RÉSUMÉ D'UNE PRÉSENTATION À VENIR DANS LE CADRE DE L’UNIVERSITÉ POPULAIRE D’ÉTÉ DES NCS

La gestion de la crise par les dominants

La crise dans le monde, au Canada et au Québec

Par Mis en ligne le 04 août 2011

C’est en août 2007 que la crise finan­cière éclate, quand le marché du crédit s’enraye. Tout au long de l’année qui suit, les banques cen­trales s’activent à injec­ter des liqui­di­tés dans le sys­tème et réduire les taux d’intérêt, alors que les banques amé­ri­caines et euro­péennes tré­buchent. À l’automne 2008 les prin­ci­pales banques d’affaires amé­ri­caines s’écroulent, pro­vo­cant un affais­se­ment des mar­chés bour­siers et une onde de choc pla­né­taire menant à une réces­sion éco­no­mique géné­ra­li­sée.

À coups de mil­liards de fonds publics, les gou­ver­ne­ments orchestrent le rachat de banques par d’autres banques, four­nissent des garan­ties de prêts, acquièrent des parts du capi­tal-actions, prennent en pen­sion des créances dou­teuses. Aux États-Unis, on crée le pro­gramme TARP[1], per­met­tant au gou­ver­ne­ment d’acheter ou de garan­tir auprès des ins­ti­tu­tions finan­cières jusqu’à 700 mil­liards d’actifs « trou­blés ». Des aides sub­stan­tielles sont aussi consen­ties par les gou­ver­ne­ments amé­ri­cain et cana­dien à General Motors, que la mau­vaise ges­tion et la réces­sion ont mise à genoux.

En matière de poli­tique moné­taire, les taux direc­teurs sont abais­sés au plan­cher, près de 0 %. Face au risque de défla­tion, la Réserve fédé­rale amé­ri­caine s’engage en outre dans « l’assouplissement quan­ti­ta­tif », une variante contem­po­raine du recours à la planche à billets qui consiste à rache­ter mas­si­ve­ment des bons du Trésor en impri­mant de l’argent. Après QE1 vien­dra QE2 et bien­tôt, pos­si­ble­ment, QE3[2].

Dès l’amorce de la réces­sion les gou­ver­ne­ments des grands pays mettent en œuvre des pro­grammes sub­stan­tiels mais tem­po­raires de sti­mu­la­tion de l’économie, pre­nant la forme d’allègements fis­caux et de dépenses publiques accrues. Malheureusement, les effets des sti­mu­lants seront en bonne partie contre­car­rés par les com­pres­sions appli­quées dans plu­sieurs petits pays et au niveau des gou­ver­ne­ments régio­naux et locaux. Au Canada, les partis d’opposition devront mena­cer de rem­pla­cer le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Harper par une coa­li­tion pour le déci­der à pré­sen­ter, au début de 2009, un pro­gramme de sti­mu­la­tion plus en rap­port avec les exi­gences de la situa­tion. Au Québec, un ambi­tieux plan de réfec­tion des infra­struc­tures lancé fort oppor­tu­né­ment quelque temps avant la réces­sion permet d’amortir le choc mieux qu’ailleurs.

La reprise qui s’esquisse à l’automne 2009 fait oublier aux gou­ver­ne­ments toutes les pro­messes de réforme du sys­tème ban­caire, en dépit des enga­ge­ments pris au sommet du G-20 de l’automne 2008. Au mieux, des tests de résis­tance non concluants sont admi­nis­trés aux banques amé­ri­caines et une modeste reca­pi­ta­li­sa­tion à l’horizon 2019 est impo­sée aux banques euro­péennes. Plusieurs pays qui ont vu leurs défi­cits publics croître en raison de la réces­sion, et leur dette s’alourdir en consé­quence, se tournent vers des poli­tiques d’austérité afin de réta­blir leurs équi­libres bud­gé­taires. L’orientation mise de l’avant par le nou­veau gou­ver­ne­ment conser­va­teur au Royaume Uni figure sans doute parmi les plus dras­tiques.

Au prin­temps 2010, une nou­velle menace finan­cière plane sur l’Europe, en rap­port avec les dif­fi­cul­tés qu’éprouve la Grèce à refi­nan­cer sa dette publique, dette due en très grande partie à des banques alle­mandes, fran­çaises, ou d’autres pays euro­péens. Après bien des tiraille­ments, l’Union euro­péenne et le FMI s’entendent pour pro­po­ser un plan d’aide finan­cière publique assorti de condi­tions dra­co­niennes visant le rééqui­li­brage bud­gé­taire. La crise poli­tique éclate sur fond de résis­tances sociales inten­si­fiées. Le même type de scé­na­rio se repro­duira l’automne sui­vant en Irlande, puis au Portugal quelques mois plus tard.

Dans les pays émer­gents, ceux du BRICS notam­ment, où l’expansion éco­no­mique fébrile n’a été que légè­re­ment inflé­chie par la réces­sion, les pro­blèmes socio-éco­no­miques découlent plutôt de la flam­bée des prix des pro­duits de base consé­cu­tive à l’apparition de bulles spé­cu­la­tives dans plu­sieurs sec­teurs. Les auto­ri­tés réagissent en pre­nant diverses mesures de res­ser­re­ment du crédit, quitte à frei­ner la crois­sance éco­no­mique.

La résur­gence du pro­blème de refi­nan­ce­ment de la dette grecque au prin­temps 2011 déclenche une nou­velle crise, cette fois de sol­va­bi­lité, alors qu’il devient clair que le pays se trouve dans l’incapacité d’honorer ses enga­ge­ments à court comme à moyen terme. Les milieux néo­li­bé­raux ne voient d’issue pos­sible à cette situa­tion qu’à tra­vers des ajus­te­ments de l’offre, c’est-à-dire une baisse géné­ra­li­sée des salaires et une réduc­tion du « salaire social » qui favo­ri­se­raient une amé­lio­ra­tion de la com­pé­ti­ti­vité des pro­duits grecs sur les mar­chés inter­na­tio­naux. La popu­la­tion ne voit pas les choses du même œil, il va sans dire. Encore cette fois, un arran­ge­ment au sujet de la dette grecque inter­vient à la mi-juillet, mais cela ne sert qu’à gagner du temps. Si la contri­bu­tion des agents privés, c’est-à-dire les banques, a été lon­gue­ment dis­cu­tée, il ne semble pas que l’accord exige grand-chose de leur part.

Les ater­moie­ments des auto­ri­tés euro­péennes concer­nant l’aide à four­nir et le risque de conta­gion de la crise aux autres petits pays, mais aussi à l’Espagne et à l’Italie, menacent désor­mais d’emporter l’euro. À cet égard, il convient de signa­ler le rôle délé­tère des agences de nota­tion, comme Moody’s ou Fitch Ratings, qui jettent de l’huile sur le feu en déco­tant les États à tour de bras. L’Europe est désor­mais confron­tée à des choix déci­sifs : soit aban­don­ner l’euro, soit s’atteler sérieu­se­ment à la construc­tion d’une Europe poli­tique et fis­cale.

Aux États-Unis, l’été 2011 est marqué par la crise fabri­quée de toutes pièces concer­nant le relè­ve­ment du pla­fond auto­risé pour la dette publique, qui consti­tue habi­tuel­le­ment une for­ma­lité. La droite amé­ri­caine, regrou­pée notam­ment au sein du Tea Party, cherche par ce moyen à forcer le pré­sident Obama à renon­cer au relè­ve­ment des impôts des grandes entre­prises et des riches et à couper davan­tage dans les dépenses sociales, dans le cadre d’un plan à long terme visant l’assainissement des finances publiques. (Sur chaque dollar dépensé, faut-il rap­pe­ler, le gou­ver­ne­ment emprunte 42 cents). Dans l’accord conclu in extre­mis, le pré­sident Obama a cédé à ces exi­gences, tout comme il a cédé en décembre 2010 en recon­dui­sant les baisses d’impôts de Bush, puis au prin­temps lors de la menace de blo­cage du gou­ver­ne­ment. Entre-temps, l’économie amé­ri­caine fait du sur-place et ne par­vient pas à résor­ber ses 14 mil­lions de chô­meurs.

Globalement, alors que les pers­pec­tives éco­no­miques se dété­riorent un peu par­tout, les poli­tiques d’austérité bud­gé­taire ne font qu’aggraver la situa­tion. Comme le signa­lait récem­ment Paul Krugman[3], « Même si on par­vient à éviter une catas­trophe immé­diate, les ententes en voie de conclu­sion des deux côtés de l’Atlantique vont presque cer­tai­ne­ment empi­rer le marasme global ».

Pierre Beaulne, éco­no­miste à la CSQ


[1] Troubled Asset Relief Program
[2] QE : Quantitative easing
[3] Paul Krugman, The Lesser Depression, The New York Times, 21 juillet 2011 (tra­duc­tion libre)

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