La grande bifurcation du mouvement souverainiste

Mis en ligne le 26 novembre 2014

La course à la chef­fe­rie du Parti qué­bé­cois aura un impact consi­dé­rable sur l’avenir du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste et de la gauche qué­bé­coise dans les pro­chaines années. Les six candidat(e)s à la course peuvent être répar­tis gros­siè­re­ment en deux caté­go­ries : 1) le camp « pro­gres­siste et indé­pen­dan­tiste » com­posé par Martine Ouellet, Alexandre Cloutier et Pierre Céré ; 2) le camp « conser­va­teur et auto­no­miste » repré­senté par le tandem Bernard Drainville et Pierre Karl Péladeau, Jean-François Lisée se trou­vant dans un no man’s land oppor­tu­niste carac­té­ris­tique de sa « gauche effi­cace ».

En fai­sant l’hypothèse non contro­ver­sée que PKP repré­sente le prin­ci­pal can­di­dat d’une approche « non-pres­sée », misant le redres­se­ment des finances publiques (aus­té­rité) et la défense de l’identité natio­nale (il appuie ouver­te­ment la Charte de la laï­cité et emploie l’expression de « sou­ve­rai­neté iden­ti­taire »), et que Cloutier arrive en tête du camp pro­gres­siste (suivie par Ouellet) en pri­vi­lé­giant les jeunes, la soli­da­rité et le réfé­ren­dum dans un pre­mier mandat, nous assis­te­rons à une pola­ri­sa­tion du débat entre ces deux camps.

Mais au-delà du débat des per­son­na­li­tés, il s’agit bien ici d’une alter­na­tive entre deux tra­jec­toires his­to­riques pour l’avenir poli­tique du Québec. Cette Grande Bifurcation met en lumière deux mondes pos­sibles, deux recon­fi­gu­ra­tions poten­tielles qui pour­raient appa­raître à l’intérieur du pay­sage poli­tique. Il serait naïf d’évaluer la course à la chef­fe­rie du PQ en vase clos, car elle aura néces­sai­re­ment de grandes consé­quences sur les autres acteurs poli­tiques (PLQ, CAQ, QS, ON) qui devront se posi­tion­ner en fonc­tion du résul­tat.

Sans pré­ju­ger pour l’instant de la pro­ba­bi­lité rela­tive de chaque scé­na­rio, ima­geons d’abord que le camp pro­gres­siste et indé­pen­dan­tiste l’emporte. Option natio­nale n’aurait plus sa raison d’être et se sabor­de­rait pour rejoindre le PQ et appuyer sa stra­té­gie réfé­ren­daire. L’espace public se recen­tre­rait alors sur la ques­tion natio­nale, la pola­ri­sa­tion entre sou­ve­rai­nistes et fédé­ra­listes reve­nant au pre­mier plan. Or, la ques­tion sociale ne serait pas éva­cuée pour autant, car la ten­dance pro­gres­siste aurait légè­re­ment le dessus au sein de la coa­li­tion « gauche/​droite » du PQ, alors que la ten­dance néo­li­bé­rale domi­nait depuis l’échec du deuxième réfé­ren­dum et l’arrivée de Lucien Bouchard.

Bien que nous pou­vons invo­quer le fait que le PQ cli­gnote géné­ra­le­ment à gauche lorsqu’il est dans l’opposition et en cam­pagne élec­to­rale avant de virer à droite une fois au pou­voir, le situa­tion de fai­blesse his­to­rique du PQ, une leader plus pro­gres­siste que la moyenne et la pro­messe d’un réfé­ren­dum dans un pre­mier mandat obli­ge­rait Québec soli­daire à revoir sa stra­té­gie. Cette situa­tion ouvri­rait la porte à une éven­tuelle entente élec­to­rale entre QS et le PQ, avec des condi­tions comme la réforme mode de scru­tin, quelques réformes sociales et éco­lo­gistes, puis un pro­ces­sus coÀ l’inverse, une vic­toire de PKP blo­que­rait auto­ma­ti­que­ment une telle entente, le camp auto­no­miste et conser­va­teur conti­nuant d’enfoncer le PQ dans un natio­na­lisme de pro­vince qui ouvri­rait plutôt la voie à une éven­tuelle alliance avec la CAQ. Ce scé­na­rio n’est pas à exclure étant donné que PKP irait cher­cher la base élec­to­rale de ce tiers parti en misant sur des pro­messes sem­blables (relan­cer l’économie d’abord pour ouvrir la ques­tion consti­tu­tion­nelle ensuite), et en enter­rant dans un pre­mier mandat l’héritage « social-démo­crate » et sou­ve­rai­niste du PQ.

Comme la vic­toire du camp conser­va­teur est plus pro­bable, il faut anti­ci­per un retour de la ques­tion iden­ti­taire et la pola­ri­sa­tion majorité/​minorités, nationalisme/​pluralisme. Cela nui­rait évi­dem­ment à la ques­tion de la sou­ve­rai­neté, alors la pour­suite des mesures d’austérité mène­rait à la dégra­da­tion des condi­tions maté­rielles de la majo­rité sociale. Les forces pro­gres­sistes et sou­ve­rai­nistes qui adhé­raient jadis au PQ seraient encore plus dés­illu­sion­nées, mais n’iraient pas for­cé­ment rejoindre QS si celui-ci ne déve­loppe pas une stra­té­gie offen­sive lui per­met­tant de sortir de l’antagonisme pro/​anti Charte qui favo­rise net­te­ment le Parti libé­ral au pouvoir.Voilà l’alternative qui obli­gera la gauche à prendre posi­tion.

Dans le pre­mier scé­na­rio d’un PQ « pro­gres­siste et indé­pen­dan­tiste », QS serait sans doute porté, pour faire des gains et contri­buer à l’avancement du Québec sur le plan social et natio­nal, de nouer une « alliance de cir­cons­tance » avec le PQ pour consti­tuer une sorte de « Front popu­laire », basé sur des réformes sociales, la sortie du pétrole, la réforme du mode de scru­tin et le déclen­che­ment d’un pro­ces­sus consti­tuant et/​ou réfé­ren­daire. Cela condui­rait au virage « social-démo­crate » des deux partis, ce qui aurait l’inconvénient de rendre QS indis­cer­nable du PQ dans l’espace public, mais l’avantage de favo­ri­ser une conver­gence natio­nale des forces pro­gres­sistes et sou­ve­rai­nistes.

Pour illus­trer une telle confi­gu­ra­tion poli­tique par ana­lo­gie avec la situa­tion écos­saise, QS repré­sen­te­rait en quelque sorte un mixte entre le Scottish Socialist Party et les Scottish Greens, à côté du Scottish National Party majo­ri­taire (PQ). Une cam­pagne réfé­ren­daire plu­ri­par­ti­sane, décen­tra­li­sée, pro­gres­siste et inclu­sive per­met­trait alors de relan­cer la marche vers l’indépendance avec un projet de société, ce qui pour­rait éven­tuel­le­ment mener à la vic­toire. En pre­nant plutôt l’exemple de la Catalogne, QS pren­drait la place de la gauche répu­bli­caine (ERC) à côté du parti natio­na­liste de centre droit (CiU) dans un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion avec le PQ. Il s’agit évi­dem­ment d’un scé­na­rio qui sup­pose une forte ébul­li­tion sociale et une résur­gence d’une lutte popu­laire pour la libé­ra­tion natio­nale.

Comme PKP risque très pro­ba­ble­ment de deve­nir le pro­chain diri­geant du PQ, en met­tant de l’avant les « inté­rêts éco­no­miques » du Québec et une pro­tec­tion des réfé­rents iden­ti­taires décou­plée de tout véri­table projet poli­tique ou trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions, QS devra se démar­quer par un projet de pays démo­cra­tique, éga­li­taire, éco­lo­gique et inclu­sif basé sur la sou­ve­rai­neté popu­laire. Le seul moyen de sortir du débat pro/​anti Charte est de créer un nouvel anta­go­nisme. Il s’agit de mettre le PQ/PLQ/CAQ dans le même bateau de la « caste », et de pré­sen­ter QS comme le seul porte-parole de l’unité popu­laire.

Il s’agit d’unir les luttes sociales contre l’austérité et le virage extrac­ti­viste par l’investissement sub­ver­sif du dis­cours « anti-cor­rup­tion », à la manière d’Amir Khadir et du rap­port de QS pré­senté à la Commission Charbonneau qui dénonce le « com­plot cri­mi­nel » entre les firmes de génie-conseil et les poli­ti­ciens et pro­pose une réforme légale visant à briser l’impunité des élites. Populisme ? Sans doute, mais au sens d’un répu­bli­ca­nisme anti-éli­tiste ou d’une « machia­vel­lian demo­cracy » qui n’hésite pas à ques­tion­ner l’absence de contrôles popu­laires sur le sys­tème poli­tique. La refonte fon­da­men­tale de la démo­cra­tie repré­sente le nerf de la guerre, et il n’y aura pas de rup­ture majeure tant que le peuple ne sera pas convaincu que l’action poli­tique doit être le fruit de sa propre acti­vité. Le pou­voir citoyen contre la caste, l’auto-émancipation popu­laire contre l’oligarchie sera l’antagonisme qui pourra conden­ser les mul­tiples enjeux sociaux dans un même dis­cours.

QS ne doit pas défendre la sou­ve­rai­neté dans sa forme vide ou un enjeu séparé, mais à l’aune d’un projet de trans­for­ma­tion sociale qui devra abou­tir à l’indépendance pour aller jusqu’au bout. Par ailleurs, la ques­tion consti­tu­tion­nelle devra être contrô­lée par les citoyens eux-mêmes ; c’est au peuple de déci­der de son avenir, et non à une petite élite poli­tique de mener le débat public. Autrement dit, contre le « faux débat » de la Charte dirigé par la caste, QS pro­pose un vrai débat popu­laire sur l’ensemble des ques­tions cru­ciales qui touchent la vie concrète des gens : la forme du pou­voir poli­tique, les droits sociaux, la ges­tion des res­sources natu­relles, le bien-vivre, l’usage du ter­ri­toire, la décen­tra­li­sa­tion vers les régions, etc.

Voilà la stra­té­gie que QS devra mettre de l’avant afin de sortir de l’éternelle oppo­si­tion entre libé­raux et péquistes, le bipar­tisme étant au ser­vice de la caste et du statu quo d’un régime illé­gi­time. Comme PKP ira manger une partie de l’électorat de la CAQ (qui sera appe­lée à s’effondrer ou à s’allier au PQ auto­no­miste), QS pourra gros­sir ses rangs en pre­nant non seule­ment les forces de la rue (mou­ve­ments sociaux, forces citoyennes) mais les classes moyennes et popu­laires actuel­le­ment cour­ti­sées par la CAQ. Comme une majo­rité de per­sonnes ne se recon­naissent pas direc­te­ment dans les iden­ti­tés poli­tiques de la gauche et la droite, QS pourra arti­cu­ler son projet de société aux enjeux qui touchent de larges sec­teurs de la popu­la­tion : familles, CPE, déve­lop­pe­ment local et régio­nal, muni­ci­pa­li­tés, régimes de retraite, etc.

En déve­lop­pant clai­re­ment l’antagonisme entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas », l’élite et la démo­cra­tie réelle, PKP pourra être iden­ti­fié à la caste et l’austérité natio­nale. Si QS est capable de déve­lop­per un dis­cours contre-hégé­mo­nique sur l’inversion du far­deau fiscal, la trans­for­ma­tion démo­cra­tique, la tran­si­tion éco­lo­gique et la sou­ve­rai­neté popu­laire, il pourra alors se pré­sen­ter comme la seule alter­na­tive poli­tique au sys­tème, et dépas­ser le popu­lisme de la CAQ sur sa gauche avec une réelle force de frappe. Tel est le pré­cepte de la Révolution citoyenne : ce n’est pas le peuple qui doit être subor­donné à la caste poli­tique, mais le pou­voir citoyen qui doit être au cœur des grands domaines de la vie sociale : répar­ti­tion de la richesse, sys­tème poli­tique, déve­lop­pe­ment éco­no­mique et débat consti­tu­tion­nel.

Pour le meilleur et pour le pire, le scé­na­rio « social-démo­crate » d’une conver­gence natio­nale décou­lant d’un virage pro­gres­siste et indé­pen­dan­tiste du PQ est fort peu pro­bable. On assiste plutôt à une diver­gence crois­sante entre le sys­tème poli­tique tra­di­tion­nel et le peuple. Le PQ, comme la CAQ et les libé­raux, vont conti­nuer de nous enfon­cer dans l’austérité, le virage pétro­lier et la cor­rup­tion, QS devant faire cava­lier seul et deve­nir une force poli­tique « anti-sys­tème » à la manière de Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, les deux prin­ci­paux mou­ve­ments de gauche radi­cale qui risquent de prendre le pou­voir en 2015. C’est le scé­na­rio du pire, mais c’est la pente socio­his­to­rique sur laquelle nous sommes en train de glis­ser.

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