Valleyfield, mémoires et résistances

La grande bataille du Suroît contre la centrale thermique – Entrevue avec Marc Laviolette

Revenir en arrière pour regarder vers l’avant

Par Mis en ligne le 06 avril 2020

En 2001, Hydro-Québec et le gou­ver­ne­ment du Parti qué­bé­cois (PQ) annoncent un méga­pro­jet de construc­tion d’une cen­trale ther­mique au gaz à Beauharnois, la ville-sœur, si on peut dire, de Valleyfield. Le budget du projet est évalué à plus de 550 mil­lions de dol­lars. On estime qu’une fois com­plé­tée, la cen­trale pourra pro­duire plus de 850 méga­watts et qu’on pourra expor­ter l’électricité vers l’Ontario et les États-Unis. En 2003, cepen­dant, le projet reçoit une éva­lua­tion néga­tive du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) qui estime que, « malgré sa contri­bu­tion impor­tante à l’essor éco­no­mique de la région de Beauharnois et malgré les impacts réduits qu’il aura sur l’environnement, le projet aug­men­tera de façon sub­stan­tielle les émis­sions de gaz à effet de serre du Québec[2] ». Malgré cet avis néga­tif, le nou­veau gou­ver­ne­ment du Parti libé­ral remet le projet sur les rails à la fin de 2003. Rapidement, l’opposition s’organise. Une vaste coa­li­tion d’organisations envi­ron­ne­men­ta­listes, la coa­li­tion Québec-Vert-Kyoto, orga­nise une mani­fes­ta­tion en février 2004 où se retrouvent plus de 4000 per­sonnes devant le siège d’Hydro-Québec à Montréal.

La coa­li­tion Québec-Vert-Kyoto[3]

Cette coa­li­tion a réuni plu­sieurs sec­teurs de la société : comi­tés de citoyens et de citoyennes, méde­cins de famille, groupes éco­lo­gistes, asso­cia­tions étu­diantes, artistes, scien­ti­fiques, syn­di­qué-e-s ainsi que des orga­nismes comme l’Association qué­bé­coise de lutte contre la pol­lu­tion atmo­sphé­rique (AQLPA), le Regroupement natio­nal des conseils régio­naux de l’environnement (RNCREQ) et l’Union qué­bé­coise pour la conser­va­tion de la nature (UQCN[4]) avec l’aide de mili­tants et mili­tantes du Parti vert du Québec[5].

À la suite de nou­velles mobi­li­sa­tions citoyennes, dont une deuxième grande mani­fes­ta­tion le 29 mai 2004, le projet est trans­mis pour étude à la Régie de l’énergie qui finit par affir­mer son inuti­lité rela­tive, compte tenu des sur­plus d’énergie élec­trique géné­rés par les diverses ins­tal­la­tions d’Hydro par­tout au Québec. À la fin de 2004, le gou­ver­ne­ment du Québec annonce la sus­pen­sion défi­ni­tive du projet. Cette bataille a clai­re­ment été une vic­toire sans pré­cé­dent du mou­ve­ment envi­ron­ne­men­ta­liste, à l’échelle de tout le Québec. Ce qui est moins connu, c’est que la bataille a éga­le­ment été menée par les citoyens et les citoyennes de Beauharnois, avec l’appui d’une bonne partie de la popu­la­tion de Valleyfield et des envi­rons. C’est de cette impor­tante dimen­sion locale que nous avons pu dis­cu­ter avec le syn­di­ca­liste Marc Laviolette[6], qui était à l’époque porte-parole du comité de citoyens de Beauharnois opposé au projet du Suroît.

P.B. – Il y a eu une impor­tante mobi­li­sa­tion locale dans le Suroît contre ce projet de cen­trale ther­mique qui devait en prin­cipe appor­ter des reve­nus et des emplois dans la région. Comment expli­quer cela ?

M.L. – Dans notre région, il y a eu dans le passé de sérieux pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux. Dans les années 1960, les grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales jetaient dans les eaux envi­ron­nantes des quan­ti­tés invrai­sem­blables de métaux lourds. Une des entre­prises les plus irres­pon­sables, l’Union Carbide, déver­sait 30 tonnes de pro­duits pol­luants par mois. Les gens connais­saient cette situa­tion, car ils voyaient les déchets faire rouiller leurs autos et leurs mai­sons. Des enquêtes médi­cales révé­laient un taux anor­ma­le­ment élevé de mala­dies pul­mo­naires. Autre chose : Beauharnois est une ville où Hydro-Québec est ins­tal­lée depuis long­temps, ce qui veut dire qu’on connais­sait com­ment cette entre­prise fonc­tionne. Au lieu d’investir dans le renou­ve­lable (la région est un bon site pour l’énergie éolienne, notam­ment), Hydro est restée avec la men­ta­lité « béton ». Il fal­lait construire et construire, alors qu’on savait qu’il y avait des sur­plus d’énergie élec­trique en masse.

P.B. – Les syn­di­cats étaient-ils sen­si­bi­li­sés à la chose ?

M.L. – Évidemment. Ils ont joué un grand rôle. Encore là, on a une his­toire. Depuis long­temps, les syn­di­cats de notre région se sont battus pour amé­lio­rer les condi­tions de santé et de sécu­rité dans les usines. On a même fait des grèves pour cela, notam­ment contre Union Carbide, en 1976 et en 1979. Dans mon usine à Expro, on a imposé aux employeurs des condi­tions très strictes, régies par des comi­tés pari­taires, qui ont dans une cer­taine mesure inter­dit les pra­tiques les plus dan­ge­reuses. Des patrons irres­pon­sables aux pro­jets sans bon sens d’Hydro-Québec, on a fait les liens.

P.B. – C’est pour cela que la popu­la­tion s’est mobi­li­sée ?

M.L. – On avait déjà un comité de citoyens avant que l’affaire de la cen­trale au gaz n’arrive dans le décor. Tout de suite, le comité a demandé au maire d’organiser un réfé­ren­dum, ce qu’il n’a jamais fait. On a tenu des réunions de cui­sine. On en a parlé dans les assem­blées syn­di­cales. Les étu­diants et les étu­diantes ont mas­si­ve­ment embar­qué. Finalement, on a orga­nisé la plus grosse assem­blée dans l’histoire de la ville, avec presque 1000 per­sonnes. On a porté notre mes­sage par­tout au Québec, on est allés à la com­mis­sion par­le­men­taire. La voix du peuple était claire et nette : non à ce projet !

P.B. – Finalement, la « digue » a cédé…

M.L. – Les auto­ri­tés locales ne pou­vaient pas faire autre­ment. Le maire de Beauharnois, au départ en faveur du projet, s’est fina­le­ment pro­noncé contre. Une grande majo­rité des rési­dents et rési­dentes de la ville était expli­ci­te­ment contre. À Valleyfield éga­le­ment et dans les envi­rons, on a eu l’appui de la popu­la­tion. Le gou­ver­ne­ment et Hydro-Québec se sont retrou­vés isolés avec une poi­gnée d’entrepreneurs qui disaient que le refus du projet serait une catas­trophe pour la région. Les gens n’ont pas cru à cela.

P.B. – Comment cela s’est-il passé après le retrait du projet ?

M.L. – On est restés mobi­li­sés. Lors des élec­tions muni­ci­pales à Beauharnois, le maire a été battu par un can­di­dat appuyé par les syn­di­cats. Quant à moi, je suis retourné à l’usine avec mon monde. Pendant quelque temps, on a presque géré Expro, notam­ment en ache­tant une part des actions de l’entreprise. On était orga­ni­sés ate­lier par ate­lier ; les ouvriers disaient aux contre­maîtres ce qu’il fal­lait faire et ne pas faire. Puis SNC (qui ne s’appelait pas encore SNC-Lavalin) a racheté l’usine pour la revendre quelques années plus tard à une entre­prise amé­ri­caine, General Dynamics, qui a fermé une grande partie des ins­tal­la­tions et mis à pied des cen­taines de tra­vailleurs. Cependant, aujourd’hui encore, les patrons ont com­pris que les tra­vailleurs ne sont pas pas­sifs, qu’ils connaissent leurs affaires, qu’ils sont prêts à empê­cher des pra­tiques dou­teuses sur le plan de la sécu­rité et de l’environnement. On est encore debout et on résiste.

Pierre Beaudet[1]Professeur asso­cié à l’Université du Québec en Outaouais


  1. L’entrevue fut réa­li­sée à Valleyfield le 28 février 2019.
  2. BAPE, Rapport 170. Projet de cen­trale à cycle com­biné du Suroît à Beauharnois par Hydro-Québec, Québec, jan­vier 2003.
  3. Marie-Ève Giroux, « Lutte contre le projet de cen­trale ther­mique du Suroît », Cahiers du CRISES, n° MS0703, mars 2007.
  4. L’UQCN est deve­nue Nature Québec en 2005. (NdR)
  5. La coa­li­tion a éga­le­ment béné­fi­cié de l’appui d’un ministre « dis­si­dent » du gou­ver­ne­ment libé­ral, le ministre de l’Environnement, Thomas Mulcair, et de plu­sieurs partis poli­tiques (PQ, Bloc qué­bé­cois, Union des forces pro­gres­sistes, Parti Vert et même l’Action démo­cra­tique du Québec).
  6. Marc Laviolette a été pré­sident du Syndicat natio­nal des pro­duits chi­miques de Valleyfield de 1986 à 1994, puis pré­sident de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN) de 1999 à 2002, et enfin vice-pré­sident de la Fédération de la métal­lur­gie deve­nue la Fédération de l’industrie manu­fac­tu­rière de la CSN.

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