La dictature du pétrolariat

Mis en ligne le 09 juin 2010

La dic­ta­ture du pétro­la­riat

SCHNEEBERGER Thibault

3 juin 2010

Alors qu’il semble que le pétrole conti­nuera de couler dans le Golfe du Mexique au moins jusqu’au mois d’août, BP entre déjà dans l’histoire comme la com­pa­gnie res­pon­sable de la pire catas­trophe éco­lo­gique de l’histoire des Etats-Unis. Selon les esti­ma­tions d’experts amé­ri­cains, ce sont jusqu’à 20 000 barils qui sor­ti­raient chaque jour du puits, soit près de 160 mil­lions de litres de brut depuis le 22 avril. À titre de com­pa­rai­son, lors du désastre de l’Exxon Valdez en 1989, 42 mil­lions de litres « seule­ment » s’étaient répan­dus en Alaska.

Dès le milieu des années 1990, British Petroleum, pion­nier du « green­wa­shing », a pour­tant tout fait pour verdir son image allant jusqu’à se rebap­ti­ser « Beyond Petroleum » (sic). Sauf que depuis l’arrivée du nou­veau direc­teur Tony Hayward en 2007, la com­pa­gnie s’est recen­trée sur ses fon­da­men­taux : la quête effré­née de pétrole et… de pro­fits. La poli­tique de réduc­tion dras­tique des coûts menée par Hayward a pesé sur la sécu­rité, et direc­te­ment conduit à la catas­trophe à laquelle nous assis­tons, impuis­sants, depuis plus d’un mois. Selon un rap­port interne de la firme, il sem­ble­rait que BP ait ignoré plu­sieurs signes qui devaient aler­ter sur les risques d’explosion de sa pla­te­forme Deepwater Horizon, à l’origine de cette incroyable fuite et – on l’oublie sou­vent – de la mort de 11 tra­vailleurs.

C’est donc la logique du profit maxi­mal qui est direc­te­ment en cause ici. D’autant plus que la ges­tion de la catas­trophe a été par­ti­cu­liè­re­ment cynique : BP aura tenté jusqu’au bout de pomper du brut avant d’entreprendre fina­le­ment de bou­cher le puits après un mois de fuite… sans succès. Mais plus encore que l’absence totale de scru­pules du géant pétro­lier et la cou­pable com­pli­cité de l’administration amé­ri­caine, cet épi­sode met en lumière l’incroyable dépen­dance de nos socié­tés aux éner­gies fos­siles. Les mil­lions de litres d’or noir qui étouffent chaque jour un peu plus l’écosystème du Golfe du Mexique, comme les désastres pro­vo­qués depuis des années par l’extraction sau­vage de brut dans le delta du Niger (moins média­tiques mais au moins aussi désas­treux) ou l’exploitation des schistes bitu­mi­neux au Canada, sont autant de signes de la déme­sure dans laquelle le pro­duc­ti­visme nous fait som­brer.

Comme l’explique Michael T. Klare dans ce numéro [1], nous sommes dans une ère nou­velle en matière d’énergie. Le pétrole va deve­nir de plus en plus rare, de plus en plus cher… et de plus en plus sale. Le pic de pétrole (le moment où la pro­duc­tion mon­diale de pétrole attein­dra son maxi­mum) est immi­nent, et les forages en pleine mer sont l’une des seules alter­na­tives pour com­pen­ser l’inéluctable décrois­sance de la plu­part des grands champs de pétrole conven­tion­nel. Et les catas­trophes sont appe­lées à se mul­ti­plier à mesure que nous irons cher­cher l’or noir tou­jours plus loin et plus pro­fond.

Alors que les lob­bies pétro­liers et indus­triels pro­fitent de la gueule de bois post-Copenhague et de la crise éco­no­mique pour frei­ner toute volonté de sortir du « busi­ness as usual », voilà donc que cette marée noire nous rap­pelle qu’il est chaque jour plus urgent de nous défaire de notre pétro-dépen­dance. Or, cela ne se fera pas sans une dimi­nu­tion de notre consom­ma­tion d’énergie en géné­ral, d’autant que nous savons que le nucléaire n’est pas une solu­tion.

Mais, en ces temps de crise éco­no­mique, la quasi-tota­lité du corps poli­tique et éco­no­mique semble tout entier tendu vers un seul objec­tif : la « relance de l’économie » à n’importe quel prix ; une relance fon­da­men­ta­le­ment incom­pa­tible avec les impé­ra­tifs éco­lo­giques. Contradiction insou­te­nable entre fini­tude des res­sources et quête de la crois­sance qu’il faut affron­ter.

Nous ne pou­vons plus igno­rer les liens entre les crises éner­gé­tique, éco­lo­gique et sociale, car lorsque le prix du brut aug­mente, les inéga­li­tés se creusent encore (explo­sion des prix agri­coles, besoins de base qui deviennent un luxe, etc.). Si le gâteau des res­sources est fini, l’urgence est donc à un meilleur par­tage, et à l’élaboration d’une nou­velle recette.

Car plus que jamais, nous avons besoin d’un nou­veau projet de société dans lequel la satis­fac­tion des besoins essen­tiels ne passe plus par l’épuisement des res­sources ni par la mise en danger des géné­ra­tions futures. Cela implique évi­dem­ment de rompre avec les logiques du capi­ta­lisme, mais aussi avec de vieux réflexes pro­duc­ti­vistes. A la pour­suite sans fin d’activités des­truc­trices et éner­gi­vores au nom de l’emploi et de la crois­sance, nous devons oppo­ser des pro­jets de recon­ver­sion pro­gres­sive de pans entiers de notre éco­no­mie dans des acti­vi­tés éco­lo­gi­que­ment sou­te­nables. En atten­dant, chaque auto­mo­bile en moins sur nos routes, chaque immeuble isolé, chaque par­celle de terre gagnée sur le béton pour l’agriculture de proxi­mité est un pas vers la sortie du pétrole. À nous d’y contri­buer.

Thibault Scheeberger

[1] Voir sur ESSF : Tout pour l’or noir, y com­pris la pla­nète, ainsi que Entering the Tough Oil Era – The New Energy Pessimism

* Publié en Suisse dans « soli­da­ri­téS » n°169 (03/06/2010), p. 3.

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