La fin de la pauvreté, vraiment ?

Par Mis en ligne le 12 décembre 2009

La sortie en France du film « The end of poverty ? » de Philippe Diaz, le 6 décembre, est un évè­ne­ment majeur pour qui veut mettre en pers­pec­tive la crise éco­no­mique et finan­cière actuelle avec cinq siècles de mon­dia­li­sa­tion. Commencée en 1492 avec l’arrivée des Espagnols en Amérique, cette glo­ba­li­sa­tion a vu au fil des ans l’appropriation mon­diale des terres de manière illé­gi­time par les empires euro­péens (espa­gnol, hol­lan­dais, anglais, fran­çais…) et l’exploitation effré­née tant des êtres humains que des res­sources natu­relles du Sud. Le sys­tème capi­ta­liste, qui com­men­çait à se déve­lop­per, a uti­lisé cette main d’œuvre quasi-gra­tuite et ces richesses volées aux peuples du Sud pour finan­cer la révo­lu­tion indus­trielle du 19e siècle. A partir des années 1850, les puis­sances domi­nantes (Europe, Amérique du Nord, Japon) ont imposé la mono­cul­ture à leurs colo­nies et ont brisé net toutes leurs indus­tries, comme celle du tex­tile en Indonésie ou en Inde, ren­dant toutes ces colo­nies com­plè­te­ment dépen­dantes de la métro­pole. Les pro­duits bruts étaient expor­tés par les colo­nies qui devaient impor­ter des pro­duits trans­for­més ailleurs, où la valeur ajou­tée créait des pro­fits colos­saux. Aujourd’hui encore, le café et le thé pro­duits au Kenya sont vendus à l’état brut pour une bou­chée de pain à des trans­na­tio­nales de l’agrobusiness qui les trans­forment et les revendent par­tout dans le monde, y com­pris dans ces pays. Les indé­pen­dances offi­cielles, dans les années 1950-1960 pour l’Asie et l’Afrique, n’ont pas apporté la moindre sou­ve­rai­neté économique.

Au contraire, la fin de la seconde guerre mon­diale a vu l’instauration d’un ensemble ins­ti­tu­tion­nel qui a réussi à impo­ser une nou­velle forme de colo­nia­lisme aux pays dits « en déve­lop­pe­ment ». En fait, c’est plutôt le néo­li­bé­ra­lisme qui y est en déve­lop­pe­ment ! Au cœur de cet ensemble, figurent le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) et la Banque mon­diale, ren­for­cés en 1995 par la créa­tion de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC). Leur combat fut d’instaurer une forme plus sub­tile, mais tout aussi effi­cace, d’empire global. La dette en a été le res­sort essentiel.

Nombre de pays ont hérité d’une dette colo­niale au moment de leur indé­pen­dance. La Banque mon­diale a notam­ment pro­cédé à de telles mani­pu­la­tions com­plè­te­ment illé­gales. Cette dette les a pous­sés à rester connec­tés à l’économie mon­diale et à servir les inté­rêts des puis­sances domi­nantes, dans un cadre de dépen­dance accrue. La cor­rup­tion des élites locales a permis que cette tran­si­tion s’effectue au mieux pour les grands créan­ciers. Loin d’orienter leur éco­no­mie selon les besoins des popu­la­tions, les pays du Sud se sont sur­en­det­tés pour finan­cer des méga­pro­jets, comme des grands bar­rages, des­ti­nés à faci­li­ter l’extraction et l’exportation de leurs richesses. Tandis que les grandes entre­prises du Nord béné­fi­cient depuis lors de mar­chan­dises à très bas coût qui leur génèrent des pro­fits gigan­tesques rever­sés à leurs action­naires, le Sud subit une triple peine : ses richesses lui rap­portent très peu alors que la dépen­dance se per­pé­tue et que le rem­bour­se­ment de la dette pro­voque une véri­table hémor­ra­gie de capi­taux. La mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale orga­nise donc l’appauvrissement et la dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie du plus grand nombre pour par­ve­nir à l’enrichissement déme­suré d’une mino­rité. En 2008, les pou­voirs publics des pays en déve­lop­pe­ment ont rem­boursé 182 mil­liards de dol­lars au titre de leur dette exté­rieure, soit 27 mil­liards de plus que ce qu’ils ont reçu en nou­veaux prêts. Pendant ce temps, le nombre de mil­lion­naires en dol­lars dans le monde s’élevait à 8,6 mil­lions, pour un patri­moine cumulé de 32 800 mil­liards de dol­lars. Un pré­lè­ve­ment annuel de 0,25% sur ce patri­moine suf­fi­rait à trou­ver les 80 mil­liards de dol­lars néces­saires pour assu­rer en 10 ans à la tota­lité de la popu­la­tion les ser­vices sociaux essen­tiels (édu­ca­tion pri­maire, santé, eau, assainissement).

Le FMI et la Banque mon­diale sont par­ve­nus à leurs fins en for­çant les pays sur­en­det­tés à signer des pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel, com­pre­nant la fin des sub­ven­tions aux pro­duits de base pour les rendre acces­sibles aux plus pauvres, la baisse des bud­gets sociaux, des poli­tiques de recou­vre­ment inté­gral des coûts dans le sec­teur de la santé et de l’éducation, la sup­pres­sion des pro­tec­tions com­mer­ciales comme les bar­rières doua­nières, l’abandon du contrôle des mou­ve­ments de capi­taux (ce qui crée une forte insta­bi­lité et ren­force les para­dis fis­caux), des pri­va­ti­sa­tions mas­sives (ce qui aug­mente les prix de biens essen­tiels et réduit l’accès aux ser­vices de base)… En Bolivie, à Cochabamba, la pri­va­ti­sa­tion du sec­teur de l’eau en 2000 s’est accom­pa­gnée d’une forte hausse des prix et pour assu­rer les pro­fits de l’opérateur privé, les sources, qui appar­te­naient jusque là aux com­mu­nau­tés vil­la­geoises, ont été mises sous contrôle, tout comme les réserves conte­nant l’eau de pluie. Les popu­la­tions se sont révol­tées et, malgré la répres­sion, ont réussi à obte­nir l’expulsion de la mul­ti­na­tio­nale Bechtel qui avait pro­fité de cette pri­va­ti­sa­tion. L’histoire s’est répé­tée en 2005 à El Alto, dans la ban­lieue de la capi­tale La Paz, avec l’expulsion de Suez.

Les dic­ta­tures des années 1970-1980, comme celle de Pinochet au Chili, ne sont plus la seule solu­tion uti­li­sée pour impo­ser le néo­li­bé­ra­lisme à l’échelle de la pla­nète. Les grandes puis­sances uti­lisent le levier de la dette et de la cor­rup­tion pour impo­ser leurs volon­tés à ceux qui ont des vel­léi­tés d’autonomie éco­no­mique. En ultime recours, comme en Iran en 1953 ou en Irak récem­ment, une inter­ven­tion mili­taire est pro­gram­mée quand la per­sua­sion habi­tuelle a échoué : c’est l’armée qui vient ouvrir toutes grandes les portes per­met­tant de faire entrer l’économie de marché. Les pro­mo­teurs de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, FMI et grandes puis­sances en tête, imposent donc de manière bru­tale un sys­tème éco­no­mique anti­dé­mo­cra­tique, pro­fon­dé­ment inéga­li­taire, géné­ra­teur de dette, de cor­rup­tion et de pauvreté.

Depuis 1970, les pays en déve­lop­pe­ment ont rem­boursé l’équivalent de 106 fois ce qu’ils devaient en 1970, mais entre temps leur dette a été mul­ti­pliée par 52. A l’autre extré­mité, les risques de plus en plus grands pris par les banques pri­vées et les spé­cu­la­teurs pour assu­rer des pro­fits fara­mi­neux ont mené le monde à une crise aux mul­tiples facettes d’une ampleur excep­tion­nelle. Cette crise a été rendue pos­sible par les poli­tiques de déré­gu­la­tion de l’économie prô­nées par­tout par le FMI et la Banque mon­diale, avec l’appui des diri­geants des pays riches. En 2009, le nombre de per­sonnes sous-ali­men­tées de manière chro­nique a fran­chi le cap du mil­liard : tout un sym­bole de l’échec du capi­ta­lisme imposé depuis cinq siècles. Une ques­tion doit être posée : qui doit à qui ?

Aujourd’hui, 25% des habi­tants de la pla­nète uti­lisent 80% des res­sources dis­po­nibles et génèrent 70% de la pol­lu­tion mon­diale. A l’heure du sommet de Copenhague sur le climat, il est néces­saire de com­prendre que la logique du dieu Marché et de l’ajustement struc­tu­rel fait partie du pro­blème et non de la solu­tion. L’aide appor­tée au Sud par les pays du Nord est d’un mon­tant ridi­cule et orien­tée vers les pays qui pré­sentent un inté­rêt géos­tra­té­gique : ceux qui en pro­fitent ne sont pas ceux qui en ont le plus besoin. Au contraire, l’annulation totale et immé­diate de la dette du tiers-monde, l’abandon des poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel, le rem­pla­ce­ment du FMI et de la Banque mon­diale par des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques cen­trées sur la garan­tie des droits humains fon­da­men­taux et le res­pect de l’environnement, la réap­pro­pria­tion des res­sources natu­relles par les peuples, la réforme agraire radi­cale, une vaste redis­tri­bu­tion des richesses à l’échelle mon­diale sont les étapes fon­da­men­tales qui doivent per­mettre un chan­ge­ment com­plet de sys­tème dont l’urgence s’impose un peu plus chaque jour.

Damien Millet
porte-parole du CADTM France (www​.cadtm​.org) et auteur avec Eric Toussaint du livre La Crise, Quelles Crises ?, Aden-CADTM-Cetim, à paraître début 2010.

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