La gauche radicale face au capitalisme en faillite : De l’audace, encore de l’audace

La conjoncture historique produite par l’implosion du capitalisme contemporain impose à la gauche radicale, au Nord comme au Sud, d’avoir de l’audace dans la formulation de son alternative politique au système en place. L’objet de cet article de Samir Amin, publié en deux parties dans cette édition, est de montrer pourquoi cette exigence puis ce qu’il en entend.

Pourquoi de l’audace ?

Le capitalisme contemporain est un capitalisme de monopoles généralisés. J’entends par là que les monopoles constituent désormais non plus des îles (fussent-elles importantes) dans un océan de firmes qui ne le sont pas – et qui, de ce fait, sont encore relativement autonomes –, mais un système intégré et que, de ce fait, ces monopoles contrôlent désormais étroitement l’ensemble de tous les systèmes productifs. Les petites et moyennes entreprises – et même les grandes entreprises qui ne relèvent pas elles-mêmes de la propriété formelle des ensembles oligopolistiques concernés – sont enfermées dans des réseaux de moyens de contrôle mis en place en amont et en aval par les monopoles. Leur marge d’autonomie s’est rétrécie de ce fait comme une peau de chagrin. Ces unités de production sont devenues des sous-traitants des monopoles.

Ce système des monopoles généralisés est le produit d’une étape nouvelle de la centralisation du capital dans les pays de la triade (les Etats Unis, l’Europe occidentale et centrale, le Japon) qui s’est déployée au cours des années 1980 et 1990.

Simultanément, ces monopoles généralisés dominent l’économie mondiale. La « mondialisation » est le nom qu’ils ont eux-mêmes donné à l’ensemble des exigences par lesquelles ils exercent leur contrôle sur les systèmes productifs des périphéries du capitalisme mondial (le monde entier au-delà des partenaires de la triade). Il ne s’agit de rien d’autre que d’une étape nouvelle de l’impérialisme.

Le capitalisme des monopoles généralisés et mondialisés constitue un système qui assure à ces monopoles la ponction d’une rente de monopole prélevée sur la masse de la plus value (transformée en profits) que le capital extrait de l’exploitation du travail. Dans la mesure où ces monopoles opèrent dans les périphéries du système mondialisé, cette rente de monopole devient une rente impérialiste. Le process d’accumulation du capital – qui définit le capitalisme dans toutes ses formes historiques successives – est, de ce fait, commandé par la maximisation de la rente monopolistique/impérialiste.

Ce déplacement du centre de gravité de l’accumulation du capital est à l’origine de la poursuite continue de la concentration des revenus et des fortunes, au bénéfice de la rente des monopoles, largement accaparée par les oligarchies (« plutocraties ») qui gouvernent les groupes oligopolistiques, au détriment des rémunérations du travail et même des rémunérations du capital non monopolistique.

Ce déséquilibre en croissance continue est lui-même, à son tour, à l’origine de la financiarisation du système économique. J’entends par là qu’une fraction croissante du surplus ne peut plus être investie dans l’élargissement et l’approfondissement des systèmes productifs et que le « placement financier » de cet excédent croissant constitue alors la seule alternative possible pour la poursuite de l’accumulation commandée par les monopoles.

La mise en place de systèmes permettant cette financiarisation opère par différents moyens inventés et imposés à cet effet :
– la soumission de la gestion des firmes au principe de la « valeur actionnariale »,
– la substitution de systèmes de retraites par capitalisation (les Fonds de pension) aux systèmes de retraites par répartition,
– l’adoption du principe des « changes flexibles »,
– l’abandon du principe de la détermination du taux de l’intérêt – le prix de la « liquidité » – par les banques centrales et le transfert de cette responsabilité au « marché ».

La financiarisation a transféré à une trentaine de banques géantes de la triade la responsabilité majeure dans la commande de la reproduction de ce système de l’accumulation. Ce qu’on appelle pudiquement « les marchés » ne sont alors rien d’autre que les lieux où se déploient les stratégies de ces agents dominant la scène économique.

A son tour, cette financiarisation qui accuse la croissance de l’inégalité dans la répartition des revenus (et des fortunes) génère le surplus grandissant dont elle se nourrit. Les « placements financiers » (ou encore les placements de spéculation financière) poursuivent leur croissance à des rythmes vertigineux, sans commune mesure avec ceux de la « croissance du PIB » (elle-même devenue de ce fait largement fictive) ou ceux de l’investissement dans l’appareil productif.

La croissance vertigineuse des placements financiers exige – et alimente – entre autre celle de la dette, dans toutes ses formes, et en particulier celle de la dette souveraine. Lorsque les gouvernements en place prétendent poursuivre l’objectif de « réduction de la dette », ils mentent délibérément. Car la stratégie des monopoles financiarisés a besoin de la croissance de la dette (qu’ils recherchent et non combattent) – un moyen financièrement intéressant d’absorber le surplus de rente des monopoles. Les politiques d’austérité imposées, « pour réduire la dette » dit-on, ont, au contraire, pour conséquence (recherchée) d’en augmenter le volume.

C’est ce système – qualifié vulgairement de « néolibéral », en fait le système du capitalisme des monopoles généralisés, « mondialisés » (impérialistes) et financiarisés (par nécessité imposée pour sa reproduction) – qui implose sous nos yeux. Ce système, visiblement incapable de surmonter ses contradictions internes grandissantes, est condamné à poursuivre sa course folle.

La « crise » du système n’est pas due à autre chose qu’à son propre « succès ». En effet jusqu’à ce jour la stratégie déployée par les monopoles a toujours donné les résultats recherchés : les plans « d’austérité », les plans dits sociaux (en fait antisociaux) de licenciement, s’imposent toujours, en dépit des résistances et des luttes. L’initiative demeure toujours, jusqu’à ce jour, dans les mains des monopoles (« les marchés ») et de leur serviteurs politiques (les gouvernements qui soumettent leurs décisions aux exigences dites du « marché »).

Dans ces conditions, le capital des monopoles a ouvertement déclaré la guerre aux travailleurs et aux peuples. Cette déclaration trouve sa formulation dans la sentence « le libéralisme n’est pas négociable ». Le capital des monopoles entend donc poursuivre sa course folle et non pas en ralentir le rythme. La critique que je ferai plus loin des propositions de « régulation » s’inscrit dans cette logique.

Nous ne sommes pas dans un moment historique où la recherche d’un « compromis social » constitue une alternative possible. Il y a eu de tels moments dans l’histoire, comme par exemple dans l’après guerre, avec les compromis sociaux capital/travail propres à l’Etat social démocrate en Occident, au socialisme réellement existant de l’Est, aux projets nationaux populaires du Sud. Mais notre moment historique n’est pas de ceux là. Le conflit oppose donc le capital des monopoles aux travailleurs et aux peuples invités à une capitulation sans condition. Les stratégies défensives de résistance sont, dans ces conditions, inefficaces, appelées à être toujours finalement vaincues. Face à la guerre déclarée par le capital des monopoles, les travailleurs et les peuples doivent développer des stratégies qui leur permettent de passer à l’offensive.

Cette conjoncture de guerre sociale s’accompagne nécessairement par la prolifération des conflits politiques internationaux et des interventions militaires des puissances impérialistes de la triade. La stratégie de « contrôle militaire de la planète » par les forces armées des Etats Unis et de leurs alliés subalternes de l’Otan constitue en dernier ressort le seul moyen par lequel les monopoles impérialistes de la triade peuvent espérer poursuivre leur domination sur les peuples, les nations et les Etats du Sud.

Face à ce défi (la guerre déclarée par les monopoles), quelles sont les réponses alternatives proposées ?

PREMIERE REPONSE : LA « REGULATION DES MARCHES » (FINANCIERS ET AUTRES).

Il s’agit là d’initiatives que les monopoles et les pouvoirs à leur service prétendent envisager. En fait il ne s’agit là que d’une rhétorique creuse, destinée à tromper les opinions publiques. Ces initiatives ne peuvent pas arrêter la course folle à la rentabilité financière qui est le produit de la logique de l’accumulation commandée par les monopoles. Elles ne constituent donc qu’une fausse alternative.

SECONDE REPONSE : LE RETOUR AUX MODELES DE L’APRES GUERRE.

Ces réponses alimentent une triple nostalgie :
– la refondation d’une « sociale démocratie » véritable en Occident ;
– la résurrection de « socialismes » fondés sur les principes qui ont gouverné ceux du XXe siècle ;
– le retour aux formules du nationalisme populaire dans les périphéries du Sud.

Comme on peut le voir, ces nostalgies imaginent pouvoir « faire reculer » le capitalisme des monopoles, en l’obligeant à régresser sur les positions qui étaient les siennes en 1945. Elles ignorent que l’histoire ne permet jamais de tels retours en arrière. Il faut s’attaquer au capitalisme tel qu’il est aujourd’hui, et non à ce qu’on aurait souhaité qu’il soit, en imaginant le blocage de son évolution. Il reste que ces nostalgies continuent à hanter des segments importants des gauches à travers le monde.

TROISIEME REPONSE : LA RECHERCHE D’UN CONSENSUS « HUMANISTE ».

Je définis les vœux pieux de cette manière précise : l’illusion qu’un consensus qui associe les porteurs d’intérêts fondamentalement conflictuels serait possible. L’écologie naïve, entre autre, partage cette illusion.

QUATRIEME REPONSE : LES ILLUSIONS PASSEISTES

Ces illusions invoquent la « spécificité » et le « droit à la différence » sans se soucier d’en comprendre la portée et le sens. Le passé aurait déjà répondu aux questions d’avenir. Ces « culturalismes » peuvent revêtir des formes para religieuses ou ethniques. Les théocraties et les ethnocraties constituent alors des substituts commodes aux luttes sociales démocratiques qu’elles évacuent de leur agenda.

CINQUIEME REPONSE : LA PRIORITE AUX « LIBERTES INDIVIDUELLES ».

L’éventail des réponses fondées sur cette priorité, considérée comme la « valeur suprême » et même exclusive, intègre dans ses rangs les inconditionnels de la « démocratie électorale représentative », assimilée à la démocratie tout court. La formule dissocie la démocratisation des sociétés du progrès social, et tolère même de facto son association avec la régression sociale, au prix de risquer de décrédibiliser la démocratie, réduite au statut de farce tragique. Mais il existe des formes de cette posture encore plus dangereuses. Je fais référence ici à certains courants « post modernistes » (à Toni Negri en particulier) qui imaginent que l’individu est déjà devenu le sujet de l’histoire, comme si le communisme, qui permettra à l’individu réellement émancipé des aliénations marchandes de devenir effectivement le sujet de l’histoire, était déjà là !

On voit bien que toutes ces réponses, dont celles de droite (les « régulations » qui ne remettent pas en cause la propriété privée des monopoles), ne sont pas sans trouver d’échos puissants dans les majorités des peuples de gauche tels qu’ils sont encore.

La guerre déclarée par le capitalisme des monopoles généralisés de l’impérialisme contemporain n’a rien à craindre des fausses alternatives dont j’ai dessiné ici les lignes directrices.

Alors, que faire ?

Le moment nous offre l’occasion historique d’aller bien plus loin ; il impose comme seule réponse efficace une radicalisation audacieuse dans la formulation d’alternatives capables de faire passer les travailleurs et les peuples à l’offensive, de mettre en déroute la stratégie de guerre de l’adversaire. Ces formulations, fondées sur l’analyse du capitalisme contemporain réellement existant, doivent regarder en face l’avenir à construire, et tourner le dos aux nostalgies du passé et aux illusions identitaires ou consensuelles.

(Voir la suite de cet article dans cette édition, sous le titre : Des programmes audacieux pour la gauche radicale)

* Samir Amin est directeur du Forum du Tiers-monde