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La Finlande prête à lâcher sa neutralité militaire

Depuis l’invasion de l’Ukraine, les citoyens finlandais sont décidés à rejoindre l’Otan, alors que le fragile équilibre qui prévalait depuis la Seconde Guerre mondiale avec l’encombrant voisin russe semble brisé.

Helsinki (Finlande).– La frontière est invisible, derrière les bourrasques de neige et le mur sombre de la forêt, à quelques centaines de mètres de la Via Karelia, cette route qui longe les marges orientales de la Finlande. Des fermes apparaissent de loin en loin, dissimulées par de hautes congères, mais impossible encore sous la glace de deviner les lacs qui dessinent d’étranges arabesques sur les cartes.

L’hiver fut long cette année, disent les Finlandaises et les Finlandais, et le printemps qui s’annonce pourrait ouvrir une page inédite de l’histoire de ce pays avec une population de de 5,5 millions, bordé à l’ouest par le golfe de Botnie et à l’est par une frontière terrestre de 1 340 kilomètres avec la Russie. Attachée à sa neutralité militaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la population finlandaise serait désormais, d’après de récentes enquêtes, en majorité favorable à une intégration de son pays à l’Otan.

Un basculement historique qui est loin de réjouir Moscou : « Il est évident que l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan […] aurait de graves conséquences militaro-politiques qui nécessiteraient des mesures réciproques de notre pays », déclarait Maria Zakharova, la porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, le 25 février.

https://static.mediapart.fr/etmagine/default/files/2022/03/31/20220331-img-la-finlande-et-la-tentation-de-l-otan-4.jpgLa Via Karelia, le 26 mars 2022. © Photo Laurent Geslin / Mediapart

En Finlande, la guerre en Ukraine est dans tous les esprits, et les vidéos des combats publiés sur TikTok sont plus attendues que les dernières séries américaines. « Les trois premiers jours du conflit, je n’ai rien pu faire d’autre que regarder les alertes qui tombaient sur mon téléphone, raconte Arto, 39 ans, qui travaille dans un magasin de vélo à Helsinki. J’ai eu peur au début que la guerre s’étende, mais je me suis raisonné, j’ai fait mon service militaire et je serais prêt à me battre si nécessaire. »

Le drapeau ukrainien a été accroché sur les murs qui entourent la cathédrale luthérienne de Helsinki, le bleu et le jaune s’affichent dans les vitrines des magasins et sur les parebrises des voitures, ce qui est un événement en soi, dans un pays qui a toujours pris soin de ne pas vexer son puissant voisin. Les vodkas russes ont quant à elles disparu des boutiques de spiritueux et les touristes venus de l’Est se font rares, « une perte économique importante », grogne-t-on dans les commerces du centre.

« La Finlande a toujours essayé de gérer la question russe en maintenant des liens très étroits avec Moscou, mais cette stratégie a été balayée par l’attaque du 24 février, explique Matti Pesu, chercheur à l’Institut finlandais pour les affaires internationales (FIIA). Si Helsinki rejoint l’Otan, il y aura davantage de frictions avec la Russie mais, de fait, ces frictions existent déjà. Nous ne pouvons plus revenir en arrière. »

Dans le camp de Moscou

Durant des décennies, quand l’Union soviétique étendait son influence sur la moitié du continent européen, la Finlande a surtout cherché à prouver que son existence ne menaçait pas Moscou. D’habiles négociations lui avaient permis à l’issue de la Seconde Guerre mondiale de conserver son indépendance, son régime parlementaire et son économie de marché, alors même qu’elle se trouvait dans le camp des perdants.

L’Accord d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle finno-soviétique de 1948, qui suivit l’armistice du 19 septembre 1944, et qui reprenait ses principales dispositions, limitait l’implication de la Finlande dans les conflits entre les grandes puissances, mais devait faire basculer Helsinki dans le camp de Moscou si l’Union soviétique était attaquée par des pays occidentaux, via le territoire contrôlé par les autorités finlandaises. Helsinki préféra par ailleurs ne pas participer au plan Marshall, ce qui retarda son redressement économique et l’ancra un peu plus à l’URSS.

https://static.mediapart.fr/etmagine/default/files/2022/03/31/20220331-img-la-finlande-et-la-tentation-de-l-otan-2.jpgLa cathédrale d’Helsinki « Ne perd pas espoir », en mars 2022. © Photo Laurent Geslin / Mediapart

« La Finlande réalisait, selon les années, 15 à 23 % de son commerce extérieur avec le voisin soviétique, en exportant notamment des vêtements bon marché, ce qui veut dire que les citoyens finlandais, tout comme les autorités du pays, ont toujours eu une connaissance très fine de la situation de l’autre côté de la frontière, explique Louis Clerc, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Turku. L’Union soviétique exerçait par ailleurs une influence certaine sur la politique intérieure finlandaise, et le nom du président de la République, avant d’obtenir l’approbation du Parlement, était généralement validé par l’ambassade soviétique. Helsinki s’était de plus engagé à renvoyer vers l’est tous les opposants soviétiques qui arrivaient dans le pays. »

L’ombre de Moscou n’empêcha pourtant pas la Finlande de favoriser le dialogue entre les blocs, et d’accueillir les négociations sur la limitation des armes stratégiques (Strategic Arms Limitations Talks, SALT I) de novembre 1969 à mai 1972, puis la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), l’ancêtre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Les points communs entre l’invasion soviétique de la Finlande en 1939 et l’attaque russe sur l’Ukraine de ces dernières semaines sont frappants.

Louis Clerc, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Turku

Cette « neutralité active », que l’on désigne parfois par le terme de « finlandisation », pourrait-elle être un horizon acceptable pour les autorités ukrainiennes ? « La “finlandisation” est à l’origine un concept péjoratif développé en Allemagne de l’Ouest pour critiquer l’Ostpolitik mise en place par le chancelier Willy Brandt, qui entendait normaliser les relations de son pays avec l’Union soviétique et les républiques populaires de l’Est, et que l’on accusait d’être vendu aux communistes. Dès les années 1970, le ministère des affaires étrangères de Helsinki tenta de faire campagne contre l’utilisation de ce terme, en expliquant que la Finlande était avant tout une démocratie et qu’elle possédait une économie de marché, relativise Louis Clerc. La “finlandisation” sous-entend une dépendance par rapport au voisin russe. Je ne sais donc pas si le président ukrainien Volodymyr Zelensky réussira à vendre cela à sa population, même si je crois que, pour les Ukrainiens comme pour les Finlandais en 1948, la paix est une fin en soi. Les points communs entre l’invasion soviétique de la Finlande en 1939 et l’attaque russe sur l’Ukraine de ces dernières semaines sont d’ailleurs frappants. »

Le 30 novembre 1939, l’Armée rouge lançait 23 divisions et 450 000 hommes contre la petite Finlande, que le pacte germano-soviétique avait attribuée à la zone d’influence soviétique et qui avait refusé les exigences territoriales de Moscou. Quelques jours plus tôt, les autorités soviétiques avait mis en scène le bombardement du village de Mainila, situé à proximité de la frontière finlandaise, accusant Helsinki de l’agression, ce qui leur offrit un prétexte pour lancer la guerre.

Mais contrairement aux attentes de Staline, les colonnes soviétiques furent décimées par les unités mobiles des skieurs finlandais, qui frappaient les convois de ravitaillement derrière les lignes, en utilisant les célèbres cocktails Molotov contre les chars ennemis, ces derniers ainsi nommés pour se moquer du ministre soviétique des affaires étrangères de l’époque. Viatcheslav Molotov expliquait en effet que l’URSS ne bombardait pas le peuple finlandais, mais livrait de la nourriture à la population affamée…

En un peu plus de trois mois de combats, les Soviétiques perdirent plus de 120 000 hommes et connurent certaines des défaites les plus cuisantes de leur histoire. Lors de la bataille de la route de la Raate, entre le 4 et le 7 janvier 1940, 25 000 soldats de la 44division soviétique, originaires d’Ukraine, furent par exemple entièrement décimés, alors que leurs adversaires en profitaient pour capturer des dizaines de chars et de véhicules blindés.

Alors qu’elles se battaient à un contre quatre et qu’elles manquaient d’armes et de munitions, les troupes finlandaises résistèrent farouchement jusqu’à la fin du mois de février 1940, avant de céder lors d’une nouvelle offensive de l’Armée rouge, renforcée par des troupes ayant précédemment participé à la campagne de Pologne.

« La guerre d’Hiver, comme l’appellent les Finlandais, est l’un des mythes fondateurs de notre pays, cet épisode est aujourd’hui considéré comme une seconde indépendance, après celle de 1917, rappelle Tuomas Tepora, chercheur en histoire au sein de l’université de Tampere. La question de la guerre de Continuation, c’est-à-dire de la reprise des hostilités face aux Soviétiques à partir de juin 1941, cette fois-ci dans le camp de l’Allemagne nazie, est plus problématique, même si, pour beaucoup, elle fait partie de la même séquence que le conflit précédent. À partir des années 1990, les Finlandais ont commencé à célébrer ouvertement ces mémoires, mais aussi l’expérience traumatique de la perte de la Carélie et l’arrivée des 400 000 réfugiés originaires des territoires annexés par Moscou en 1940Brusquement, les vétérans qui étaient encore en vie se sont dit qu’ils avaient finalement gagné la guerre. Ce qui n’était pas le cas à l’époque de l’Union soviétique, une période où les gens faisaient attention à ne pas provoquer leur grand voisin. »

Une société vigilante

Les fortifications construites par la Finlande pour se protéger des Soviétiques dans les années 1930 et 1940, sous la direction du général Carl Gustaf Emil Mannerheim, ont depuis longtemps été avalées par la forêt, comme les quelques ouvrages de béton de la Ligne Salpa encore visibles au sud de la ville de Lappeenranta, mais le pays n’a jamais relâché sa vigilance. Le service militaire est toujours obligatoire, l’armée peut mobiliser 280 000 soldats, et 900 000 réservistes sont aptes au combat.

« Des exercices sont régulièrement organisés au niveau régional, et les civils sont formés pour réagir aux situations de crise, confirme Charly Salonius-Pasternak, expert en sécurité au sein l’Institut finlandais pour les affaires internationales (FIIA), alors que des réserves de céréales et d’essence pour six mois sont stockées dans tout le pays. Dans les premières heures d’un conflit, l’essentiel est de s’organiser et de garder contact les uns avec les autres, et la population sait exactement ce qu’elle a à faire. Les dirigeants des principales entreprises du pays, dans les télécoms ou l’énergie, se rencontrent plusieurs fois par an pour se coordonner. Le gouvernement, le commandement militaire et différentes organisations de la société civile observent d’ailleurs très attentivement ce qu’il se passe en Ukraine. Le pays a envoyé 1 500 armes antichars à Kyiv et plusieurs milliers de fusils d’assaut, alors que la Finlande avait toujours refusé de fournir des équipements militaires aux pays en guerre, mais l’armée fait attention à conserver ses stocks bien fournis. »

https://static.mediapart.fr/etmagine/default/files/2022/03/31/20220331-img-la-finlande-et-la-tentation-de-l-otan-3.jpgLa ligne Salpa, au sud de Lappeenranta, le 28 mars 2022. © Photo Laurent Geslin / Mediapart

Membre de l’Union européenne (UE) depuis le 1er janvier 1995, la Finlande entretient des relations suivies avec l’Otan, dans le cadre du Partenariat pour la paix, auquel elle a adhéré le 9 mai 1994, et ses forces armées participent à des entraînements de l’Alliance atlantique. Ce sont par exemple 680 soldats finlandais qui ont rejoint ces derniers jours 30 000 militaires venus de 26 pays dans le cadre de l’opération Cold Response, organisée par la Norvège, sur le site même de la bataille de Narvik, en 1940.

« Deux options sont maintenant sur la table, si l’on écarte le statut quo, qui n’est plus tenable : renforcer notre partenariat avec la Suède et les États-Unis ou adhérer à l’Otan, continue Charly Salonius-Pasternak. Mais si nous restons hors de l’Alliance atlantique, que feraient nos alliés si les Russes décidaient de lancer une opération de basse intensité, comme le débarquement de quelques soldats sur une île contrôlant un détroit ? Stockholm et Washington réfléchiraient probablement à deux fois avant de s’engager, alors que l’adhésion à l’Otan nous assure l’activation de la clause 5 du traité de 1949, et donc de l’intervention des autres États membres. »

De fait, les incidents avec Moscou se sont multipliés ces dernières années et les relations dans la région se sont tendues depuis l’invasion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass, en 2014. Des chasseurs russes pénètrent régulièrement dans les espaces aériens de la Finlande et de la Suède. Ces dernières semaines, le réseau GPS a aussi mystérieusement été brouillé à plusieurs reprises dans les régions frontalières avec la Russie, et les autorités de Helsinki redoutent l’envoi par Moscou de migrants pour déstabiliser le pays, comme ce fut le cas à la frontière entre le Bélarus et la Pologne à l’automne 2021.

Le 16 mars, l’ambassade de Russie à Helsinki a aussi appelé les Russes à signaler « les cas de violation des droits, de discrimination et d’incitation à la haine contre les citoyens de la Fédération de Russie et les locuteurs natifs de la langue russe au service consulaire de l’ambassade par courrier électronique », une méthode déjà utilisée en Ukraine.

Face aux débats qui se multiplient dans le pays, le président Sauli Niinistö a estimé le 3 mars qu’il était important « de garder la tête froide » et « d’évaluer soigneusement l’impact de la crise ukrainienne », alors qu’un rapport sur les avantages et les inconvénients d’une adhésion à l’Otan est en cours de préparation, et devrait être présenté au Parlement finlandais mi-avril.

En parallèle, plusieurs initiatives de la société civile sont venues interpeller la large majorité gouvernementale, qui rassemble des formations ayant des positions différentes sur la question, la Ligue verte s’étant récemment prononcée en faveur de l’adhésion, alors que les sociaux-démocrates de la première ministre Sanna Marin y sont formellement toujours opposés.

« Nous avons lancé une pétition en ligne, quelques jours avant le début de l’offensive russe, pour demander l’organisation d’un référendum sur cette question, explique Timo Vartanen, un jeune ingénieur. En une semaine, nous avons récolté plus de 70 000 signatures, ce qui, selon la Constitution, nous a autorisés à envoyer notre demande au Parlement. J’ai le sentiment que pour le première fois depuis le référendum sur l’adhésion à l’Union européenne, en 1994, les citoyens finnois veulent influer sur la politique internationale de leur pays. »

 

SourceMediapart