La double transformation

Le capitalisme transforme les biens de base associés à la production de la vie et de l’échange – le travail, la nature, l’argent et la culture– en marchandises. Il subordonne l’économie et la société à l’accumulation du capital. Le capitalisme et la démocratie sont essentiellement incompatibles. Cette incompatibilité engendre les tendances autoritaires, impérialistes et fascistes associées aux sociétés capitalistes, ainsi que le caractère létal et cannibale de ces sociétés envers leurs membres les plus faibles. Le revers de cette transformation des biens fondamentaux de la vie consiste en la possibilité de combiner les conditions de production et de reproduction en révolutionnant de façon permanente la société et en mettant en mouvement un processus d’innovation sans fin.

C’est de cette nature ambivalente du capitalisme qu’est née la double tâche de transformation. Il y a deux sens dans lesquels une telle transformation est double. Premièrement, il s’agit de surmonter le caractère exploiteur, oppressif et destructeur de la société capitaliste actuelle, tout en créant simultanément des formes qui absorbent/transcendent la capacité de développement des sociétés modernes sous une forme solidaire, démocratique et écologique. Deuxièmement, la transformation doit se produire dans le capitalisme, mais aussi au-delà. Il s’agit de combiner la « transformation vers un capitalisme socialement et écologiquement réglementé avec le début d’une deuxième grande transformation qui nous emmène au-delà du capitalisme[2] ».

Trois formes de transformation

Depuis le début, il y a toujours eu trois approches pour surmonter le capitalisme. Le premier courant a commencé avec Babeuf et le chartisme. Le pouvoir politique devait être saisi à travers l’insurrection ou les élections, afin d’entreprendre une reconfiguration de la société dans son ensemble.

Un deuxième courant, dans le sillon de Robert Owen, de Fourier et de Cabet, plaça sa foi dans le pouvoir des exemples : des coopératives de producteurs et de consommateurs, des banques de travailleurs, des formes de logement coopératif et des institutions culturelles et éducatives devaient servir de cellules germinales[3] à une nouvelle société. Des changements concrets dans les circonstances de sa propre vie, l’autotransformation, la solidarité pratique et la démocratie devaient montrer qu’il existe des alternatives au capitalisme, démontrant comment ces alternatives fonctionnent et prouvant qu’elles sont de loin supérieures au capitalisme.

Le troisième courant a misé sur des réformes fondamentales pour lesquelles il fallait se battre (ses protagonistes incluaient Lassalle et Bernstein). Ce courant commença par la lutte pour la journée de dix heures, puis de huit heures. Plus tard, on a abordé les droits sociaux, l’éducation, la santé et l’environnement.

En discutant de ces trois courants, Erik Olin Wright parle de trois stratégies : de rupture, interstitielle et symbiotique[4]. Il faut alors démontrer comment ces alternatives fonctionnent et prouver qu’elles sont de loin supérieures au capitalisme. Selon moi, une transformation socioécologique ne réussira à provoquer la chute du capitalisme que si elle s’avère capable de poursuivre simultanément les trois stratégies, opérant au moyen d’alliances qui se renforcent mutuellement plutôt que de s’opposer l’une à l’autre.

Comment provoquer la rupture ?

La stratégie doit être offensive socialement et culturellement, ancrée au sein des contre-pouvoirs de gauche. C’est aussi une stratégie qui pénètre à l’intérieur du camp dominant, qui agrandit les fissures au sein de ce camp. Une véritable transformation doit se trouver des partenaires issus du bloc dominant, sinon, elle sera bloquée par l’économie, ce qui provoquera une forte déstabilisation sociétale poussant une grande partie de la population vers la droite. Et alors, l’échec politique sera inéluctable.

Quand il devient clair que les réformes exigent une rupture, les cellules germinales peuvent se répandre, pourvu que les réformes et les ruptures créent les conditions requises. Également, des expériences concrètes donnant aux gens la force de lutter pour les réformes et les ruptures avec la plus grande détermination constituent le seul moyen de développer les conditions subjectives et objectives d’une transformation en profondeur.

Les trois grandes batailles de la gauche

La gauche doit défendre la démocratie libérale, qu’elle a toujours justement critiquée pour sa réduction à une égalité politique formelle et qui exclut le domaine économique. Mais perdre cette démocratie ouvre la porte à une barbarie effrénée.

Elle doit protéger ce qu’on entend par social-démocratie, en tant que participation politique et sociale. Avec les bas salaires et le précariat, les craintes liées à l’emploi et les revenus se généralisent. Avec l’accroissement des écarts dans l’éducation et la santé, les gens sont préoccupés par l’avenir de leurs enfants. Cette peur détruit la démocratie et la cohésion sociale et constitue la base du racisme et de la violence. La sécurité sociale, individuelle et générale, constitue des conditions indispensables à la liberté et à l’autodétermination.

Enfin, elle doit construire un pôle de solidarité, en tant que base pour la démocratie socialiste. La défense de la démocratie libérale n’est pertinente que si et seulement si la politique dominante, qui contribue à l’érosion de la démocratie, est également combattue. Par ailleurs, la social-démocratie historique n’apporte aucune solution durable aux problèmes des couches populaires. Devant tout cela, la gauche doit donc entreprendre sa propre transformation politique. Cela ne peut pas signifier un simple retour à la vieille lutte des classes. Le racisme, les rapports entre les sexes et les questions sociales, telles l’écologie et la paix, sont indissociablement liés. Dépasser cela, c’est faire en sorte que les gens s’organisent dans leur vie quotidienne, dans les quartiers et les lieux de travail, en s’encourageant les uns et les autres à agir ensemble.

Michael Brie[1], chercheur à l’Institut d’analyse sociale critique de la Fondation Rosa Luxemburg à Berlin


  1. Extrait d sa présentation à l’Association internationale de sociologie, Vienne, 10 juillet 2016. Traduction de l’anglais par Pierre Beaudet.
  2. Dieter Klein, Das Morgen tanzt im Heute. Transformation au capitalisme et à l’enfance, Hambourg, VSA, 2013, p. 15.
  3. Les cellules germinales sont à l’origine de la formation des cellules reproductrices. (NdR)
  4. Erik Olin Wright, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017. On peut aussi consulter un texte de Jonathan Durand Folco sur le site des NCS : « Des interstices à la rupture », 24 août 2014, <https://www.cahiersdusocialisme.org/des-interstices-a-la-rupture/.

Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@cahiersdusocialisme.org

Collectif d’analyse politique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4