrate modéré David Djaïz, de Todd, de Montebourg, de Ruffin, de Mélenchon, ou de Lordon, on va trouver une tendance partagée à valoriser la nation et les frontières et à disqualifier le mondial et l’européen. Personnellement, je n’ai pas de problème avec l’idée de nation : il faudrait plutôt tenter de réarticuler le local, le national et le mondial dans une dynamique émancipatrice, mais en n’oubliant pas le local et l’ouverture internationale. Or, dans la galaxie rhétorique qui se met en place, le national devient le Bien et le mondial le Mal. Cela va jusqu’à l’idée de la primauté de la nation comme enracinement, que l’on trouve chez Mathieu Bock-Côté, un essayiste ultraconservateur québécois habitué du Figarovox, chez Jacques Julliard, penseur du social-libéralisme passé au « républicanisme », et dans la gauche radicale chez Frédéric Lordon qui met l’accent sur « l’appartenance nationale ».

Or il se trouve que cette approche de la nation révèle certaines affinités rhétoriques avec le nationalisme de l’enracinement d’un Maurice Barrès à la fin du XIXsiècle et au début du XXe. Chez Bock-Côté, Julliard et Lordon, il faut souligner que ça se fait sans antisémitisme contrairement à Barrès qui, au passage, était au départ socialiste. Cependant, cela ne veut pas dire que le contexte, par-delà les intentions de Bock-Côté, Julliard et Lordon, n’est pas favorable à des connexions non voulues de ces formes relookées de l’enracinement national avec la dénonciation antisémite du « cosmopolitisme » des banques. La réactivation depuis la campagne présidentielle de 2017 du nom de « Rothschild » – vieux fantasme d’un antisémitisme anticapitaliste allant de l’extrême droite à la gauche remontant à 1830 comme l’a montré le sociologue Pierre Birnbaum – puis lors du mouvement des « gilets jaunes » constitue un indice inquiétant de ce point de vue.

Justement, est-ce si nouveau que cela, ce confusionnisme ? L’histoire politique n’a-t-elle pas toujours été faite de ponts, d’hybridations, de recompositions, de gens qui sont passés de la gauche à l’extrême droite ?

Le problème, ce n’est pas le passage d’intellectuels entre des territoires idéologiques habituellement opposés (même s’il faut noter que Zemmour vient du chevènementisme, Soral du PCF et Renaud Camus du PS), mais la construction de cohérences partielles entre des idées d’extrême droite, de droite et de gauche dans une trame idéologique en expansion. Ce qui permet d’ailleurs des circulations. Exemple : la sociologue Nathalie Heinich intervient contre le Pacs, affirmant que son opposition est une opposition de gauche. Puis, elle s’élève contre le mariage pour tous avec des accents homophobes. Quelque temps après, elle va signer les pétitions contre le décolonial et « l’islamo-gauchisme »… Cela se met donc à circuler dans cet espace rhétorique composite aux cohérences seulement partielles.

Vous montrez que cette hybridation est toujours une pente glissante vers l’extrême droite et que le phénomène n’opère jamais en sens inverse…

Ce n’est pas automatique, mais c’est la tendance dominante, parce que cela se passe dans un contexte d’affaissement du clivage gauche/droite. C’est cela qui est nouveau en fait. Dans les années 1930, on a déjà vu des cas de cohérence partielle avec ce qu’on a appelé les « non-conformistes » qui étaient des gens proches au départ de l’Action Française et qui ont eu une fascination pour des éléments de fascisme et de communisme. Dans la même période, « la révolution conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar va faciliter le nazisme en mêlant des thèmes nationaux et des thèmes socialistes.

Mais à cette époque-là, la gauche a une certaine stabilité. Il y a de grosses organisations syndicales, associatives et politiques qui portent ses idéaux quotidiennement. Une fois la guerre passée et le fascisme battu, le clivage s’est donc reconstitué. Aujourd’hui, cela s’affaisse, il n’y a plus de formes organisées fortes. Dès lors, l’espace rhétorique confusionniste se développe beaucoup plus, s’étend sans guère de barrières pour le stopper. D’autant plus qu’il tend, par ces bricolages, à remplacer les formes antérieures.

Par rapport aux années 1930, c’est à la fois moins dangereux et plus dangereux. Moins dangereux, car le « postfascisme » actuel – je préfère le qualificatif de « postfasciste » parce que mieux que ceux de « fasciste » et de « populiste » il permet d’équilibrer les continuités et les discontinuités avec les fascismes des années 1920-1940 – est moins violent et s’est acclimaté au cadre républicain, à la différence de l’orientation antirépublicaine dans les années 1930. Son appropriation-détournement des thèmes républicains (souveraineté populaire, laïcité, égalité, liberté, etc.) est même devenue une ressource de sa dynamique actuelle. Cependant, le « postfascisme » d’aujourd’hui est aussi plus dangereux, car, grâce au recul du clivage gauche/droite et à l’expansion confusionniste, il rencontre moins d’obstacles idéologiques et organisationnels sur son chemin.

La polémique sur « l’islamo-gauchisme » relancée par Frédérique Vidal, où l’on a vu jusqu’à des universitaires très reconnus mélanger islamo-gauchisme, décolonialisme, études sur le genre, la race… est-elle un symptôme de cette époque de la « grande confusion » que vous tentez de cerner dans votre livre ?

D’abord, c’est un signe que cette diabolisation de l’islam est un tuyau rhétorique important dans la circulation des idées ultraconservatrices. Dans le terme « islamo-gauchisme », il y a « islam ». Or, les dénonciateurs parlent des études sur le postcolonialisme s’appuyant sur des travaux de chercheurs anglophones (du Palestino-Américain Edward Saïd et à l’Indienne Gayatri Spivak au Camerounais Achille Mbembe, avec l’importance de la référence à Frantz Fanon), sur le décolonialisme initié en Amérique latine par des chercheurs hispanophones (Walter Mignolo, Enrique Dussel, etc.), sur le genre ou la race, de l’écriture inclusive, de l’intersectionnalité… Bref, très peu de choses concernant l’islam en dehors du champ fort conflictuel des recherches sur les islamo-conservatismes ou des quelques travaux sur l’islamophobie ! Cela veut dire que cette rhétorique autour de l’islam constitue un opérateur d’agrégation et d’amalgame, sur le mode de l’évidence infondée, de choses qui n’ont rien à voir ensemble. Elle est alimentée par une sorte de panique morale qui saisit certains milieux journalistiques, politiciens et intellectuels en les entraînant dans des ornières manichéennes, dans un combat contre des baudruches alimentées par leurs propres fantasmes.

En réalité, ce n’est pas une totale nouveauté : certains intellectuels de gauche, largement déconnectés du fonctionnement quotidien de l’université et du CNRS, relaient ces accusations depuis un certain temps. Je pense, par exemple, à la tribune collective consacrée à la menace que ferait peser le « décolonial » sur l’université française, publiée sur le site du Monde le 25 septembre 2019 et signée par 80 psychanalystes, dont Roland Gori, figure de la gauche radicale et fondateur de l’Appel des appels. Quand ils mettent en cause la pensée décoloniale, ces psychanalystes méconnaissent les sources latino-américaines de ce courant. Quand ils mettent en avant le refus de « la singularité du sujet » qu’il porterait, ils ignorent qu’une des figures des problématiques décoloniales, le philosophe mexicain d’origine argentine Enrique Dussel est un théologien de la libération et un des grands spécialistes en Amérique latine de la philosophie du visage d’autrui d’Emmanuel Levinas. Quand ils accusent l’intersectionnalité, ils ne comprennent pas que l’attention au croisement d’une pluralité de dominations n’allant pas dans la même direction chez un individu réévalue l’importance du lieu de ces croisements : l’individualité. Il y a ainsi une façon de prétendre défendre les Lumières qui, dans une méconnaissance crasse, les éteint. Par ailleurs, il faut rappeler que c’est tout au plus quelques dizaines de maîtres de conférences et professeurs qui travaillent sur ces thématiques dans les universités françaises.

Cependant ces paniques morales irraisonnées et déraisonnables, en les gonflant et en les déformant, partent de réalités plus localisées et d’ailleurs peu présentes dans les milieux académiques. Il y a certes dans le vaste espace pluraliste des travaux sur les islamo-conservatismes la complaisance de l’islamologue François Burgat à l’égard des islamistes légalistes. Mais ce n’est qu’une voix minoritaire.

De jeunes chercheurs, comme mon collègue Haoues Seniguer de Sciences Po Lyon, usent de la raison critique tout à la fois vis-à-vis des islamo-conservatismes et de l’islamophobie. On peut citer la mise en avant d’une « essence noire » positive par le jeune philosophe Norman Ajari, qui a été militant du Parti des indigènes de la République et qui n’a pas de poste universitaire en France. Or, le sociologue Abdellali Hajjat critique lucidement ce type de point de vue comme relevant d’un « essentialisme inversé ». Il y a aussi dans certains milieux militants radicaux une minoration de l’antisémitisme et une relative indifférence aux dangers djihadistes. Mais, au bout du compte, entre les chasseurs d’« islamo-gauchistes » et ces secteurs minoritaires se mettent en place des manichéismes concurrentiels.