La gauche québécoise a une histoire

François Saillant

Avant-propos de la « Brève histoire de la gauche politique au Québec » (2020). Avec l’aimable autorisation d’Écosociété.

 

Le soir des élections générales du 1er  octobre 2018, Québec solidaire (QS) apprend qu’il a recueilli 649 503 voix, représentant  16,1 %  des  votes  exprimés.  Il  fait  élire  10 personnes,  7  de plus  qu’à  l’élection  précédente.  Quatre  d’entre  elles  proviennent de l’extérieur  de  Montréal,  ville  où  la  députation  solidaire  était jusque-là confinée. Si on se fie aux derniers sondages réalisés avant le scrutin, dont celui publié le 29 septembre par Léger/Le Journal, à deux jours du vote, QS est la formation qui recueille le plus large appui auprès des électeurs et électrices de 18 à 34 ans.

À l’Olympia de Montréal où se déroule la soirée électorale du parti, les membres sont en liesse. Ce n’est pourtant pas Québec solidaire qui vient d’être porté au pouvoir, mais bien la Coalition avenir Québec de François Legault, qui se situe idéologiquement aux antipodes et qui s’installe confortablement au pouvoir pour quatre ans. Comment expliquer l’enthousiasme des militantes et des militants ? Est-il dû au fait que tous les efforts déployés durant les 39 jours de la campagne ont été récompensés ? Sans doute, mais ce n’est pas tout. Le sentiment de vivre un moment historique parcourt l’assistance, qui sait ou soupçonne que c’est la première fois qu’un parti qui se déclare ouvertement de gauche obtient un tel résultat lors d’élections générales au Québec.

Au cours des semaines suivantes, j’ai achevé de me convaincre de la nécessité de donner suite à un projet auquel je réfléchissais depuis plusieurs années déjà, celui d’écrire un livre sur les expériences politiques qui ont précédé et, pour certaines d’entre elles, ont permis la naissance de Québec solidaire 12 ans plus tôt, en février 2006.

Au départ, mes ambitions étaient modestes : revenir aux premières entreprises de reconstruction, dans les années 1980, d’un parti politique principalement sinon entièrement voué à faire élire des candidats et des candidates à l’Assemblée nationale en vue de prendre le pouvoir et de l’exercer dans une optique de gauche, démocratique, indépendantiste, féministe et écologiste. Bref, il s’agissait de remonter « aux origines de Québec solidaire» (titre que j’envisageais pour l’ouvrage).

Au fil du temps, des recherches et des discussions, je me suis toutefois pris au jeu et j’ai décidé de remonter beaucoup plus loin dans le temps. Je me suis finalement arrêté à la décennie 1880, un siècle plus tôt que ce que j’avais d’abord envisagé. Pourquoi avoir choisi ce moment et ne pas plutôt débuter le récit avec l’expérience du Parti patriote3 qui fut à l’origine de la Rébellion de 1837-1838 et dont plusieurs propositions à caractère démocratique et républicain étaient assurément progressistes dans un contexte de domination coloniale ? J’y ai renoncé parce que cela m’aurait éloigné de ce que je considérais maintenant comme le fil conducteur de mon récit, soit la tentative inlassablement répétée de porter la cause des travailleurs et des travailleuses sur la scène politique en vue de la construction d’une société plus juste, égalitaire, socialiste dans le sens large du terme. Or, l’apparition à partir des années 1880 de candidats puis de partis ouvriers représentait le véritable point de départ de cette histoire.

De la même façon, je me suis demandé à quel moment cette Brève histoire de la gauche politique au Québec devait se terminer, compte tenu du fait que l’expérience de Québec solidaire était encore en cours. J’ai décidé de me concentrer sur les premières années d’existence de ce parti, jusqu’à l’élection de son premier député, Amir Khadir, en décembre 2008. L’ouvrage se contente par la suite de faire un rapide survol des grands moments de ses 11 dernières années d’existence, à l’exception de l’année 2017 sur laquelle j’ai choisi de m’attarder, parce qu’elle a représenté, à plusieurs égards, un point tournant pour Québec solidaire.

En me concentrant sur les formations actives sur la scène électorale et parlementaire – ce que je nomme dans ce livre « gauche politique » –, j’ai conscience d’ignorer d’autres pans de l’histoire de la gauche au sens plein et large du terme. Nombre de partis, organisations et collectifs ont en effet choisi de se tenir à l’écart de la joute électorale, que ce soit dans les courants liber- taires, maoïstes ou d’action directe. Certaines de ces expériences figurent dans ce récit en raison du rôle particulier qu’elles ont joué à des moments précis ; c’est notamment le cas des organisations marxistes-léninistes des années 1970. Elles n’en sont cependant pas l’objet premier. Malgré cette limite, la gauche dont il est question dans ce livre couvre un spectre très large allant de la social-démocratie traditionnelle à l’extrême gauche.

C’est pour offrir un panorama des diverses expériences qui ont jalonné l’histoire de la gauche électorale et parlementaire que j’ai écrit ce livre, sans que celui-ci ait l’ambition ou la prétention d’approfondir chacune d’entre elles et encore moins de disséquer les idées et programmes dont elles ont été porteuses. Mon but était plutôt de raconter des combats politiques aujourd’hui largement méconnus ou oubliés, en les resituant dans la conjoncture où ils sont apparus et ont évolué. Outre ce souci d’entretenir la mémoire collective, j’avais aussi pour objectif de comprendre un peu mieux pourquoi la gauche politique a été si longtemps incapable de parvenir à ses fins, malgré quelques succès électoraux sporadiques, et même si certaines des idées qu’elle a mises de l’avant ont pu influencer des politiques publiques mises en œuvre par d’autres. La question corollaire est de savoir pourquoi Québec solidaire, lui, y est mieux parvenu jusqu’ici. Cette question est directement posée– et en partie élucidée – en conclusion de l’ouvrage.

Tout en demeurant un militant engagé politiquement, je me suis efforcé tout au long de cette Brève histoire de prendre de la hauteur et de me mettre en position de témoigner de la manière la plus objective possible du foisonnement de pratiques vécu à gauche depuis près d’un siècle et demi. J’ai essayé de conserver la même attitude pour raconter les expériences dans lesquelles j’ai moi-même été impliqué, ce qui est souvent arrivé, particulièrement au cours des 20 dernières années. Plutôt que de me contraindre à la réserve, j’ai tenté de tirer avantage de cette situation qui m’a fourni des informations et de la matière qui m’auraient autrement été inaccessibles. Les chapitres portant sur les années 2000 en sont, à mon avis, d’autant plus riches.

Ce n’est qu’en fin de parcours, dans la postface, que je me suis permis de sortir du récit et de l’analyse auxquels je m’en étais tenu jusque-là pour faire part de quelques réflexions plus libres sur l’avenir de Québec solidaire.

La gauche et la droite

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me semble opportun de rappeler brièvement l’origine et le sens politique du mot gauche et de son opposé, la droite.

Ces deux termes ont commencé à être utilisés en 1789, au début de la Révolution française, lorsque l’Assemblée nationale consti- tuante s’est divisée en deux au sujet de la portée du droit de veto à accorder au roi Louis XVI. Pour faciliter le décompte des voix, les partisans d’un droit de veto absolu se sont placés à droite de la présidence de l’assemblée, alors que ceux qui voulaient limiter les prérogatives du monarque sont allés à sa gauche. Le même clivage (politique et spatial) s’est reproduit quand l’Assemblée a eu à débattre de l’opportunité de poursuivre et d’approfondir le processus révolutionnaire. En 2010, les politologues Alain Noël et Jean-Philippe Thérien ont présenté en ces termes le débat entre la gauche et la droite tel qu’il se vit de manière plus contemporaine :

La gauche et la droite distinguent, d’un côté, les individus qui sont en faveur de l’égalité, de la protection sociale et de l’intervention de l’État, et de l’autre, ceux qui considèrent plutôt qu’il faut encourager l’effort individuel, accepter la compétition et veiller à maintenir le niveau de taxation au plus bas. À leur tour, ces valeurs fondamentales structurent la façon de penser d’une majorité de citoyens à propos de toute une série de choix sociaux concernant, par exemple, la démocratie, l’homosexualité ou l’avortement. (Alain Noël et Jean-Philippe Thérien, La gauche et la droite. Un débat sans frontières, Montréal, Presses de l’Université de Montréal (« Champ libre »), 2010

La division gauche-droite n’est pas immuable. Elle évolue dans le temps et dans l’espace. Ainsi, la défense des droits des travail- leurs et travailleuses et l’opposition plus ou moins frontale à la classe possédante ont pendant plusieurs décennies structuré la pensée politique de gauche au Québec. Bien d’autres préoccupations s’y sont graduellement greffées depuis, dont l’indépendantisme, l’élargissement de la démocratie, l’égalité entre les sexes et, plus récemment, l’écologie et l’antiracisme.

Noël et Thérien expliquent que, « dans la lutte qu’ils mènent pour le changement partout à travers le monde, les femmes, les peuples autochtones, les minorités ethniques et culturelles et de nombreux groupes défavorisés se réclament systématiquement de la gauche et s’opposent à des forces conservatrices réticentes à l’idée de modifier le statu quo ». Ils ajoutent : « Les revendications des groupes identitaires sont typiquement des demandes de gauche, car elles concernent la reconnaissance et le respect nécessaires pour atteindre l’égalité. »

S’il ne représente pas un concept figé, le clivage gauche-droite n’est pas non plus étanche. Au cours de leur existence, des partis politiques peuvent passer de la gauche au centre puis à la droite de l’échiquier politique. Des tendances politiques opposées peuvent aussi s’affronter au sein d’une même formation politique. Enfin, certains partis se définissent eux-mêmes comme des coalitions transcendant la division gauche-droite afin d’unir leurs membres autour d’un objectif considéré comme plus fondamental ou plus immédiat. C’est notamment le cas du Parti québécois (PQ) qui, dès sa naissance, s’est présenté comme le véhicule de l’en- semble des indépendantistes, qu’ils ou elles soient de gauche, de droite ou de centre. (L’ex-premier ministre péquiste Bernard Landry a répété à moult reprises que « l’indépendance n’est ni à gauche ni à droite, mais en avant ».) Ce positionnement politique a évidemment varié durant le demi-siècle d’existence de ce parti et, à certains moments, le PQ a davantage mis en avant son côté social-démocrate, avec un « préjugé favorable aux travailleurs », comme il le proclamait durant la campagne électorale de 1976. Durant la majeure partie de son histoire, le Parti vert du Québec a lui aussi situé son action en dehors du clivage gauche-droite pour se concentrer sur les enjeux environnementaux.

Cela dit, cette brève histoire ne se penche que sur les seuls partis et organisations qui, tout au long de leur existence, ont assumé le choix de se tenir à gauche de l’échiquier politique.