PENSER LA GRANDE TRANSITION

La double transformation

La crise des crises

Par Mis en ligne le 23 novembre 2019

Le capi­ta­lisme trans­forme les biens de base asso­ciés à la pro­duc­tion de la vie et de l’échange – le tra­vail, la nature, l’argent et la culture– en mar­chan­dises. Il subor­donne l’économie et la société à l’accumulation du capi­tal. Le capi­ta­lisme et la démo­cra­tie sont essen­tiel­le­ment incom­pa­tibles. Cette incom­pa­ti­bi­lité engendre les ten­dances auto­ri­taires, impé­ria­listes et fas­cistes asso­ciées aux socié­tés capi­ta­listes, ainsi que le carac­tère létal et can­ni­bale de ces socié­tés envers leurs membres les plus faibles. Le revers de cette trans­for­ma­tion des biens fon­da­men­taux de la vie consiste en la pos­si­bi­lité de com­bi­ner les condi­tions de pro­duc­tion et de repro­duc­tion en révo­lu­tion­nant de façon per­ma­nente la société et en met­tant en mou­ve­ment un pro­ces­sus d’innovation sans fin.

C’est de cette nature ambi­va­lente du capi­ta­lisme qu’est née la double tâche de trans­for­ma­tion. Il y a deux sens dans les­quels une telle trans­for­ma­tion est double. Premièrement, il s’agit de sur­mon­ter le carac­tère exploi­teur, oppres­sif et des­truc­teur de la société capi­ta­liste actuelle, tout en créant simul­ta­né­ment des formes qui absorbent/​transcendent la capa­cité de déve­lop­pe­ment des socié­tés modernes sous une forme soli­daire, démo­cra­tique et éco­lo­gique. Deuxièmement, la trans­for­ma­tion doit se pro­duire dans le capi­ta­lisme, mais aussi au-delà. Il s’agit de com­bi­ner la « trans­for­ma­tion vers un capi­ta­lisme socia­le­ment et éco­lo­gi­que­ment régle­menté avec le début d’une deuxième grande trans­for­ma­tion qui nous emmène au-delà du capi­ta­lisme[2] ».

Trois formes de transformation

Depuis le début, il y a tou­jours eu trois approches pour sur­mon­ter le capi­ta­lisme. Le pre­mier cou­rant a com­mencé avec Babeuf et le char­tisme. Le pou­voir poli­tique devait être saisi à tra­vers l’insurrection ou les élec­tions, afin d’entreprendre une recon­fi­gu­ra­tion de la société dans son ensemble.

Un deuxième cou­rant, dans le sillon de Robert Owen, de Fourier et de Cabet, plaça sa foi dans le pou­voir des exemples : des coopé­ra­tives de pro­duc­teurs et de consom­ma­teurs, des banques de tra­vailleurs, des formes de loge­ment coopé­ra­tif et des ins­ti­tu­tions cultu­relles et édu­ca­tives devaient servir de cel­lules ger­mi­nales[3] à une nou­velle société. Des chan­ge­ments concrets dans les cir­cons­tances de sa propre vie, l’autotransformation, la soli­da­rité pra­tique et la démo­cra­tie devaient mon­trer qu’il existe des alter­na­tives au capi­ta­lisme, démon­trant com­ment ces alter­na­tives fonc­tionnent et prou­vant qu’elles sont de loin supé­rieures au capi­ta­lisme.

Le troi­sième cou­rant a misé sur des réformes fon­da­men­tales pour les­quelles il fal­lait se battre (ses pro­ta­go­nistes incluaient Lassalle et Bernstein). Ce cou­rant com­mença par la lutte pour la jour­née de dix heures, puis de huit heures. Plus tard, on a abordé les droits sociaux, l’éducation, la santé et l’environnement.

En dis­cu­tant de ces trois cou­rants, Erik Olin Wright parle de trois stra­té­gies : de rup­ture, inter­sti­tielle et sym­bio­tique[4]. Il faut alors démon­trer com­ment ces alter­na­tives fonc­tionnent et prou­ver qu’elles sont de loin supé­rieures au capi­ta­lisme. Selon moi, une trans­for­ma­tion socioé­co­lo­gique ne réus­sira à pro­vo­quer la chute du capi­ta­lisme que si elle s’avère capable de pour­suivre simul­ta­né­ment les trois stra­té­gies, opé­rant au moyen d’alliances qui se ren­forcent mutuel­le­ment plutôt que de s’opposer l’une à l’autre.

Comment pro­vo­quer la rup­ture ?

La stra­té­gie doit être offen­sive socia­le­ment et cultu­rel­le­ment, ancrée au sein des contre-pou­voirs de gauche. C’est aussi une stra­té­gie qui pénètre à l’intérieur du camp domi­nant, qui agran­dit les fis­sures au sein de ce camp. Une véri­table trans­for­ma­tion doit se trou­ver des par­te­naires issus du bloc domi­nant, sinon, elle sera blo­quée par l’économie, ce qui pro­vo­quera une forte désta­bi­li­sa­tion socié­tale pous­sant une grande partie de la popu­la­tion vers la droite. Et alors, l’échec poli­tique sera iné­luc­table.

Quand il devient clair que les réformes exigent une rup­ture, les cel­lules ger­mi­nales peuvent se répandre, pourvu que les réformes et les rup­tures créent les condi­tions requises. Également, des expé­riences concrètes don­nant aux gens la force de lutter pour les réformes et les rup­tures avec la plus grande déter­mi­na­tion consti­tuent le seul moyen de déve­lop­per les condi­tions sub­jec­tives et objec­tives d’une trans­for­ma­tion en pro­fon­deur.

Les trois grandes batailles de la gauche

La gauche doit défendre la démo­cra­tie libé­rale, qu’elle a tou­jours jus­te­ment cri­ti­quée pour sa réduc­tion à une éga­lité poli­tique for­melle et qui exclut le domaine éco­no­mique. Mais perdre cette démo­cra­tie ouvre la porte à une bar­ba­rie effré­née.

Elle doit pro­té­ger ce qu’on entend par social-démo­cra­tie, en tant que par­ti­ci­pa­tion poli­tique et sociale. Avec les bas salaires et le pré­ca­riat, les craintes liées à l’emploi et les reve­nus se géné­ra­lisent. Avec l’accroissement des écarts dans l’éducation et la santé, les gens sont pré­oc­cu­pés par l’avenir de leurs enfants. Cette peur détruit la démo­cra­tie et la cohé­sion sociale et consti­tue la base du racisme et de la vio­lence. La sécu­rité sociale, indi­vi­duelle et géné­rale, consti­tue des condi­tions indis­pen­sables à la liberté et à l’autodétermination.

Enfin, elle doit construire un pôle de soli­da­rité, en tant que base pour la démo­cra­tie socia­liste. La défense de la démo­cra­tie libé­rale n’est per­ti­nente que si et seule­ment si la poli­tique domi­nante, qui contri­bue à l’érosion de la démo­cra­tie, est éga­le­ment com­bat­tue. Par ailleurs, la social-démo­cra­tie his­to­rique n’apporte aucune solu­tion durable aux pro­blèmes des couches popu­laires. Devant tout cela, la gauche doit donc entre­prendre sa propre trans­for­ma­tion poli­tique. Cela ne peut pas signi­fier un simple retour à la vieille lutte des classes. Le racisme, les rap­ports entre les sexes et les ques­tions sociales, telles l’écologie et la paix, sont indis­so­cia­ble­ment liés. Dépasser cela, c’est faire en sorte que les gens s’organisent dans leur vie quo­ti­dienne, dans les quar­tiers et les lieux de tra­vail, en s’encourageant les uns et les autres à agir ensemble.

Michael Brie[1], cher­cheur à l’Institut d’analyse sociale cri­tique de la Fondation Rosa Luxemburg à Berlin


  1. Extrait d sa pré­sen­ta­tion à l’Association inter­na­tio­nale de socio­lo­gie, Vienne, 10 juillet 2016. Traduction de l’anglais par Pierre Beaudet.
  2. Dieter Klein, Das Morgen tanzt im Heute. Transformation au capi­ta­lisme et à l’enfance, Hambourg, VSA, 2013, p. 15.
  3. Les cel­lules ger­mi­nales sont à l’origine de la for­ma­tion des cel­lules repro­duc­trices. (NdR)
  4. Erik Olin Wright, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017. On peut aussi consul­ter un texte de Jonathan Durand Folco sur le site des NCS : « Des inter­stices à la rup­ture », 24 août 2014, <https://​www​.cahiers​du​so​cia​lisme​.org/​d​e​s​-​i​n​t​e​r​s​t​i​c​e​s​-​a​-​l​a​-​r​u​p​ture/.

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