La difficile renaissance du marxisme militant

Antoine MANESSIS, Le Grand soir, 24 Juillet 2020

 

Le réformisme c’est se fondre dans le légalisme, dans le refus de la lutte, c’est rejeter l’idée de révolution, de rupture, de radicalité. C’est ne pas mettre au centre la question de la propriété collective des moyens de production. Le marxisme c’est fournir la réponse à des alternatives créées par des situations concrètes, à évaluer les rapports de forces, à saisir l’occasion propice pour rendre conscient le mouvement inconscient de l’histoire.

Les marxistes sont confrontés à une situation paradoxale.

D’une part la pensée de Marx n’a jamais été aussi actuelle, pertinente et confirmée par les faits. Mais en contre-partie le marxisme militant connaît une « tragique impuissance à réémerger » selon la formule de Lucien Sève. Constat difficilement contestable.

La panne stratégique du mouvement communiste international, qui fut pendant plusieurs décennies l’expression politique, idéologique et organisationnelle du marxisme, est évidente. Des crises avaient secoué le mouvement, certaines sérieusement, mais la fin de l’Union Soviétique et du bloc socialiste, la mutation capitaliste de la Chine et d’autres pays socialistes, la marginalisation de quasiment tous les partis communistes, voir leur disparition est un fait incontournable et historique.

Cela n’implique pas la fin de la lutte des classes qui est un fait objectif et non le résultat de l’action des marxistes. Cela ne signifie pas que les contradictions du capitalisme sont surmontées ou même surmontables. Cela veut dire que l’alternative traditionnellement revendiquée par le mouvement ouvrier et ses organisations sur des bases marxistes n’est plus opératoire. N’est plus audible. N’est plus crédible. Les tentatives de « renaissance, reconstruction, rénovation » du parti communiste tel que le XXe siècle l’a connu sont toutes des échecs absolus. Il semble que “ s’il est une chose qui n’inquiète vraiment pas le capital aujourd’hui, c’est le sabre de bois de ce révolutionnarisme à l’ancienne dont les perspectives sont nulles ” (L. Sève). Pour le moins, l‘éloignement de toute perspective révolutionnaire est un fait même quand des situations qu’on pourrait qualifier de révolutionnaires existent.

On peut et on doit s’interroger sur cette situation.

Le bilan du long combat ouvrier révolutionnaire, des partis marxistes et des pays se réclamant du socialisme, les pays du “ socialisme réellement existant ”, est pour le moins contradictoire. Mais évacuer l’histoire et ces combats ce serait commettre une grossière erreur politique. Pire, disqualifier cette histoire en lui donnant seulement un jugement négatif voir en la criminalisant serait s’interdire de penser l’avenir. Durant un siècle, au moins, la forme organisée et agissante du marxisme, le mouvement communiste, a mené des luttes titanesques pour l’émancipation des travailleurs, pour la libération nationale de pays et de continents, pour le paix. Il a obtenu des résultats incontestablement positifs quant aux conquêtes sociales et culturelles, tant dans les pays socialistes que dans les pays capitalistes, grâce à un rapport des forces où le mouvement communiste (URSS, Bloc socialiste, Chine populaire, partis communistes, parfois puissants, sur les 5 continents) contribuait à une résultante qui permit des victoires historiques pour les peuples (écrasement du fascisme, libération nationale, niveau de vie, conquêtes ouvrières, victoire au Vietnam…).

La réaction de la bourgeoisie partout, de l’Indonésie à la Grèce, du Guatemala au Vietnam, en Corée ou en Malaisie, partout, même dans les pays de centre, fut d’une violence inouïe. Le nazisme allemand fut une des expressions les plus achevées de cet anticommunisme du capitalisme mais les gorilles d’Amérique Latine, les Somoza ou Pinochet, les Colonels d’Athènes ou les fantoches des Etats-Unis partout, avec Moboutou au Congo, les Saoud an Arabie ou les impérialistes Japonais en Chine, Français en Algérie ou à Madagascar, Belge encore au Congo, déchaînèrent une marée de sang et de mort, de terreur et de misère.

De cette guerre de cent ans l’impérialisme est sorti vainqueur. Le communisme fut défait. Les causes sont multiples, externes par la guerre permanente menée par les impérialistes contre le communisme mais aussi pour des causes internes dues au fonctionnement des partis communistes et des pays socialistes. Des incapacités à résoudre un certain nombre de contradictions du socialisme soviétique et du mode d’organisation des PC. Mais ces partis et ces pays ne tombaient pas du ciel. Lénine ne put faire Octobre que parce que les impérialistes avaient déclenché une guerre mondiale et que les paysans russes étaient confrontés aux nobles propriétaires terriens. Mao n’a pu gagner contre le Kuomintang que parce que celui-ci privait aussi les paysans de la terre et que les communistes avaient combattu réellement les impérialistes japonais. Ho-Chi-Minh a gagné parce qu’il libérait son pays de l’occupant et le réunifiait. Et si Batista avait été un démocrate se souciant des intérêts de son peuple, de sa santé, de son alphabétisation, de sa dignité, Castro aurait été un brillant avocat sans aucun doute dont on ne connaîtrait pas le nom.

Cela doit être dit car l’essentialisation a-historique du marxisme soit comme matrice du « totalitarisme », soit d’une pensée déformée et trahie par le mouvement ouvrier révolutionnaire réel est intellectuellement et factuellement, bref historiquement d’une ineptie absolue. On oublie trop souvent la loi d’action-réaction (la troisième loi de Newton) aussi connue sous le nom de principe des actions réciproques. Elle s’énonce ainsi : « Tout corps A exerçant une force sur un corps B subit une force d’égale intensité, de même direction mais de sens opposé, exercée par le corps B. »

Cela ne signifie pas d’adopter une vision a-critique à l’égard de cette histoire. Des débats incessants traversèrent en interne le mouvement marxiste. Tout au long de son histoire. Mais cela doit être perçu de façon dialectique. Un seul exemple (on pourrait le multiplier par mille) : la simplification, osons le mot, la dogmatisation du marxisme eut des effets contradictoires. D’un coté elle permit une diffusion de masse de quelques principes de base, une mobilisation autour d’une vision commune et universelle, elle contribuait à unir et à permettre l’action des militants qui subissaient une répression extrêmement violente. En même temps nous savons bien que des effets négatifs à ce type de fonctionnement ont affaibli le mouvement une fois que les situations qui avaient produit telle ou telle orientation n’étaient plus à l’ordre du jour. Lorsque le dogmatisme et l’absence de démocratie interne s’imposaient comme le mode de fonctionnement « normal ».

De plus en ce qui concerne les PC des pays développés ceux-ci étaient confrontés à une situation inédite : dans le contexte qui était le leur (en Italie ou en France) entre les années 1950 à 1980, que voulait dire être un parti révolutionnaire ? En quoi était-il révolutionnaire s’il ne faisait pas le révolution ? Les évolutions des PC, on l’a d’ailleurs vu pour peu qu’on ne s’aveugle par doctrinarisme, variaient suivant les circonstances historiques et nationales dans lesquelles il se trouvait. Et la fin du mono-centrisme provoqua de salutaires aggiornamenti mais aussi sema des divisions. Par quel miracle le mouvement révolutionnaire aurait-il échappé à ses contradictions ?

Reste que, dans l’affrontement avec le capitalisme, c’est ce dernier qui vainquit. Et surtout que les marxistes ne parviennent pas à reconstruire ni une stratégie de notre temps, ni à dessiner une organisation pour coordonner le combat de classe. Les différents courants s’affrontent entre eux mais aucun ne parvient à construire une perspective car ils réduisent, comme souvent dans l’histoire du mouvement, le choix entre le réformisme et le dogmatisme. L’approche dialectique fait gravement défaut.

Lukacs prenant, dans son livre laissé inachevé de 1968, une bonne avance sur l’histoire à venir, démontrait que le stalinisme n’avait pas plus représenté l’alternative à la démocratie bourgeoise que la démocratie bourgeoise ne représente l’alternative au stalinisme. Samir Amin soulignait qu’en ayant épuisé leur potentiel de développement, les trois modèles : le Welfare State à l’Ouest, le soviétisée à l’Est, la construction nationale moderniste au Sud, se sont effondrés sans que des alternatives nouvelles permettant aux États, peuples et nations d’aller plus loin ne se soient encore cristallisées

Le dogmatisme, c’est-à-dire une attitude proprement religieuse vis à vis du marxisme ou de la pensée de Lénine est contraire à ce qu’ils furent ou ce qu’ils sont. Le vocabulaire, en ce domaine, est tout aussi significatif : discipline, fidélité, confession (autocritique), hérésie (révisionnisme), apostasie (trahison), excom-munication (exclusion), etc.

Le réformisme c’est se fondre dans le légalisme, dans le refus de la lutte, c’est rejeter l’idée de révolution, de rupture, de radicalité. C’est ne pas mettre au centre la question de la propriété collective des moyens de production.

Le marxisme c’est fournir la réponse à des alternatives créées par des situations concrètes, à évaluer les rapports de forces, à saisir l’occasion propice pour rendre conscient le mouvement inconscient de l’histoire. « 

L’analyse concrète de la situation concrète » implique la compréhension profonde du rôle subalterne de toute construction théorique. L’alternative est un calcul des probabilités dont l’issue reste inconnue. En juin 1915, Lénine acquiert la certitude que la situation est révolutionnaire “ dans la plupart des pays avancés et des grandes puissances d’Europe ”. Aboutira-t-elle à une révolution ? La réponse de Lénine est catégorique : “ Nous l’ignorons et nul ne peut le savoir. ”

Marx comme Lénine puis Gramsci en Europe occidentale récusent les vieilles formules périmées et ceux qui refusaient de modifier leurs conceptions stratégiques au regard des nouvelles réalités, que ce soit les réformistes de la IIe Internationale ou les dogmatiques. Mais l’histoire et certaines contraintes objectives et subjectives sur le mouvement marxiste fit que paradoxalement au nom d’un léninisme intangible et incontestable, fossilisé, une pratique politique très pragmatique fut menée. Le dogme mêlé au pragmatisme est sans doute ce qui caractérise ce qu’on appelle, trop rapidement, le stalinisme.

Le monolithisme revendiqué fut en fait une succession de tournants : classe contre classe, front populaire, guerre inter-impérialiste, guerre nationale anti-fasciste…mais toujours avec des références par rapport à “ la ligne ” toujours juste et intangible des infaillibles directions communistes. Pragmatique mais sous le masque de références de principes intangibles..explosif à terme.

Contradictions qui d’ailleurs finirent par miner les organisations révolutionnaires quand ces contradictions devinrent insupportables au regard du monde qui changeait.

Quel est le lien entre l’alternative progressiste et ces considérations ?

Il est dans le rejet du réformisme et du dogmatisme tout aussi impuissants à faire « réémerger » un courant et une organisation marxiste. Il est dans le refus, au nom de la forteresse assiégée, de l’écrasement de la vie démocratique au sein d’une éventuelle organisation marxiste. Dans l’adaptation à tous les niveaux au monde nouveau qui est le nôtre – y compris et surtout en ce qui concerne l’analyse et la situation des classes subalternes comme disait Gramsci – et cesser de faire tourner les moulins à prières qui ne sont que des épées de bois.

Ce qui est prometteur, entre autres, chez Gramsci c’est qu’on y trouve une constante : le rejet du marxisme comme philosophie de la nécessité historique. Pour cette attitude, Gramsci a été accusé par les réformistes et par les dogmatiques de s’inspirer de thèses volontaristes ou idéalistes. Au contraire, si l’attention de Gramsci est dirigé contre le formalisme matérialiste, il est toujours vigilant contre le danger du volontarisme idéaliste. Du dépassement des deux conceptions opposées naît la philosophie de la praxis, philosophie non pas du fait historique, mais du fait humain dans l’histoire, non de la volonté ou des idées abstraites, mais de l’action de l’homme et des groupes en la dialectique des relations sociales.

Il reste à élaborer une stratégie qui mette en synergie la question de classe et la question nationale, qui tire les conséquences politiques et idéologiques des mutations du capitalisme et donc de la classe ouvrière et des masses populaires, qui retrouve une boussole anti-impérialiste cohérente sans fermer les yeux devant les nouveaux impérialismes, qui fasse le bilan critique et dialectique de l’histoire du mouvement ouvrier, qui construise des organisations démocratiques et qui permette de mener la guerre de positions à laquelle Gramsci nous a invités, traçant une perspective qu’il reste à traduire concrètement.

Vaste programme.