La déraison d’État

Pourquoi muselle-t-on les scientifiques canadiens?

Par Mis en ligne le 16 juin 2014

Nous nous sommes bien fait avoir par les conser­va­teurs. Par cette tac­tique qui consiste à enter­rer les élé­ments faus­se­ment ano­dins d’un projet idéo­lo­gique qui, à la fin, aura com­plè­te­ment réformé ou sac­cagé, d’une manière irré­ver­sible, les ins­ti­tu­tions publiques sous des termes tech­niques de budget, de pro­jets de loi en liasse et de for­mules ambi­guës uti­li­sées lors d’annonces offi­cielles. Et nulle part ailleurs qu’en sciences les dégâts n’auront été aussi impor­tants, sans que le grand public en ait la moindre idée. Ce qui avait com­mencé par les mani­pu­la­tions hon­teuses des bud­gets en envi­ron­ne­ment s’est petit à petit trans­formé en une cen­sure géné­ra­li­sée exer­cée sur des scien­ti­fiques cana­diens. Un son­dage de l’Institut pro­fes­sion­nel de la fonc­tion publique du Canada révé­lait en 2013 que 25 % des pro­fes­sion­nels scien­ti­fiques des ser­vices publics cana­diens avaient direc­te­ment été vic­times d’ingérence poli­tique et avaient été forcés d’exclure ou de modi­fier les résul­tats d’études, de sorte qu’aujourd’hui, 90 % de l’ensemble des dits scien­ti­fiques ne sont plus à l’aise de s’exprimer libre­ment en public.

En 2014 au Canada, la com­mu­nauté scien­ti­fique vit sous un régime auto­ri­taire. Le silence lui est imposé et les menaces de purge de per­son­nel ou de coupes bud­gé­taires pèsent pour les orga­nismes qui ose­raient contre­ve­nir à ce mot d’ordre. Comme si une telle cen­sure n’était pas déjà le comble, une série de nou­velles appa­rem­ment banales ont fait appa­raître tout au long de 2013 ce qui se révèle main­te­nant comme une entre­prise concer­tée pour faire fermer des dizaines de biblio­thèques publiques scien­ti­fiques cana­diennes, chez Pêches et Océans Canada (sept biblio­thèques sur les onze exis­tantes), à Environnement Canada, mais aussi à Santé Canada, met­tant poten­tiel­le­ment en péril la santé des Canadiens. Ces pro­jets de fer­me­tures avaient d’abord été annon­cés comme des pro­grammes de moder­ni­sa­tion et de numé­ri­sa­tion, mais aucun plan concret de numé­ri­sa­tion n’a fina­le­ment été mis en place et, dans les faits, la plu­part des ouvrages éla­gués ont été soit perdus lors de trans­ferts de livres, soit car­ré­ment envoyés au dépo­toir. À la fin, oubliant même ses pro­messes creuses, le ministre des Pêches a bête­ment déclaré en jan­vier der­nier que, de toute manière, per­sonne n’utilisait ces biblio­thèques !

L’obscurantisme du pré­sent

Il n’est pas dif­fi­cile de voir dans ce sac­cage des res­sources publiques une volonté du Parti conser­va­teur de mettre la com­mu­nauté scien­ti­fique au pas et de l’empêcher de nuire aux poli­tiques de déré­gu­la­tion en matière d’énergie ou d’exploitation des res­sources natu­relles. Mais le délire de ces pauvres gou­ver­nants abru­tis par le néo­li­bé­ra­lisme a pris depuis long­temps une dimen­sion idéo­lo­gique qui excède l’aveuglement éco­no­mique et les mani­gances visant à trans­fé­rer le pou­voir gou­ver­ne­men­tal à l’entreprise privée. Le Ottawa Citizen révé­lait par exemple en 2012 que des don­nées aussi tri­viales que celles pro­ve­nant des rele­vés du Conseil natio­nal de Recherches Canada au sujet des quan­ti­tés de neige étaient main­te­nant pra­ti­que­ment inac­ces­sibles, à cause d’une bureau­cra­tie para­noïaque devant relayer chaque demande indi­vi­duelle à un bureau minis­té­riel. Le Parti conser­va­teur du Canada a pro­ba­ble­ment dépassé le stade du res­sen­ti­ment à l’égard du dis­cours scien­ti­fique. Il est aujourd’hui engagé dans une révo­lu­tion qui relève des fon­de­ments mêmes du rap­port au savoir.

La cen­sure déli­bé­rée de spé­cia­listes et la fer­me­ture mas­sive de biblio­thèques n’ont rien d’un acte anodin. Devant elles, des images vio­lentes d’autodafé et de mise à l’index, une his­toire très lourde d’obscurantisme et de dérives tota­li­taires sur­gissent spon­ta­né­ment. On connaît l’existence de liens entre la direc­tion du Parti conser­va­teur du Canada et une cer­taine base chré­tienne évan­gé­liste ou fon­da­men­ta­liste. Mais avant d’en conclure à une guerre ouverte contre la science au nom de la reli­gion, il fau­drait peut-être se rap­pe­ler ce que conte­naient ces biblio­thèques : prin­ci­pa­le­ment des don­nées, beau­coup de don­nées. Si on vou­lait défi­nir l’obscurantisme à l’origine de la fer­me­ture des biblio­thèques et du musel­le­ment des scien­ti­fiques, il serait juste de sou­li­gner qu’il a plus à voir avec l’éclairage sur le pré­sent qu’avec la connais­sance dans ce qu’elle a de plus fon­da­men­tal. C’est vrai­sem­bla­ble­ment au nom de ce même obs­cu­ran­tisme qu’en 2011 les conser­va­teurs ont aboli l’obligation de rem­plir le long ques­tion­naire du Recensement, pri­vant ainsi Statistique Canada de toute forme de por­trait objec­tif de la démo­gra­phie cana­dienne.

Dans toutes ces mesures, on peut tou­jours per­ce­voir une forme de calcul poli­tique ou éco­no­mique, mais il faut bien avouer qu’elles dépassent le calcul et pro­viennent d’une volonté de recon­fi­gu­rer le rap­port des Canadiens au monde. Servent-elles d’ailleurs à quelque chose ? Du point de vue de ce ren­ver­se­ment du rap­port de force que le néo­li­bé­ra­lisme tente d’établir entre l’entreprise privée et l’État, il y a pour ce der­nier bien des gains à faire. Si seules quelques entre­prises sont en mesure de dres­ser un por­trait précis de notre pré­sent, elles auront effec­ti­ve­ment l’avantage sur les orga­nismes exté­rieurs, publics ou citoyens, qui seraient tentés de dénon­cer leurs excès. Mais il semble que ce ne soit pas uni­que­ment au nom de ce rap­port de force que les conser­va­teurs mettent de l’avant l’obscurantisme face au pré­sent. Car le néo­li­bé­ra­lisme, après tout, n’a jamais été fort sur la cen­sure. Sa jouis­sance, il la trouve à détour­ner à l’avantage de l’entreprise privée des inves­tis­se­ments publics. Le combat du néo­li­bé­ra­lisme contre ses détrac­teurs a tou­jours été mené sur le ter­rain de la jus­tice civile, à tra­vers une mani­pu­la­tion des ententes gou­ver­ne­men­tales, des contrats publics et des procès inten­tés contre tous ses oppo­sants. En géné­ral, le néo­li­bé­ra­lisme croit sa cause juste et pré­fère démon­trer que ses détrac­teurs sont dans l’erreur plutôt que de leur reti­rer l’accès à quelque donnée que ce soit. La pensée cal­cu­la­trice des néo­li­bé­raux irait plutôt dans le sens d’un détour­ne­ment des res­sources publiques don­nant à l’entreprise privée un accès pri­vi­lé­gié à des don­nées dont la col­lecte aurait été finan­cée par le public. Mais, dans la réa­lité de ce voile jeté sur le pré­sent, il semble y avoir un je-ne-sais-quoi qui se révèle exas­pé­rant pour l’idéologie néo­li­bé­rale, une chose excé­dant le calcul, tou­chant à la nature même de la science, et avec laquelle les conser­va­teurs sont mani­fes­te­ment mal à l’aise. Si mal à l’aise qu’ils pré­fèrent encore faire l’impasse sur les don­nées du pré­sent plutôt que de trou­ver une manière de détour­ner le finan­ce­ment public vers une res­tric­tion de leur accès.

La Bêtise abso­lue

Cette purge des don­nées est bien moti­vée par le trans­fert de pou­voirs de l’État vers l’entreprise privée. John McDougall, le pré­sident du Conseil natio­nal de recherches Canada, l’a exprimé lorsqu’il décla­rait en juin 2013 que les nou­velles idées ou les décou­vertes sont sans inté­rêt si elles ne connaissent pas d’application com­mer­ciale ou « socié­tale », ce qui revient à dire que la science, au Canada, devrait se résu­mer, à partir de main­te­nant, à l’ingénierie et non plus se concen­trer sur la recherche fon­da­men­tale. La stra­té­gie est en droite ligne avec l’idée d’ignorer les don­nées du pré­sent, puisque l’ingénierie ne découvre rien, elle déve­loppe à partir du savoir exis­tant. Or, l’industrie a tou­jours été fondée sur l’ingénierie et jamais sur la recherche fon­da­men­tale, qu’elle ne peut consi­dé­rer que d’une manière somp­tuaire, comme une pro­duc­tion inutile.

Même si les don­nées du pré­sent pos­sèdent une valeur poten­tielle pour l’industrie, elles recèlent aussi une part mena­çante, étran­gère, irré­duc­tible à tout modèle éco­no­mique ou poli­tique, et c’est peut-être ce qui fait peur aux conser­va­teurs. Les don­nées du pré­sent pointent vers le deve­nir du monde, elles confirment sou­vent les modèles exis­tants, mais peuvent aussi indi­quer des inco­hé­rences sus­cep­tibles d’entraîner la rup­ture de ces modèles. L’État, lorsqu’il n’est pas au seul ser­vice de l’entreprise privée et de la pros­pé­rité, est res­pon­sable devant les don­nées du pré­sent. C’est à lui que revient la ges­tion des pro­blèmes de santé publique, d’environnement, de popu­la­tion. Or, le Parti conser­va­teur du Canada, abruti par l’idéologie néo­li­bé­rale, a refoulé cette res­pon­sa­bi­lité jusqu’à som­brer dans une para­noïa typi­que­ment conser­va­trice qui l’amène à sys­té­ma­ti­que­ment nier le pré­sent. À croire, à la suite de Francis Fukuyama (l’économiste ultra­li­bé­ral auteur de La fin de l’histoire et le der­nier homme), que l’histoire est effec­ti­ve­ment ter­mi­née. En tout cas, que les conser­va­teurs se débrouillent pour qu’il en soit ainsi et que le trans­fert de pou­voir de l’État vers l’entreprise privée puisse suivre son cours sans imprévu.

On pour­rait croire que le Parti conser­va­teur du Canada est hégé­lien. Car son rap­port à la science et au savoir est lié à la convic­tion pro­fonde que nous sommes arri­vés au savoir absolu et qu’il ne reste plus, aussi bien aux divers minis­tères s’occupant de science qu’au Conseil de recherches, qu’à tra­vailler conjoin­te­ment avec l’industrie pour un déve­lop­pe­ment opti­mal des pos­si­bi­li­tés d’exploiter nos res­sources et de tirer le meilleur ren­de­ment pos­sible de la popu­la­tion active. Le Parti conser­va­teur du Canada est hégé­lien, comme tous ces bêtes hégé­liens du dix-neu­vième siècle qui croyaient que l’histoire se ter­mi­nait avec Hegel. Mais il suffit de se plon­ger dans l’Encyclopédie de Hegel pour voir la manière dont son tra­vail de phi­lo­sophe ne se fai­sait qu’à partir des don­nées du pré­sent, d’un pré­sent en mou­ve­ment qu’il pei­nait à assem­bler, à agen­cer, pour en faire la mani­fes­ta­tion de ce qu’il appe­lait l’Esprit absolu. Il y a chez Hegel un bri­co­lage plutôt qu’un triomphe, un bri­co­lage inouï, fas­ci­nant, mais qui n’a pu se faire qu’en dia­logue avec tout ce que son époque pro­dui­sait en fait de savoir et de don­nées. Le Parti conser­va­teur du Canada, dans sa para­noïa de la fin de l’histoire, croit être arrivé à l’Esprit absolu. Mais il n’atteint que la Bêtise. Et c’est au nom de cette Bêtise qu’il cen­sure les plus grands esprits de ce pays, qu’il a jeté et qu’il jette encore par conte­neurs des cen­taines de tonnes de rap­ports conte­nant les don­nées du pré­sent et qu’il confond recherche fon­da­men­tale et ingé­nie­rie. Croyant le Canada arrivé au pinacle du savoir, le Parti conser­va­teur est en train de le figer dans le passé, dans un ins­tan­tané de l’état des connais­sances qui date d’il y a quelques années et dont il n’y aura bien­tôt plus rien à tirer, éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, envi­ron­ne­men­ta­le­ment. Et tous les Canadiens en paie­ront alors le prix.

Mathieu Arsenault est auteur et cri­tique. Il anime le blog Doctorak, Go ! depuis novembre 2008. Son plus récent livre, La vie lit­té­raire, est paru au Quartanier.

Liberté, été 2014

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