La gauche et le NPD

Depuis l’élection fédérale de mai dernier, un débat traverse la gauche québécoise sur le NPD. Certes, ce débat ne date pas d’hier. Mais pendant longtemps, la marginalité de ce parti faisait en sorte que la question demeurait un peu théorique. Aujourd’hui cependant, on constate que le débat se réanime. Pour certains, il faut travailler avec sinon dans le NPD qui demeure un parti « progressiste », si ce n’est que pour ralentir ou arrêter les assauts que prépare le gouvernement Harper pour éradiquer l’héritage du keynésianisme. Pour d’autres, le NPD demeure essentiellement imperméable aux aspirations nationales du peuple québécois et pour cette raison ne représente pas un partenaire potentiel. Il faut débattre de tout cela car c’est important et urgent.

La « révolution » de droite qui s’en vient

Il nous semble inévitable que le gouvernement Harper, avec l’appui des principales classes dominantes dans l’ensemble du Canada (y compris au Québec), s’apprête à mettre en place une sorte de « révolution » de droite, un peu comme ce qu’on fait les gouvernements de Reagan et de Thatcher dans les années 1980. Ce n’est donc pas seulement une question de nuance et d’alternance, mais d’une véritable rupture dont il est question. Sont dans la mire les domaines sociaux notamment la santé et l’éducation (dont le gouvernement fédéral détient une grande partie du financement), les programmes fédéraux comme l’assurance-emploi, la fiscalité, la protection de l’environnement, les droits des femmes, ceux des syndicats, la question de la justice (où Harper veut instaurer un régime de punition et de criminalisation), les relations internationales, bref, la panoplie des grands domaines qui relèvent de l’État. Ce n’est pas rien, et non seulement Harper dirige un gouvernement majoritaire, mais il se retrouve avec une opposition passablement disloquée. En effet dans le passé, c’est le Parti Libéral du Canada (PLC) et le Bloc Québécois qui ont été surtout dans son chemin. Or ces deux formations sont présentement désarticulées et dans le meilleur des cas, il faudra des années pour qu’elles redeviennent aptes à malmener Harper.

Le NPD peut-il résister ?

Reste donc le NPD. D’emblée, il nous semble important de dire que ce parti n’est plus le même parti de tradition social-démocrate qu’il a été dans le passé. Comme le Labour Party en Angleterre, il a été remodelé par un « recentrage » en dehors des sentiers balisés de la social-démocratie traditionnelle. Ce n’est pas pour le dénigrer, mais le NPD n’est plus un parti de la transformation, même réformiste. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne sera pas utile pour résister à Harper, comme on l’a vu récemment, dans le conflit des Postes. On pourrait s’attendre donc à ce que le NPD résiste au démantèlement du système d’assurance-maladie, qu’il rappelle le Canada à ses obligations environnementales, etc. Les députés du NPD seront également portés à contester les volontés de Harper de diminuer les impôts des riches et de laisser la « main invisible du marché » gérer la crise. Ces résistances seront importantes pas tellement parce qu’elles pourront réellement bloquer Harper, mais parce qu’elles susciteront des débats dans la société.

Ambigüités

Sur d’autres questions cependant, il est prévisible que le NPD ne pourra pas aller très loin. Il faut comprendre qu’une partie importante de sa base électorale au Canada (en dehors du Québec) est plutôt conservatrice sur diverses questions. Par exemple, Jack Layton à l’époque avait été forcé d’appuyer Harper dans un projet de loi pour mettre les enfants en prison. L’ambigüité du parti s’est également manifestée sur le registre des armes à feux, une question somme toute secondaire mais importante car reflétant la volonté de la droite (Harper) de s’aligner sur les « standards » états-uniens. L’autre domaine qui risque de mettre le NPD mal à l’aise est celui des relations internationales. Traditionnellement « nationaliste canadien », le NPD s’est opposé aux politiques d’alignement sur les États-Unis (dont les accords de libre-échange) et cela va probablement continuer. Par contre, on a senti un glissement face à la polarisation du monde (depuis 2001) où les États-Unis ont mis leurs « alliés » (ou subordonnés) devant l’obligation d’appuyer la « guerre sans fin » dans ce vaste « arc des crises » qui traverse l’Asie et l’Afrique via le Moyen-Orient. Sur cela, le NPD est resté ambigu. Certes, il s’est opposé à l’invasion de l’Irak (le PLC aussi), et il a demandé le retrait des troupes de l’Afghanistan, mais il ne s’est pas démarqué de la guerre sans fin comme telle. Le discours du NPD a à maintes reprises dérapé sur la Palestine (en partie de par les affinités de plusieurs de ses dirigeants avec l’État israélien). Récemment, les députés ont voté pour la continuation de la guerre de Harper en Libye, prétextant l’« urgence humanitaire ». Ce n’est pas que ces dossiers sont simples, mais fondamentalement, le NPD n’est pas en mesure de résister à cette logique de la guerre sans fin  et il préfère s’appuyer sur des concepts aussi flous que mensongers comme le « droit » d’ingérence humanitaire.

Briser le Québec ?

Nous ne reviendrons pas sur l’historique du non-dialogue entre le NPD et la gauche québécoise sur la question québécoise. Devant nous cependant, il y a des confrontations qui s’annoncent. Il est certain qu’Harper veut profiter du moment actuel pour « éradiquer » le nationalisme québécois. Les conditions lui semblent propices, avec l’interminable dislocation des principaux partis nationalistes, c’est-à-dire le PQ et le Bloc. L’enjeu n’est pas seulement conjoncturel, mais fondamental. Ce nationalisme, sous toutes ses formes (y compris modérées) doit être détruit pour que le Canada se « restructure » comme le veut Harper et les dominants, autour de la suprématie du secteur financier (Toronto) et de l’exploitation des ressources (dans l’ouest et le nord). Le gouvernement provincial du Québec doit redevenir simplement ce qu’il était et ce que permet la constitution canadienne, justement un gouvernement provincial. Les élites québécoises sont invitées à jouer un rôle subalterne comme une « bourgeoisie régionale » sous la coupe des élites canadiennes. Plus encore, le projet est de briser le bloc social et national qui a été au cœur des mouvements d’émancipation des 50 dernières années, et qui explique pourquoi le Québec reste une terre accueillante, comparativement parlant, pour les syndicats et pour les mouvements communautaire ; qu’il s’est lancé à plusieurs reprises (surtout sous l’égide du PQ) à des réformes sociales structurantes (l’érection des CPE); qu’il est demeuré hostile au militarisme. C’est ce Québec qu’il faut briser. Bien sûr pour faire cela, Harper ne va pas crier sous les toits, « je veux briser le Québec ». Mais il va tout faire pour le miner. Ce qui veut dire notamment rapatrier les pouvoirs régulatoires sur la gestion financière ; discriminer contre les entreprises québécoises notamment dans le domaine de l’énergie ; maintenir l’interventionnisme fédéral dans les domaines de juridiction provinciale comme la culture, la langue, l’éducation. Que fera le NPD ?

La réalité au-delà de la fiction

Sous Jack Layton, le NPD s’est affiché pour la « défense du Québec », sans cependant trop définir ce que cela voulait dire en pratique. Comme son électorat canadien, le NPD reste attaché au principe d’un État fédéral fort. Il reste réticent à l’idée d’un fédéralisme « asymétrique » dont parle Mulcair comme si ce concept était autre chose qu’un vague principe. Le NPD y pensera deux fois avant de contrer Harper qui veut favoriser la province de Terre-Neuve dans l’exploitation des ressources hydro-électriques et pétrolières, de peur de perdre son ancrage dans les provinces maritimes. Il serait surprenant, par ailleurs, que le NPD mène des batailles réelles pour empêcher l’État fédéral de réellement miner la loi 101 et nier la réalité nationale du Québec au-delà de déclarations gentilles, y compris en occultant le droit à l’autodétermination, comme le fait la loi dite « sur la clarté » imposée par le PLC avec l’appui du NPD il y a quelques années. Il faut dire sur cela que les positions du NPD sont semblables à ceux de la majorité des gens de gauche au Canada. Pour les syndicats à l’exception honorable du SCFP, on préfère ne pas aborder cette question. Le Conseil des Canadiens qui regroupe plusieurs progressistes  n’a pas été en mesure de dire un seul mot sur les revendications québécoises depuis sa création en 1985. Il faut le faire ! En fin de compte, ce n’est pas ce que le NPD fera face à la question québécoise mais c’est plutôt ce qu’il ne fera pas.

Ne pas avoir d’illusions

Le pire en politique, c’est de se fermer les yeux. Il faut donc regarder la réalité en pleine face.

  • Le NPD pourra s’opposer à certaines dimensions de la « révolution » de droite qui s’en vient, mais pas à toutes. Qu’il fusionne ou non avec le PLC, le NPD restera une formation politique «  de centre », et ni de près ni de loin, un parti de gauche.
  • Le NPD maintiendra ses ambigüités fondamentales par rapport au mouvement d’émancipation au Québec. Il tentera d’éviter la chicane, d’esquiver les questions et de continuer dans le cadre de son projet historiquement et fondamentalement fédéraliste.

Dans ce contexte, cela serait une erreur de s’investir dans ce parti. La même erreur en fait que des générations et des générations de militants et de militantes de gauche ont fait au Québec jusque dans les années 1960. Appuyer ce projet conjoncturellement et de manière ad-hoc, cependant, n’est pas impensable, dans l’espoir d’entraver Harper. C’est dans cette optique que nous devons envisager des interventions ponctuelles. Avec le mouvement social canadien, il faut être davantage proactif, bref faire en sorte que le tabou soit levé sur le Québec et que soit reconnu, sans entourloupettes, le droit à l’autodétermination. Des engagements clairs, explicites et liés à des actions, sont nécessaires pour empêcher le projet de « briser le Québec ». On ne fera pas cela en en parlant pas, ou en parlant d’autre chose (s’opposer au libre-échange, ou lutter contre les changements climatiques).

Les moyens de son ambition et l’ambition de ses moyens

Au Québec, la gauche dispose d’un espace unique (en Amérique du Nord) et pourrait prendre une grande place sur l’échiquier politique, au moment où les partis de droite vacillent, qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes. D’autre part, cette gauche est bien accrochée au mouvement social ce qui a permis à notre société, à plusieurs reprises, de résister durement aux assauts du conservatisme et du néolibéralisme. Avec un peu de chance, un projet de gauche pourrait émerger comme alternative, en autant qu’un parti comme Québec Solidaire puisse éviter les pièges dans lesquels la gauche tombe souvent. Un grand front social et politique anti-néolibéral, axé sur les besoins de développement social, de protection des ressources, de gouvernance démocratique peut lever autour d’impératifs immédiats comme d’aspirations à long terme pour une société progressiste, démocratique et indépendante. Des alliances avec le mouvement social du Canada-anglais et éventuellement, avec des forces politiques assez courageuses pour s’opposer au cadre d’oppression qu’a été et est encore l’État canadien, seront des atouts dans un tel projet.