La gauche et le NPD

Par Mis en ligne le 12 octobre 2011

Depuis l’élection fédé­rale de mai der­nier, un débat tra­verse la gauche qué­bé­coise sur le NPD. Certes, ce débat ne date pas d’hier. Mais pen­dant long­temps, la mar­gi­na­lité de ce parti fai­sait en sorte que la ques­tion demeu­rait un peu théo­rique. Aujourd’hui cepen­dant, on constate que le débat se réanime. Pour cer­tains, il faut tra­vailler avec sinon dans le NPD qui demeure un parti « pro­gres­siste », si ce n’est que pour ralen­tir ou arrê­ter les assauts que pré­pare le gou­ver­ne­ment Harper pour éra­di­quer l’héritage du key­né­sia­nisme. Pour d’autres, le NPD demeure essen­tiel­le­ment imper­méable aux aspi­ra­tions natio­nales du peuple qué­bé­cois et pour cette raison ne repré­sente pas un par­te­naire poten­tiel. Il faut débattre de tout cela car c’est impor­tant et urgent.

La « révolution » de droite qui s’en vient

Il nous semble inévi­table que le gou­ver­ne­ment Harper, avec l’appui des prin­ci­pales classes domi­nantes dans l’ensemble du Canada (y com­pris au Québec), s’apprête à mettre en place une sorte de « révo­lu­tion » de droite, un peu comme ce qu’on fait les gou­ver­ne­ments de Reagan et de Thatcher dans les années 1980. Ce n’est donc pas seule­ment une ques­tion de nuance et d’alternance, mais d’une véri­table rup­ture dont il est ques­tion. Sont dans la mire les domaines sociaux notam­ment la santé et l’éducation (dont le gou­ver­ne­ment fédé­ral détient une grande partie du finan­ce­ment), les pro­grammes fédé­raux comme l’assurance-emploi, la fis­ca­lité, la pro­tec­tion de l’environnement, les droits des femmes, ceux des syn­di­cats, la ques­tion de la jus­tice (où Harper veut ins­tau­rer un régime de puni­tion et de cri­mi­na­li­sa­tion), les rela­tions inter­na­tio­nales, bref, la pano­plie des grands domaines qui relèvent de l’État. Ce n’est pas rien, et non seule­ment Harper dirige un gou­ver­ne­ment majo­ri­taire, mais il se retrouve avec une oppo­si­tion pas­sa­ble­ment dis­lo­quée. En effet dans le passé, c’est le Parti Libéral du Canada (PLC) et le Bloc Québécois qui ont été sur­tout dans son chemin. Or ces deux for­ma­tions sont pré­sen­te­ment désar­ti­cu­lées et dans le meilleur des cas, il faudra des années pour qu’elles rede­viennent aptes à mal­me­ner Harper.

Le NPD peut-il résister ?

Reste donc le NPD. D’emblée, il nous semble impor­tant de dire que ce parti n’est plus le même parti de tra­di­tion social-démo­crate qu’il a été dans le passé. Comme le Labour Party en Angleterre, il a été remo­delé par un « recen­trage » en dehors des sen­tiers bali­sés de la social-démo­cra­tie tra­di­tion­nelle. Ce n’est pas pour le déni­grer, mais le NPD n’est plus un parti de la trans­for­ma­tion, même réfor­miste. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne sera pas utile pour résis­ter à Harper, comme on l’a vu récem­ment, dans le conflit des Postes. On pour­rait s’attendre donc à ce que le NPD résiste au déman­tè­le­ment du sys­tème d’assurance-maladie, qu’il rap­pelle le Canada à ses obli­ga­tions envi­ron­ne­men­tales, etc. Les dépu­tés du NPD seront éga­le­ment portés à contes­ter les volon­tés de Harper de dimi­nuer les impôts des riches et de lais­ser la « main invi­sible du marché » gérer la crise. Ces résis­tances seront impor­tantes pas tel­le­ment parce qu’elles pour­ront réel­le­ment blo­quer Harper, mais parce qu’elles sus­ci­te­ront des débats dans la société.

Ambigüités

Sur d’autres ques­tions cepen­dant, il est pré­vi­sible que le NPD ne pourra pas aller très loin. Il faut com­prendre qu’une partie impor­tante de sa base élec­to­rale au Canada (en dehors du Québec) est plutôt conser­va­trice sur diverses ques­tions. Par exemple, Jack Layton à l’époque avait été forcé d’appuyer Harper dans un projet de loi pour mettre les enfants en prison. L’ambigüité du parti s’est éga­le­ment mani­fes­tée sur le registre des armes à feux, une ques­tion somme toute secon­daire mais impor­tante car reflé­tant la volonté de la droite (Harper) de s’aligner sur les « stan­dards » états-uniens. L’autre domaine qui risque de mettre le NPD mal à l’aise est celui des rela­tions inter­na­tio­nales. Traditionnellement « natio­na­liste cana­dien », le NPD s’est opposé aux poli­tiques d’alignement sur les États-Unis (dont les accords de libre-échange) et cela va pro­ba­ble­ment conti­nuer. Par contre, on a senti un glis­se­ment face à la pola­ri­sa­tion du monde (depuis 2001) où les États-Unis ont mis leurs « alliés » (ou subor­don­nés) devant l’obligation d’appuyer la « guerre sans fin » dans ce vaste « arc des crises » qui tra­verse l’Asie et l’Afrique via le Moyen-Orient. Sur cela, le NPD est resté ambigu. Certes, il s’est opposé à l’invasion de l’Irak (le PLC aussi), et il a demandé le retrait des troupes de l’Afghanistan, mais il ne s’est pas démar­qué de la guerre sans fin comme telle. Le dis­cours du NPD a à maintes reprises dérapé sur la Palestine (en partie de par les affi­ni­tés de plu­sieurs de ses diri­geants avec l’État israé­lien). Récemment, les dépu­tés ont voté pour la conti­nua­tion de la guerre de Harper en Libye, pré­tex­tant l’« urgence huma­ni­taire ». Ce n’est pas que ces dos­siers sont simples, mais fon­da­men­ta­le­ment, le NPD n’est pas en mesure de résis­ter à cette logique de la guerre sans fin et il pré­fère s’appuyer sur des concepts aussi flous que men­son­gers comme le « droit » d’ingérence humanitaire.

Briser le Québec ?

Nous ne revien­drons pas sur l’historique du non-dia­logue entre le NPD et la gauche qué­bé­coise sur la ques­tion qué­bé­coise. Devant nous cepen­dant, il y a des confron­ta­tions qui s’annoncent. Il est cer­tain qu’Harper veut pro­fi­ter du moment actuel pour « éra­di­quer » le natio­na­lisme qué­bé­cois. Les condi­tions lui semblent pro­pices, avec l’interminable dis­lo­ca­tion des prin­ci­paux partis natio­na­listes, c’est-à-dire le PQ et le Bloc. L’enjeu n’est pas seule­ment conjonc­tu­rel, mais fon­da­men­tal. Ce natio­na­lisme, sous toutes ses formes (y com­pris modé­rées) doit être détruit pour que le Canada se « restruc­ture » comme le veut Harper et les domi­nants, autour de la supré­ma­tie du sec­teur finan­cier (Toronto) et de l’exploitation des res­sources (dans l’ouest et le nord). Le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial du Québec doit rede­ve­nir sim­ple­ment ce qu’il était et ce que permet la consti­tu­tion cana­dienne, jus­te­ment un gou­ver­ne­ment pro­vin­cial. Les élites qué­bé­coises sont invi­tées à jouer un rôle subal­terne comme une « bour­geoi­sie régio­nale » sous la coupe des élites cana­diennes. Plus encore, le projet est de briser le bloc social et natio­nal qui a été au cœur des mou­ve­ments d’émancipation des 50 der­nières années, et qui explique pour­quoi le Québec reste une terre accueillante, com­pa­ra­ti­ve­ment par­lant, pour les syn­di­cats et pour les mou­ve­ments com­mu­nau­taire ; qu’il s’est lancé à plu­sieurs reprises (sur­tout sous l’égide du PQ) à des réformes sociales struc­tu­rantes (l’érection des CPE); qu’il est demeuré hos­tile au mili­ta­risme. C’est ce Québec qu’il faut briser. Bien sûr pour faire cela, Harper ne va pas crier sous les toits, « je veux briser le Québec ». Mais il va tout faire pour le miner. Ce qui veut dire notam­ment rapa­trier les pou­voirs régu­la­toires sur la ges­tion finan­cière ; dis­cri­mi­ner contre les entre­prises qué­bé­coises notam­ment dans le domaine de l’énergie ; main­te­nir l’interventionnisme fédé­ral dans les domaines de juri­dic­tion pro­vin­ciale comme la culture, la langue, l’éducation. Que fera le NPD ?

La réalité au-delà de la fiction

Sous Jack Layton, le NPD s’est affi­ché pour la « défense du Québec », sans cepen­dant trop défi­nir ce que cela vou­lait dire en pra­tique. Comme son élec­to­rat cana­dien, le NPD reste atta­ché au prin­cipe d’un État fédé­ral fort. Il reste réti­cent à l’idée d’un fédé­ra­lisme « asy­mé­trique » dont parle Mulcair comme si ce concept était autre chose qu’un vague prin­cipe. Le NPD y pen­sera deux fois avant de contrer Harper qui veut favo­ri­ser la pro­vince de Terre-Neuve dans l’exploitation des res­sources hydro-élec­triques et pétro­lières, de peur de perdre son ancrage dans les pro­vinces mari­times. Il serait sur­pre­nant, par ailleurs, que le NPD mène des batailles réelles pour empê­cher l’État fédé­ral de réel­le­ment miner la loi 101 et nier la réa­lité natio­nale du Québec au-delà de décla­ra­tions gen­tilles, y com­pris en occul­tant le droit à l’autodétermination, comme le fait la loi dite « sur la clarté » impo­sée par le PLC avec l’appui du NPD il y a quelques années. Il faut dire sur cela que les posi­tions du NPD sont sem­blables à ceux de la majo­rité des gens de gauche au Canada. Pour les syn­di­cats à l’exception hono­rable du SCFP, on pré­fère ne pas abor­der cette ques­tion. Le Conseil des Canadiens qui regroupe plu­sieurs pro­gres­sistes n’a pas été en mesure de dire un seul mot sur les reven­di­ca­tions qué­bé­coises depuis sa créa­tion en 1985. Il faut le faire ! En fin de compte, ce n’est pas ce que le NPD fera face à la ques­tion qué­bé­coise mais c’est plutôt ce qu’il ne fera pas.

Ne pas avoir d’illusions

Le pire en poli­tique, c’est de se fermer les yeux. Il faut donc regar­der la réa­lité en pleine face.

  • Le NPD pourra s’opposer à cer­taines dimen­sions de la « révo­lu­tion » de droite qui s’en vient, mais pas à toutes. Qu’il fusionne ou non avec le PLC, le NPD res­tera une for­ma­tion poli­tique « de centre », et ni de près ni de loin, un parti de gauche.
  • Le NPD main­tien­dra ses ambigüi­tés fon­da­men­tales par rap­port au mou­ve­ment d’émancipation au Québec. Il ten­tera d’éviter la chi­cane, d’esquiver les ques­tions et de conti­nuer dans le cadre de son projet his­to­ri­que­ment et fon­da­men­ta­le­ment fédéraliste.

Dans ce contexte, cela serait une erreur de s’investir dans ce parti. La même erreur en fait que des géné­ra­tions et des géné­ra­tions de mili­tants et de mili­tantes de gauche ont fait au Québec jusque dans les années 1960. Appuyer ce projet conjonc­tu­rel­le­ment et de manière ad-hoc, cepen­dant, n’est pas impen­sable, dans l’espoir d’entraver Harper. C’est dans cette optique que nous devons envi­sa­ger des inter­ven­tions ponc­tuelles. Avec le mou­ve­ment social cana­dien, il faut être davan­tage proac­tif, bref faire en sorte que le tabou soit levé sur le Québec et que soit reconnu, sans entour­lou­pettes, le droit à l’autodétermination. Des enga­ge­ments clairs, expli­cites et liés à des actions, sont néces­saires pour empê­cher le projet de « briser le Québec ». On ne fera pas cela en en par­lant pas, ou en par­lant d’autre chose (s’opposer au libre-échange, ou lutter contre les chan­ge­ments climatiques).

Les moyens de son ambition et l’ambition de ses moyens

Au Québec, la gauche dis­pose d’un espace unique (en Amérique du Nord) et pour­rait prendre une grande place sur l’échiquier poli­tique, au moment où les partis de droite vacillent, qu’ils soient fédé­ra­listes ou sou­ve­rai­nistes. D’autre part, cette gauche est bien accro­chée au mou­ve­ment social ce qui a permis à notre société, à plu­sieurs reprises, de résis­ter dure­ment aux assauts du conser­va­tisme et du néo­li­bé­ra­lisme. Avec un peu de chance, un projet de gauche pour­rait émer­ger comme alter­na­tive, en autant qu’un parti comme Québec Solidaire puisse éviter les pièges dans les­quels la gauche tombe sou­vent. Un grand front social et poli­tique anti-néo­li­bé­ral, axé sur les besoins de déve­lop­pe­ment social, de pro­tec­tion des res­sources, de gou­ver­nance démo­cra­tique peut lever autour d’impératifs immé­diats comme d’aspirations à long terme pour une société pro­gres­siste, démo­cra­tique et indé­pen­dante. Des alliances avec le mou­ve­ment social du Canada-anglais et éven­tuel­le­ment, avec des forces poli­tiques assez cou­ra­geuses pour s’opposer au cadre d’oppression qu’a été et est encore l’État cana­dien, seront des atouts dans un tel projet.

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