La force de l’empire. Révolution industrielle et écolologie, ou pourquoi l’Angleterre a fait mieux que la Chine

Mis en ligne le 17 février 2010

par Thomas Le Roux

A propos de La force de l’empire. Révolution indus­trielle et éco­lo­gie, ou pour­quoi l’Angleterre a fait mieux que la Chine, de Kenneth Pomeranz (Paris, Ere, coll. Chercheurs d’ère, 2009).eu)

Voilà une ini­tia­tive édi­to­riale bien­ve­nue : rendre acces­sible au public fran­co­phone, à un prix modéré (15 euros), les prin­ci­pales thèses de l’historien amé­ri­cain Kenneth Pomeranz, auteur de The Great Divergence : China, Europe, and the Making of the Modern World Economy (Princeton University Press, 2000). En édi­tant trois de ses articles écrits après la paru­tion de son ouvrage aux États-Unis, et publiés ini­tia­le­ment dans l’American Historical Review (avril 2002), le Journal of Asian Studies (mai 2002), et World Economics (octobre-décembre 2001), ce recueil consti­tue donc aussi une intro­duc­tion aux débats que ses thèses fortes ont sus­ci­tés, prin­ci­pa­le­ment à l’étranger, et laisse augu­rer une reprise de ces dis­cus­sions dans les milieux scien­ti­fiques fran­çais. Les jeunes cher­cheurs en sciences humaines qui animent la col­lec­tion de cette maison d’édition récente, Vincent Bourdeau, François Jarrige et Julien Vincent, ont réa­lisé la tra­duc­tion des articles. Ces der­niers sont enfin com­plé­tés par une excel­lente intro­duc­tion de Philippe Minard, qui contex­tua­lise l’apport de K. Pomeranz au sein des dif­fé­rentes inter­pré­ta­tions his­to­riques du pro­ces­sus de l’industrialisation aux XVIIIe et XIXe siècles.

Cette heu­reuse mise en bouche fran­co­phone, avant la tra­duc­tion com­plète de l’ouvrage, annon­cée par les édi­tions Albin Michel en 2010, ne sau­rait faire oublier le défaut prin­ci­pal de ce recueil, l’aspect répé­ti­tif des résul­tats de l’auteur repris dans chaque article et expli­ci­tés, en outre, dans l’introduction. Par ailleurs, ce recueil donne quelques aper­çus des échanges scien­ti­fiques pro­vo­qués par les thèses de K. Pomeranz, mais il est dif­fi­cile d’en avoir une vision syn­thé­tique. Ainsi, dans le deuxième article, K. Pomeranz s’attache prin­ci­pa­le­ment à réfu­ter les cri­tiques des his­to­riens Philip Huang, Robert Brenner et Christopher Isett[1] [1], et l’argumentaire a ten­dance à se trans­for­mer en un réqui­si­toire qui peut paraître par­fois confus à ceux qui n’ont pas les pré­re­quis du débat ou qui n’ont pas lu la ver­sion amé­ri­caine, dans laquelle on retrouve l’exposé de la métho­do­lo­gie, de l’usage des sta­tis­tiques et des concepts uti­li­sés.

La grande diver­gence mise en exergue par K. Pomeranz est une inter­pré­ta­tion du déve­lop­pe­ment éco­no­mique dif­fé­ren­tiel (et de ses causes) entre l’Asie et l’Europe au XIXe siècle. Elle part du constat d’une grande simi­li­tude de situa­tion entre l’Angleterre et une partie de la Chine en 1750, puis décrit deux modes de déve­lop­pe­ment dif­fé­rents, qui abou­tissent à la domi­na­tion du monde par l’Europe à la fin du XIXe siècle. Les recherches et résul­tats de K. Pomeranz s’inscrivent dans le dyna­misme actuel de l’histoire glo­bale, connec­tée à une his­toire envi­ron­ne­men­tale dont l’essor est contem­po­rain des grandes inter­ro­ga­tions éco­lo­giques actuelles. La démarche est empi­rique et inter­pré­ta­tive. Elle pri­vi­lé­gie le long terme, arti­cule plu­sieurs échelles d’analyse, tant ins­ti­tu­tion­nelles que géo­gra­phiques, et prend en compte une mul­ti­pli­cité de fac­teurs qui per­mettent d’éviter le strict déter­mi­nisme his­to­rique que l’on pour­rait craindre voir surgir lorsque est dis­cuté le rôle des grandes contraintes envi­ron­ne­men­tales, telles que celles des res­sources.

Le pre­mier constat, celui d’une simi­li­tude de déve­lop­pe­ment entre cer­taines régions d’Asie et cer­taines régions d’Europe au milieu du XVIIIe siècle, est loin d’être le plus ori­gi­nal. K. Pomeranz s’inscrit ici en conti­nuité avec une his­to­rio­gra­phie qui, d’une part, a revu pro­fon­dé­ment depuis plu­sieurs décen­nies son inter­pré­ta­tion de la « révo­lu­tion indus­trielle », pour lui pré­fé­rer le concept de che­mins plu­riels vers l’industrialisation, et qui, d’autre part, a rééva­lué l’importance du déve­lop­pe­ment asia­tique (notam­ment indien et chi­nois) aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi, notam­ment après les tra­vaux de Jan De Vries, et son concept de « révo­lu­tion indus­trieuse » qui s’enracine dans l’époque moderne, tant en Europe qu’en Asie[2] [2], il semble acquis que la voie vers l’industrialisation de la société n’a pas été celle de la rup­ture tech­no­lo­gique et éco­no­mique bru­tale, aupa­ra­vant décrite. De même, en bon sino­logue, K. Pomeranz conforte les tra­vaux d’autres his­to­riens de l’Asie, qui insistent sur la com­plexité d’une civi­li­sa­tion maté­rielle qui n’a rien à envier à celle de l’Europe, même jusqu’au début du XIXe siècle[3] [3].

L’apport métho­do­lo­gique le plus nova­teur est celui d’un dépla­ce­ment de la focale d’analyse. Contre une ten­dance à confron­ter les dif­fé­rents modes de déve­lop­pe­ment à l’aune d’un modèle anglais (ou euro­péen) et en rup­ture avec une vision téléo­lo­gique euro­cen­trique, K. Pomeranz adopte une démarche com­pa­ra­tive dénuée de tout sys­tème inter­pré­ta­tif anté­rieur, pour recon­naître aux dif­fé­rentes régions d’Asie et d’Europe leurs ori­gi­na­li­tés, leurs forces comme leurs blo­cages. Ainsi, plus de modèles ou de voie auto­ma­tique vers la moder­nité, mais plutôt des tra­jec­toires dont la confir­ma­tion était incer­taine, aléa­toire et dépen­dante de fac­teurs mul­tiples. Le réfé­ren­ciel anglais dis­pa­raît en tant qu’étalon et se trans­forme en voie spé­ci­fique dont l’émergence a été le fruit autant de la néces­sité que du hasard. Par ailleurs, K. Pomeranz se détache des cadres natio­naux, par­fois peu per­ti­nents, pour ana­ly­ser des enti­tés géo­gra­phiques plus homo­gènes et com­pa­rables. A ce titre, les res­sem­blances entre l’Angleterre et la basse vallée du Yangzi, près de Shanghaï, lui appa­raissent frap­pantes.

L’intérêt des tra­vaux de K. Pomeranz réside essen­tiel­le­ment dans sa réflexion sur le déve­lop­pe­ment dif­fé­ren­tiel et dans la prise en compte des fac­teurs envi­ron­ne­men­taux. Pour résu­mer sa thèse, l’Angleterre acquiert à partir de la fin du XVIIIe siècle des avan­tages com­pa­ra­tifs déter­mi­nants grâce à ses res­sources externes. Celles-ci sont consti­tuées par le char­bon de terre (une res­source du sous-sol, héri­tée de la géo­lo­gie) et par les terres du nou­veau monde, elles-mêmes exploi­tées selon le sys­tème escla­va­giste. Parallèlement, le bassin du bas Yangzi conti­nue de suivre une voie endo­gène, par l’intensification du tra­vail, l’augmentation de la pro­duc­ti­vité agri­cole et la spé­cia­li­sa­tion arti­sa­nale. Mais les amé­lio­ra­tions mar­gi­nales de ce sys­tème com­mencent alors à ralen­tir, voire à stag­ner. En cause, notam­ment, les régions péri­phé­riques qui s’engagent elles aussi dans un déve­lop­pe­ment endo­gène indus­trieux, et qui deviennent donc de moins en moins dépen­dantes de cette région centre. Le bas Yangzi éprouve alors de plus en plus de dif­fi­cul­tés à s’approvisionner en matières pre­mières, du fait de cette nou­velle concur­rence, et à y vendre ses pro­duits, ce qui freine sa spé­cia­li­sa­tion indus­trielle et sa crois­sance démo­gra­phique.

En Angleterre, au contraire, le sys­tème prend appui sur l’externalisation des res­sources et des mar­chés. On peut en effet consi­dé­rer que l’Angleterre exter­na­lise des fac­teurs propres au sys­tème endo­gène, et lui permet de sortir d’une spi­rale « mal­thu­sienne » que l’on voit à l’œuvre en Asie. Autrement dit, elle opère une cap­ta­tion des inputs qui lui donne une effi­cience impos­sible à obte­nir en sys­tème fermé, et un avan­tage indé­niable sur d’autres régions du monde. D’une part, le char­bon de terre lui fait « éco­no­mi­ser » six à huit mil­lions d’hectares de forêts et lui permet d’affecter cette sur­face à la pro­duc­tion agri­cole, dont l’augmentation permet de sou­te­nir une crois­sance démo­gra­phique remar­quable, et de pré­ser­ver les forêts dédiées aux bois de construc­tion. D’autre part, les terres du Nouveau Monde, ses faibles coûts de main d’œuvre ser­vile, et sa pro­duc­tion dont elle contrôle le négoce, lui font à nou­veau « éco­no­mi­ser » neuf mil­lions d’hectares sup­plé­men­taires qui auraient été dévo­lus autre­ment à la laine. Les besoins élé­men­taires des hommes sont opti­mi­sés : ali­men­ta­tion (calo­ries appor­tées par le sucre, pro­duc­tion locale aug­men­tée), loge­ment (bois de construc­tion, qui entre moins en concur­rence avec le bois de chauffe, briques, grâce à l’énergie fos­sile), chauf­fage (usage direct du char­bon de terre), enfin habille­ment (coton).

K. Pomeranz met bien en valeur la contin­gence de cette révo­lu­tion du char­bon de terre et du déve­lop­pe­ment indus­triel qui en découle. D’une part, c’est bien le hasard, et non un quel­conque génie tech­no­lo­gique, qui est à l’origine de cet emploi dans l’industrie. Dès le XVIIe siècle, l’Angleterre manque de bois et intro­duit le char­bon dans terre dans le chauf­fage domes­tique, au point de faire la célé­brité de l’air enfumé de Londres. Or, le pays pos­sède d’importants filons, à fleur de sur­face, faciles à exploi­ter et à proxi­mité des centres de consom­ma­tion et de pro­duc­tion. Ce n’est que pro­gres­si­ve­ment que le char­bon de terre est employé dans l’industrie, d’abord dans les ver­re­ries, les fours à chaux, puis la métal­lur­gie du fer. D’autre part, l’extraction minière néces­site en Angleterre la mise au point de pompes à feu, ancêtres des futures machines à vapeur, afin d’assécher les houillères régu­liè­re­ment ennoyées par l’eau. En 1712, Newcommen met au point une pompe à vapeur qui fonc­tionne effi­ca­ce­ment et la machine ne cesse d’être amé­lio­rée, jusqu’aux per­fec­tion­ne­ments de Watt à la fin du siècle. Le nou­veau sys­tème tech­nique, qui se met en place, repose sur la machine à vapeur, l’emploi du char­bon, le déve­lop­pe­ment du tex­tile coton­nier, mais ce n’est vrai­ment qu’au cours du XIXe siècle qu’il donne un avan­tage à l’Angleterre sur la Chine.

K. Pomeranz remet l’économie au cœur des forces motrices du déve­lop­pe­ment. Les fac­teurs ins­ti­tu­tion­nels, cultu­rels, mili­taires ou même tech­niques, ne sont ici entre­vus que sur un plan secon­daire. Par ailleurs, il donne une impor­tance fon­da­men­tale aux contraintes envi­ron­ne­men­tales, à la maté­ria­lité des sites et à l’exploitation qu’en font les hommes. Empiriquement, la thèse de la Grande Divergence amène à penser le déve­lop­pe­ment dif­fé­ren­tiel en termes de com­pé­ti­tion, d’avantage com­pa­ra­tif, avec une prime aux sys­tèmes éco­no­miques fon­dées sur la pré­da­tion. Prédation de la nature, d’abord, par l’exploitation de res­sources fos­siles et d’espaces vierges, de l’homme, ensuite, à tra­vers le sys­tème escla­va­giste et la cap­ta­tion de la force de tra­vail. Il manque sans doute, dans ce recueil, les connec­tions qui se sont éta­blies entre l’Europe et l’Asie, à partir de ces trans­for­ma­tions, et donc l’interprétation de la conso­li­da­tion de cette diver­gence, au cours du XIXe siècle, avec les rap­ports de domi­na­tion qui découlent de la colo­ni­sa­tion, la destruc­tu­ra­tion des mar­chés locaux indi­gènes, la conquête des mar­chés, la dif­fu­sion des normes occi­den­tales ou plus pro­saï­que­ment la contrainte mili­taire : on aurait aimé que cette « force de l’Empire », comme l’indique le titre du recueil, soit davan­tage ana­ly­sée. Le monde est un rap­port de force per­pé­tuel, et celui-ci repose à chaque époque sur des para­mètres envi­ron­ne­men­taux fon­da­men­taux bien plus que sur les gènes des peuples, et sur­tout sur l’usage que ces der­niers font, de façon hasar­deuse et par néces­sité, des moyens dont ils dis­posent.

[1] [4]. Pour retrou­ver les argu­ments de ces his­to­riens, voir le Journal of Asian Studies, mai 2002 et février 2003.

[2] [5]. Jan De Vries, « The Industrial Revolution and the indus­trious revo­lu­tion », Journal of Economic History, 54 (2), 1994, pp. 249-270 ; et The Industrious Revolution. Consumer Behavior and the Household Economy, 1650 to the present, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.

[3] [6]. On trou­vera une syn­thèse de cette rééva­lua­tion dans Christopher Alan Bayly, La nais­sance du monde moderne (1780-1914), Paris, Les Editions de l’Atelier – Le Monde Diplomatique, 2007.

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