La santé malade du capitalisme

La dépression : une épreuve sociale à part entière

Souffrance psychique et capitalisme

Par Mis en ligne le 17 mai 2020

L’individu humain, peu importe sa sin­gu­la­rité, ne souffre pas comme il le veut. Même s’il souffre somme toute indi­vi­duel­le­ment et que cer­taines dimen­sions de sa souf­france res­te­ront à jamais dans son for inté­rieur, la gram­maire de sa souf­france ne lui appar­tient pas : elle appar­tient à tous et à per­sonne. Un mal fort répandu, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment reconnu, nor­ma­ti­ve­ment balisé et socia­lisé jusqu’à la plus dérou­tante des fami­lia­ri­tés appelle sou­vent un remède qui par­tage en gros les mêmes carac­té­ris­tiques. Comme la névrose et la psy­cha­na­lyse for­mèrent naguère un couple indis­so­ciable, la dépres­sion contem­po­raine et les anti­dé­pres­seurs s’offrent aujourd’hui comme un exemple remar­quable d’un tel tandem.

Au Canada, au cha­pitre des motifs de consul­ta­tion médi­cale, la dépres­sion se classe au troi­sième rang avec un chiffre effa­rant de 8 mil­lions de consul­ta­tions par année après l’hypertension (envi­ron 20 mil­lions) et le dia­bète (envi­ron 10 mil­lions)[1]. Le trai­te­ment dit de choix pour la com­battre est sans conteste l’antidépresseur qui se hisse au pre­mier rang des caté­go­ries des médi­ca­ments déli­vrés par des phar­ma­cies avec 34 mil­lions d’ordonnances annuelles exé­cu­tées, suivi de près par les hypo­cho­les­té­ro­lé­miants (31 mil­lions d’ordonnances)[2]. Il s’agit, nous dit-on, d’une véri­table « épi­dé­mie » qui est aujourd’hui la prin­ci­pale cause d’incapacité[3] en Occident et on estime qu’elle devien­dra la prin­ci­pale cause de mor­bi­dité en 2020[4]. Cette « mala­die » plutôt récente[5] est deve­nue tel­le­ment « géné­rale » qu’elle doit être prise en charge essen­tiel­le­ment par les méde­cins « géné­ra­listes ». Car ce sont eux, à plus de 80 %, qui la diag­nos­tiquent[6] avec une aisance remar­quable et qui pres­crivent les anti­dé­pres­seurs avec une rapi­dité éton­nante. Même l’État, le minis­tère de la Santé et des Services sociaux du Québec en l’occurrence, encou­rage et cau­tionne cette dyna­mique nor­ma­tive, médi­cale et mar­chande qui asso­cie la soi-disant mala­die à un médi­ca­ment soi-disant spé­ci­fique[7]. En effet, la nou­velle cam­pagne publi­ci­taire offi­cielle, lancée en 2012, affirme sans la moindre nuance que : « Tout comme le cancer, la dépres­sion est une vraie mala­die »[8]. Pour une « vraie mala­die », on consulte donc un « vrai méde­cin » qui pres­crit presque inva­ria­ble­ment un « vrai médi­ca­ment », à savoir l’antidépresseur[9]. La porte est ainsi offi­ciel­le­ment fermée à double tour tant par les agences gou­ver­ne­men­tales que non gou­ver­ne­men­tales à toute autre inter­pré­ta­tion de la dépres­sion qui ne soit pas médi­cale et à toute autre réponse pour la contrer qui ne soit pas médi­ca­men­teuse.

Et cette pers­pec­tive est domi­nante, malgré le fait qu’aucune des cer­ti­tudes impli­cites ou expli­cites conte­nues dans cette dyna­mique de patho­lo­gi­sa­tion réduc­trice ne semble tenir sans une sérieuse mise en garde. Ni les défi­ni­tions éta­blies du mal éprouvé (noso­gra­phie), ni les causes évo­quées pour l’expliquer (étio­lo­gie), ni encore les effets escomp­tés des médi­ca­ments que l’on affirme obs­ti­né­ment spé­ci­fiques (thé­ra­peu­tiques) ne sont incon­tes­tables. Toutefois, rien n’y fait, le tandem « dépres­sion-anti­dé­pres­seur » semble avan­cer tel un rou­leau com­pres­seur à l’échelle de la société autour d’un para­doxe soli­de­ment ancré dans les logiques pro­fes­sion­nelles-médi­cales, phar­ma­ceu­tiques-mar­chandes[10] et sociales-nor­ma­tives : on n’a jamais pris autant d’antidépresseurs[11] et on n’a jamais été autant dépri­més. À l’échelle de la société, la ferme résis­tance de la dépres­sion dément empi­ri­que­ment l’efficacité pro­cla­mée des « trai­te­ments de choix » tour à tour hissés au rang de molé­cules vedettes (du Prozac à Effexor, en pas­sant par Paxil).

La dépres­sion contem­po­raine : une affaire de société

Comment expli­quer tou­te­fois la géné­ra­li­sa­tion extra­or­di­naire des mêmes souf­frances et dys­fonc­tion­ne­ments chez des mil­lions d’individus par­tout en Occident et de plus en plus ailleurs ? Rien dans les argu­men­ta­tions de la psy­chia­trique actuelle ne permet de com­prendre pour­quoi tant de per­sonnes se sont mises à pro­duire des signes et des symp­tômes dans la figure syn­dro­mique de la dépres­sion. Celle-ci, telle qu’elle se mani­feste empi­ri­que­ment à l’échelle de la société ainsi que la manière ins­ti­tu­tion­na­li­sée de la prendre en charge, de la com­battre ou de la gérer, est à la fois un phé­no­mène indis­so­cia­ble­ment social et psy­cho­lo­gique. Comme l’a montré Ehrenberg[12] dans un tra­vail désor­mais clas­sique, la névrose freu­dienne révé­lait les carac­té­ris­tiques géné­rales d’une société carac­té­ri­sée par la réfé­rence à la dis­ci­pline, au conflit et à la culpa­bi­lité, alors que la dépres­sion actuelle révèle les exi­gences d’une socia­lité pro­fon­dé­ment mar­quée par la réfé­rence à l’autonomie, à la res­pon­sa­bi­lité et à la per­for­mance. L’un des secrets du « succès » social d’un pro­blème de santé men­tale, c’est-à-dire la magni­tude impor­tante de sa pré­va­lence, se trouve dans le fait qu’il est déjà partie inté­grante de la socia­lité ordi­naire à titre de « faille » poten­tielle en tant qu’incapacité à répondre aux exi­gences géné­rales d’adaptation à une époque donnée. La névrose d’hier et la dépres­sion d’aujourd’hui repré­sentent ainsi les formes emblé­ma­tiques de la « ner­vo­sité sociale » de leur temps plutôt que des simples patho­lo­gies médi­cales, au sens réduc­teur du terme, que l’on peut trai­ter uni­la­té­ra­le­ment avec une thé­ra­pie exclu­si­ve­ment médi­cale. L’expression « ner­vo­sité sociale » consti­tue une ten­ta­tive concep­tuelle d’hybridation de ce qui est autant irré­duc­tible qu’inséparable : le « psy­chisme per­turbé » et le « social pro­blé­ma­tique »[13].

Dans cette optique, la dépres­sion peut être envi­sa­gée comme une épreuve sociale[14] à part entière plutôt que comme une mala­die du cer­veau. Sociologiquement par­lant, les épreuves sont des défis his­to­riques, socia­le­ment pro­duits et inéga­le­ment dis­tri­bués, que les indi­vi­dus sont contraints d’affronter de manière sin­gu­lière. Bien que la dépres­sion soit lar­ge­ment pro­duite à l’échelle de la société par des ten­sions dues aux modes d’organisation sociale, elle est cap­tu­rée « spé­ci­fi­que­ment » par des dis­ci­plines et pra­tiques qui tentent de la défi­nir, de la réduire et de la gérer sur le seul ter­rain médi­cal. Tout comme la pau­vreté, l’espérance de vie ou les acci­dents de la route, la dépres­sion est très inéga­le­ment dis­tri­buée au Canada, notam­ment en termes de genre, d’âge et de situa­tion socio-éco­no­mique[15]. En effet, la dépres­sion, comme d’autres phé­no­mènes dont les dimen­sions sociales sont davan­tage évi­dentes, agit comme révé­la­teur des aspects pro­blé­ma­tiques de l’individualité ordi­naire actuelle[16] en met­tant en lumière les prin­ci­pales exi­gences aux­quelles les indi­vi­dus en société sont inéga­le­ment et puis­sam­ment confron­tés dans les dif­fé­rentes sphères de leur vie (famille, tra­vail, études, etc.). Ainsi envi­sa­gée, la dépres­sion consti­tue une sorte d’épreuve latente qui « teste » empi­ri­que­ment, avec une régu­la­rité sta­tis­tique éton­nante, les limites de ce qu’on nous demande d’être et de faire en tant qu’individus aujourd’hui, la lutte per­pé­tuelle entre les inter­pel­la­tions ins­ti­tu­tion­nelles d’adaptation sociale (domi­na­tions ordi­naires) et les ten­ta­tives d’investissement de nou­velles pos­si­bi­li­tés d’action (résis­tances ordi­naires). Le com­plexe et vaste uni­vers actuel de la santé men­tale (pra­tiques psy­cho­so­ciales, psy­cho­thé­ra­peu­tiques, psy­chia­triques, psy­cho­phar­ma­co­lo­giques, psy­choé­du­ca­tives, etc.) consti­tue un lieu pri­vi­lé­gié d’observation des dif­fé­rentes formes de régu­la­tion des conduites non conformes au sens large du terme. Un lieu où se mani­festent cer­taines injonc­tions sociales indi­quant aux sujets ce qu’on attend d’eux, un lieu où ceux-ci témoignent de leur résis­tance à ces injonc­tions par des symp­tômes, de la souf­france ou des « pas­sages à l’acte » et, enfin, un lieu de recon­duc­tion de cer­taines iden­ti­tés (indi­vidu en bonne ou en mau­vaise santé men­tale) dans le cadre des­quelles les sujets sont censés se recon­naître et « fonc­tion­ner ». L’épreuve dépres­sive met ainsi en lumière les ten­sions pro­duites par la forme sociale de l’individualité ordi­naire (qui est la même pour toutes et tous) et celle qui est socia­le­ment pro­duite sur chaque indi­vidu sin­gu­lier (sur leurs condi­tions de vie et tra­jec­toires par­ti­cu­lières) qui feront que cer­tains d’entre eux seront sys­té­ma­ti­que­ment ter­ras­sés et mis hors jeu social par des dérè­gle­ments psy­cho­so­ciaux spé­ci­fiques. Ceux-ci leur signalent clai­re­ment que, désor­mais, ils ne sont plus des indi­vi­dus comme les autres et qu’ils devront se sou­mettre à des stra­té­gies d’intervention ins­ti­tu­tion­na­li­sées pré­vues pour tous et toutes afin de reve­nir dans la confor­mité. C’est en ce sens que la dépres­sion est l’ombre portée de l’individualité contem­po­raine[17], car elle incarne objec­ti­ve­ment une forme de résis­tance ordi­naire et ano­nyme aux formes géné­rales de la confor­mité sociale éga­le­ment ordi­naire et ano­nyme.

Dans cette optique, l’épreuve dépres­sive se déploie tou­jours au-delà de sa seule mise en forme psy­chia­trique « offi­cielle » – le syn­drome dépres­sif, la dépres­sion majeure, la mala­die dépres­sive, le dérè­gle­ment de l’équilibre des neu­ro­trans­met­teurs (séro­to­nine, nora­dré­na­line, dopa­mine), etc.[18] – qui s’efforce, sans succès, de la réduire à une seule de ses consis­tances onto­lo­giques : le « mental patho­lo­gique ». L’analyse des récits de per­sonnes ayant reçu un diag­nos­tic de dépres­sion majeure, tel que le montrent plu­sieurs de nos recherches[19], met bien en lumière com­ment les gram­maires[20] nor­ma­tives de l’épreuve dépres­sive mordent à la fois dans le « corps social » et dans l’« esprit social » des indi­vi­dus au-delà de leurs carac­té­ris­tiques sin­gu­lières, qu’elles soient psy­cho­lo­giques ou bio­lo­giques, et qui semblent insuf­fi­santes pour expli­quer ce qu’ils sont en train d’éprouver.

Ne pas pou­voir, ne pas pou­voir vou­loir : les « symp­tômes » sociaux de la dépres­sion

On pour­rait syn­thé­ti­ser l’épreuve dépres­sive selon deux grandes for­mules inlas­sa­ble­ment évo­quées par les indi­vi­dus qui en font concrè­te­ment l’expérience : « ne pas pou­voir » et « ne pas pou­voir vou­loir ». La pre­mière réfère lar­ge­ment au « dérè­gle­ment »[21] du corps des indi­vi­dus en termes « méca­niques » ou « éner­gé­tiques », tandis que la deuxième concerne le dérè­gle­ment de leur esprit en termes de « moti­va­tion », de « sens » ou de « moral ». De quelle manière le corps d’une per­sonne dépri­mée est-il déré­glé au sens de « ne pas pou­voir » ? La dif­fi­culté majeure à laquelle est confronté le déprimé, la dépri­mée, s’exprime par la dimi­nu­tion, le ralen­tis­se­ment, le blo­cage, l’entrave, l’arrêt, l’impossibilité de l’action. Ne pas fonc­tion­ner, et dans une moindre mesure connaître une réduc­tion de ses per­for­mances habi­tuelles, c’est le drame pre­mier du déprimé. Le terme « fonc­tion­ner » est en effet omni­pré­sent et se décline de manière variée dans les récits des dépriméEs : ne pas pou­voir fonc­tion­ner au tra­vail sous le regard des autres et de soi-même ; ne pas pou­voir fonc­tion­ner mini­ma­le­ment, sou­vent sans témoin gênant, dans l’intimité du chez soi ; ne pas pou­voir gérer les res­sorts essen­tiels de son orga­nisme (som­meil, éner­gie, appé­tit, etc.), voire ne pas pou­voir trou­ver le moindre souffle vital. Et c’est plus par­ti­cu­liè­re­ment au tra­vail qu’on fait preuve quo­ti­dien­ne­ment de « fonc­tion­ne­ment » et de « vita­lité », c’est-à-dire d’existence sociale et indi­vi­duelle plus que par­tout ailleurs.

De quelle manière l’esprit d’un déprimé est-il déré­glé au sens de « ne pas pou­voir vou­loir » ? Les per­sonnes dépri­mées vou­draient « pou­voir vou­loir », mais elles « ne peuvent pas », « n’y arrivent pas », « ne réus­sissent pas ». En ordre d’importance, cette contrainte s’exprime par la désaf­fec­tion (décon­nexion, apa­thie, dés­in­té­res­se­ment, iner­tie, etc.), la tris­tesse (pleurs, nos­tal­gie, mélan­co­lie, etc.), le pes­si­misme (pen­sées néga­tives, avenir sans issue, etc.), l’auto-dévalorisation (mau­vaise estime de soi, sous-esti­ma­tion de ses capa­ci­tés per­son­nelles, etc.), la perte de contrôle de ses pen­sées et de son auto­no­mie (manque d’initiative, confu­sion, perte de concen­tra­tion, etc.) et, enfin, l’autodestruction (pen­sées sui­ci­daires, aban­don impor­tant de sa per­sonne, etc.).

À la fois état d’âme, moti­va­tion et cog­ni­tion déré­glés, l’esprit déprimé ne pour­rait être réduit aux registres gal­vau­dés de la souf­france et de la tris­tesse tous azi­muts. Il doit plutôt être relié aux enjeux cru­ciaux de l’individualité contem­po­raine : connexion alerte et per­ma­nente au monde, valo­ri­sa­tion des qua­li­tés intrin­sè­que­ment indi­vi­duelles (confiance en soi, estime de soi, etc.), valo­ri­sa­tion de ses propres capa­ci­tés à chan­ger les choses (prise d’initiatives, prise de déci­sions éclai­rées, enga­ge­ment dans des com­bats quo­ti­diens, etc.), dis­po­si­tion tour­née vers l’avenir (for­mu­la­tion de pro­jets, recherche de nou­veaux hori­zons et d’opportunités à décou­vrir, etc.), auto­no­mie (auto­suf­fi­sance, prise en charge de soi, auto­res­pon­sa­bi­li­sa­tion, etc.). Toutes ces dimen­sions car­di­nales de l’individualité ordi­naire, lar­ge­ment ins­ti­tuées à l’échelle du social, font cruel­le­ment défaut chez l’individu déprimé qui incarne péni­ble­ment et malgré lui son ombre sociale.

Seul ou seule avec experts

L’épreuve dépres­sive est deve­nue un enjeu majeur de santé publique, car elle com­pro­met la per­for­mance sociale de la popu­la­tion active du fait de sa pré­va­lence impres­sion­nante[22]. Elle est un mal géné­ra­lisé devenu l’affaire de méde­cins géné­ra­listes pour des rai­sons d’ordre théo­rique (elle se pré­sente comme un trouble trop « banal » pour inté­res­ser vrai­ment les spé­cia­listes psy­chiatres) et pra­tique (elle consti­tue un trouble « massif », qui néces­site des « effec­tifs pres­crip­teurs » suf­fi­sants). Avec l’appui déci­sif de l’ensemble de la puis­sante indus­trie phar­ma­ceu­tique, la psy­cho­phar­ma­co­lo­gie a réussi admi­ra­ble­ment à expor­ter dans l’imaginaire et les pra­tiques cli­ni­ciennes son modèle idéa­lisé liant un « trouble spé­ci­fique », consi­déré de plus en plus comme chro­nique, à une « molé­cule thé­ra­peu­tique spé­ci­fique » qui soigne mais ne guérit pas. Ce mou­ve­ment d’ensemble à la fois social, scien­ti­fique et éco­no­mique est accom­pa­gné, d’une part, par une « mon­dia­li­sa­tion » inédite des gram­maires psy­cho­pa­tho­lo­giques état­su­nienne (DSM) et euro­péenne (CIM[23]) et, d’autre part, par un dépla­ce­ment majeur des pré­oc­cu­pa­tions de l’épidémiologie qui, pas­sant de la mor­ta­lité et des mala­dies aiguës aux mala­dies chro­niques et à l’incapacité, l’amène à se recen­trer sur les contre­per­for­mances sociales.

S’il est vrai que l’individu déprimé « sait » géné­ra­le­ment à l’avance ce que la dépres­sion signi­fie en termes d’expérience sociale, c’est le diag­nos­tic médi­cal qui trans­forme sa plainte ambi­guë en un trouble mental « spé­ci­fique » auquel cer­taines stra­té­gies de soins « spé­ci­fiques », notam­ment l’antidépresseur, sont étroi­te­ment asso­ciées, voire stan­dar­di­sées. Désormais, l’individu déprimé est « seul avec experts » (le méde­cin géné­ra­liste, le psy­chiatre ou le psy­cho­logue) pour gérer tech­ni­que­ment l’enjeu cru­cial de l’épreuve dépres­sive apla­tie par ces dis­po­si­tifs : le réta­blis­se­ment de l’action. Dans ce contexte, les expres­sions « avoir une vie nor­male », « fonc­tion­ner nor­ma­le­ment », « faire face à la vie », « s’occuper de ses pro­blèmes », « rede­ve­nir quelqu’un de normal » appa­raissent très fré­quem­ment dans les entre­vues pour décrire l’effet sou­haité de l’antidépresseur. Les rap­ports avec la médi­ca­tion sont tou­te­fois com­plexes, ambi­va­lents et variés[24] : on peut passer de la réti­cence au recours à la molé­cule à la rési­gna­tion à la néces­sité de s’y plier, tran­si­ter alter­na­ti­ve­ment par les mul­tiples figures de l’« effi­ca­cité »[25], s’embourber par­fois dans une spi­rale d’essais de dosages, de rechutes et de recom­men­ce­ments, réus­sir un arrêt à un stade par­ti­cu­lier, subir un sevrage éprou­vant ou même inté­grer la molé­cule dans sa vie de manière défi­ni­tive.

Au cours de ce périple hasar­deux, où c’est non seule­ment le statut des anti­dé­pres­seurs qui fait l’objet de débats thé­ra­peu­tiques quant à leur effi­ca­cité réelle, mais aussi son propre statut iden­ti­taire qui est en jeu (on ne sait pas très bien qui on était et qui on est en train de deve­nir), on peut réus­sir à « aller moins mal », « mieux » et même par­fois « bien ». On peut éga­le­ment, mais plus rare­ment, « ne plus dépri­mer » grâce à une sortie d’épreuve réus­sie, ou bien « ne plus se réta­blir », et faire de l’épreuve le lieu dra­ma­tique de sa survie. Une chose est sûre, les marques de l’épreuve, même sur­mon­tée, balisent tantôt en fili­grane, tantôt bru­ta­le­ment, les nou­velles limites concrètes des tra­jec­toires post­dé­pres­sives indi­vi­duelles, car elles mettent en relief une fis­sure dans les rem­parts de l’individualité avec laquelle il faudra apprendre à vivre réel­le­ment (dans le cas d’un défi­cit) ou en fili­grane (dans le cas d’une fra­gi­lité). Les « autres » (famille, amiEs, proches) ne jouent le plus sou­vent qu’un rôle de miroir invo­lon­taire dans lequel l’individu peut éva­luer les oscil­la­tions pré­oc­cu­pantes de sa « moyenne sociale à soi » dans un contexte où l’on pri­vi­lé­gie les per­for­mances immé­diates. L’individu déprimé est au bout du compte un fusible qui brûle tou­jours seul, figure emblé­ma­tique des ten­sions ordi­naires des socié­tés d’individualisme de masse.

Seul ou seule au tra­vail

Dans la très grande majo­rité des cas, c’est le monde du tra­vail qui est asso­cié clai­re­ment à l’épreuve dépres­sive. On peut dif­fi­ci­le­ment expli­quer aux autres et s’expliquer à soi-même les tenants et abou­tis­sants de l’épreuve dépres­sive sans réfé­rer d’une manière ou d’une autre à l’univers du tra­vail, mesure par excel­lence de la valo­ri­sa­tion, voire de l’existence sociale contem­po­raine, et barème ins­ti­tué de la com­pa­rai­son avec autrui. Peu importe les situa­tions, qu’il s’agisse des effets d’un pro­ces­sus latent d’usure à long terme (tra­vail sans relief, peu valo­ri­sant, effort phy­sique et mental sou­tenu pen­dant des années, etc.), d’une conjonc­ture par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vante (chan­ge­ment de l’organisation du tra­vail, pro­mo­tion ou rétro­gra­da­tion, modi­fi­ca­tions au niveau des res­pon­sa­bi­li­tés et des tâches, aug­men­ta­tion ou dimi­nu­tion sou­daine de la charge de tra­vail, etc.) ou encore d’un concours de cir­cons­tances dif­fi­ciles (coïn­ci­dence des pro­blèmes au tra­vail avec cer­tains évé­ne­ments pénibles d’ordre per­son­nel, rela­tion­nel, de santé, etc.), l’activité de tra­vail, le rap­port au tra­vail ou le monde du tra­vail sont sys­té­ma­ti­que­ment évo­qués pour donner un sens à l’épreuve dépres­sive.

Tandis que les névroses, du moins dans une pers­pec­tive freu­dienne, ren­voyaient de manière géné­rale à des orien­ta­tions nor­ma­tives soli­de­ment reliées aux ten­sions fami­liales, à la répres­sion (du désir) et au passé (l’enfance), la dépres­sion ren­voie aussi à des orien­ta­tions nor­ma­tives tout autant solides, mais liées cette fois-ci aux ten­sions du monde du tra­vail, au rap­port à soi (et à ses limites) et au pré­sent[26]. La géné­ra­li­sa­tion de l’épreuve dépres­sive nous signale non seule­ment que le monde fami­lial et celui du tra­vail se sont pro­fon­dé­ment trans­for­més, mais éga­le­ment que cer­taines ten­sions sociales fon­da­men­tales se sont redis­tri­buées de manière spec­ta­cu­laire entre ces deux mondes. Ne doit-on pas alors réexa­mi­ner en pro­fon­deur la vieille équa­tion clas­sique de Berger et Luckmann qua­li­fiant la socia­li­sa­tion « pri­maire » (cor­res­pon­dant grosso modo à la famille) d’essentiellement « affec­tive » et la socia­li­sa­tion « secon­daire » (cor­res­pon­dant grosso modo au tra­vail) d’essentiellement « cog­ni­tive » au regard de carac­té­ris­tiques actuelles des socié­tés d’individualisme de masse ?

La socia­li­sa­tion « pri­maire » n’est plus en effet ce qu’elle était compte tenu des trans­for­ma­tions du « per­son­nel fami­lial »[27] qui y est asso­cié, et par suite de l’adhésion « affec­tive » au « monde » inté­rio­risé et à la trans­mis­sion d’un seul « monde » qui trans­forme l’individu abs­trait en véri­table « membre » de la société. D’autres figures signi­fi­ca­tives s’y sont gref­fées aujourd’hui, mul­tiples, variées et par­fois inat­ten­dues[28]. La charge affec­tive est moins « intense » que naguère puisqu’elle est redis­tri­buée sur plu­sieurs membres du « per­son­nel fami­lial » et sur une plu­ra­lité d’instances de réfé­rence signi­fiantes[29]. Le « monde » à trans­mettre est à la fois pré­caire (il devien­dra plu­sieurs fois désuet au long d’une vie)[30] et mul­tiple (plu­sieurs mondes concur­ren­tiels, voire contra­dic­toires, se côtoient, ouvrant l’esprit du futur « membre » de la société à des tra­jec­toires pos­sibles dif­fé­rentes)[31]. L’épreuve dépres­sive semble témoi­gner d’un cer­tain apai­se­ment des ten­sions du côté fami­lial[32], y com­pris des enjeux liés à la sexua­lité qui sont com­plè­te­ment absents de l’expérience souf­frante des per­sonnes dépri­mées.

La socia­li­sa­tion « secon­daire » qui, dans sa concep­tion clas­sique, découle essen­tiel­le­ment de la divi­sion du tra­vail et de la dis­tri­bu­tion sociale de la recon­nais­sance qui y est asso­ciée se montre éga­le­ment sous un jour nou­veau en fonc­tion des carac­té­ris­tiques et des enjeux mis de l’avant par l’épreuve dépres­sive. Compte tenu de la place et du poids inédits que le tra­vail repré­sente dans la vie des indi­vi­dus en termes d’enjeux fon­da­men­taux d’identification en tant que « membres » à part entière de la société, doit-on penser à un réin­ves­tis­se­ment « affec­tif » du tra­vail cor­ré­la­tif à un relâ­che­ment de l’investissement « affec­tif » asso­cié à la trans­for­ma­tion des confi­gu­ra­tions fami­liales aujourd’hui plus souples, modi­fiables, contes­tables et nour­ries d’interférences ? Dans une société où la dépres­sion est la figure de proue de la ner­vo­sité sociale, le lieu typique des ten­sions de l’individualité est l’univers du tra­vail où les limites de l’individu peuvent être tes­tées en per­ma­nence[33]. Jusqu’où peut-on aller ? Jusqu’où doit-on aller ? Quelle cadence peut-on main­te­nir et pour com­bien de temps ? C’est là une autre manière de se deman­der à soi-même, sous la menace per­ma­nente du déclas­se­ment social, « qui » on est et « quelle place sociale » on est capable, et non en droit, d’occuper et de conser­ver.

L’individu déprimé est seul aux prises avec un pro­blème majeur qui menace le fon­de­ment même de son exis­tence sociale : sa capa­cité d’action est entra­vée. Dans un monde où les assu­rances sociales sont inéga­le­ment dis­tri­buées et où les posi­tions sta­tu­taires peuvent se fra­gi­li­ser en cours de tra­jec­toire, l’action non réta­blie est syno­nyme, à terme, de mort sociale. Tout comme le « sala­rié de la pré­ca­rité » ana­lysé par Paugam[34], le déprimé est amené à tester à la fois la « force » de son corps et la « force » de son esprit dans la pré­ca­rité criante du rap­port à soi. Les figures contem­po­raines des inéga­li­tés dans le monde du tra­vail, notam­ment l’intégration incer­taine (valo­ri­sa­tion de soi dans l’incertitude) et l’intégration dis­qua­li­fiante (inté­rio­ri­sa­tion d’une iden­tité néga­tive) balisent la falaise iden­ti­taire arpen­tée par l’individu engagé dans l’épreuve dépres­sive. Hors de l’univers du tra­vail, point de salut social : le pur­ga­toire dépres­sif où lan­guit l’individualité contem­po­raine en témoigne reli­gieu­se­ment.

Conclusion

Les névroses freu­diennes d’hier n’ont pas dis­paru en raison de l’efficacité et de la mas­si­vité des thé­ra­pies d’inspiration psy­cha­na­ly­tique, mais plutôt par suite des trans­for­ma­tions pro­fondes inter­ve­nues dans les confi­gu­ra­tions fami­liales patriar­cales, étouf­fantes et auto­ri­taires qui ont vidé de sens leur étio­lo­gie sup­po­sée[35]. À la base de cette dis­pa­ri­tion, on oublie trop sou­vent les mul­tiples luttes sociales et liber­taires à la fois dif­fé­rentes et com­plé­men­taires (le fémi­nisme, la révo­lu­tion sexuelle, la lutte pour les droits des enfants, pour le droit à la libre déter­mi­na­tion dans les styles de vie, pour le droit à des formes de conju­ga­lité dif­fé­rentes et au choix de genres, etc.) qui ont non seule­ment ciblé et com­battu les dimen­sions les plus odieuses et injustes de l’organisation fami­liale, mais aussi ont pro­posé des alter­na­tives qui aujourd’hui sont deve­nues accep­tées, voire ins­ti­tu­tion­na­li­sées.

La dépres­sion ne dis­pa­rai­tra pas non plus avec le recours massif aux anti­dé­pres­seurs. C’est pour cette raison que le repla­ce­ment de la dépres­sion au sens réduc­teur du terme (comme syn­drome psy­chia­trique, mala­die men­tale, dérè­gle­ment du cer­veau) dans le contexte plus large de l’épreuve dépres­sive – phé­no­mène social à part entière – est indis­pen­sable afin de remettre en ques­tion les condi­tions de pro­duc­tion des ten­sions sociales qui y sont asso­ciées. Depuis la deuxième moitié des années 1970, de nou­velles formes de tra­vail qu’on appelle post­for­distes se sont ins­tal­lées dura­ble­ment dans les socié­tés occi­den­tales avec leur lot de trans­for­ma­tions objec­tives bien connues[36] et d’effets sub­jec­tifs dont l’univers de la dépres­sion joue le rôle de figure de proue (sous la forme de l’épuisement pro­fes­sion­nel, du burn-out, des troubles d’adaptation, du stress psy­cho­so­cial, etc.).

Déplacer réso­lu­ment le regard vers les ten­sions, les ini­qui­tés, les inéga­li­tés et les insa­tis­fac­tions bien réelles et objec­tives qui ont un impact cer­tain sur les racines sociales de « ce dont le déprimé souffre concrè­te­ment dans sa vie » est la seule manière de com­men­cer à regar­der la dépres­sion comme ce qu’elle est : une épreuve sociale à part entière. Et, comme pour toute épreuve sociale, les réponses effi­caces aux défis qu’elle pose sont à la fois mul­tiples et col­lec­tives (luttes, résis­tances, contes­ta­tions, etc.)[37] et in fine ins­ti­tu­tion­nelles (qu’elles prennent la forme de lois, de chan­ge­ments au mode d’organisation du tra­vail, de défense des droits et des pro­tec­tions sociales, etc.). La logique médi­cale domi­nante actuelle – « à cer­veaux déré­glés, pres­crip­tion d’antidépresseurs » – isole les indi­vi­dus les uns des autres et conduit au résul­tat para­doxal fort connu de l’augmentation des dépres­sions au rythme même de l’accroissement des pres­crip­tions d’antidépresseurs. Les approches indi­vi­dua­li­santes, qu’elles soient bio­lo­gi­santes, psy­cho­lo­gi­santes ou psy­chia­tri­santes, n’ont pas donné les résul­tats plu­sieurs fois promis ; elles ont plutôt mul­ti­plié les figures du patho­lo­gique et inten­si­fié l’acharnement psy­cho­phar­ma­co­lo­gique au-delà des situa­tions défi­nies comme clai­re­ment patho­lo­giques. Réintégrer l’étude des pro­blèmes de santé men­tale dans le cadre plus large de l’étude des pro­blèmes sociaux est devenu urgent et indis­pen­sable afin de briser l’isolement de celles et ceux qui souffrent de pro­blèmes qui leur sont lar­ge­ment com­muns afin de pou­voir y faire face de manière éga­le­ment com­mune.


[1] Au Québec, on retrouve des chiffres équi­va­lents : la dépres­sion et l’anxiété s’échangent la troi­sième et la qua­trième place selon les années au cha­pitre des consul­ta­tions médi­cales (1,5 mil­lion envi­ron cha­cune) pré­cé­dées par l’hypertension (4,4 mil­lions) et le dia­bète (2,4 mil­lions) tandis que les anti­dé­pres­seurs sont le deuxième médi­ca­ment déli­vré en phar­ma­cie avec 12 mil­lions d’ordonnances exé­cu­tées annuel­le­ment, pré­cé­dés par les hypo­cho­les­té­ro­lé­miants (14 mil­lions). IMS Brogan Canadian Pharmaceutical Industry Review, 2011.

[2] Ibid.

[3] La dépres­sion se situe au pre­mier rang en tant que res­pon­sable de 12 % de l’ensemble des années vécues avec une inca­pa­cité (AVI) causée par toutes les affec­tions médi­cales confon­dues. Organisation mon­diale de la santé, Rapport sur la santé dans le monde, 2001 – La santé men­tale : Nouvelle concep­tion, nou­veaux espoirs, 2001.

[4] Ibid.

[5] Pour le DSM-I (1952), la dépres­sion n’était qu’un dis­cret méca­nisme de défense parmi d’autres (la réac­tion dépres­sive) ser­vant à contrô­ler l’anxiété lors d’une « psy­cho­né­vrose », tandis que pour le DSM-III (1980) et les ver­sions suc­ces­sives du manuel (DSM-III-R, IV, IV-R et 5), elle devient un trouble majeur à part entière, c’est-à-dire un vrai syn­drome psy­chia­trique auto­nome.

DSM est le sigle du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, publié par la Société amé­ri­caine de psy­chia­trie (APA). C’est une réfé­rence incon­tour­nable pour les psy­chiatres. (NdR)

[6] Depuis 1999, le nombre d’ordonnances des ISRS (anti­dé­pres­seurs inhi­bi­teurs sélec­tifs de la recap­ture de la séro­to­nine) qui repré­sentent envi­ron 81 % de tous les anti­dé­pres­seurs pres­crits au Canada a aug­menté de 83 %. En 2003, les méde­cins de famille et les omni­pra­ti­ciens ont pres­crit 81 % des ISRS, une ten­dance qui conti­nue à se confir­mer depuis. IMS Health Canada, 2005, <www​.imsheal​th​ca​nada​.com/​h​t​m​f​r​/​3​_​1​_​4​1.htm>.

[7] Même si les anti­dé­pres­seurs sont majo­ri­tai­re­ment pres­crits pour les indi­ca­tions de dépres­sion, plu­sieurs autres indi­ca­tions sont régu­liè­re­ment évo­quées dans les rap­ports gou­ver­ne­men­taux dont les troubles anxieux, de l’adaptation, de conduites ali­men­taires pro­blé­ma­tiques, de défi­cit de l’attention, de la bipo­la­rité, de la fibro­my­al­gie, etc. Voir le Conseil du médi­ca­ment du Québec, Usage des anti­dé­pres­seurs chez les per­sonnes ins­crites au régime public d’assurance médi­ca­ments du Québec. Étude des­crip­tive — 1999-2004, Québec, Les Publications du Québec, 2008.

[8] En ce qui concerne les cam­pagnes publi­ci­taires du minis­tère de Santé et Services sociaux du Québec (MSSSQ) depuis les cinq der­nières années, voir : <www​.gre​nier​.qc​.ca/​n​o​u​v​e​l​l​e​s​/​2​6​2​1​/​l​e​-​m​s​s​s​-​s​e​n​s​i​b​i​l​i​s​e​-​l​a​-​p​o​p​u​l​a​t​i​o​n​-​a​-​l​a​-​d​e​p​r​e​s​s​i​o​n​-​u​n​e​-​v​r​a​i​e​-​m​a​ladie>; <http://​vimeo​.com/​6​1​8​28510>;

<www​.masan​te​men​tale​.gouv​.qc​.ca>.

[9] Au Canada, 82 % des consul­ta­tions pour dépres­sion abou­tissent à la pres­crip­tion d’un anti­dé­pres­seur, presque tou­jours un ISRS. Scott Patten, Eleonora Esposito et Brian Carter, « Reasons for anti­de­pres­sant pres­crip­tions in Canada », Journal of Pharmacoepidemiology and Drug Safety, vol. 16, n° 7, 2007, p. 746-752.

[10] Concernant l’influence mas­sive de l’industrie phar­ma­ceu­tique sur la pro­fes­sion médi­cale, les caté­go­ri­sa­tions psy­chia­triques et les pra­tiques de pres­crip­tion, voir, entre autres, pour les États-Unis, les tra­vaux récents de Mikkel Borch-Jacobsen, Big pharma, une indus­trie toute-puis­sante qui joue avec notre santé, Paris, Les Arènes, 2013 et, pour le Canada, Marc-André Gagnon, Improving Health, Reducing Costs : Costs and Benefits of a Universal Pharmacare Regime in Canada, Ottawa, Canadian Health Coalition, IRIS et Centre cana­dien de poli­tiques alter­na­tives (CCPA), 2010.

[11] Parmi l’ensemble des pays de l’OCDE, le Canada se situe au troi­sième rang des pays consom­ma­teurs d’antidépresseurs, après l’Islande et l’Australie. Tandis que la moyenne de l’ensemble des pays de l’OCDE signale 56 doses quo­ti­diennes pour 1000 habi­tants, le Canada la dépasse de plus de 60 % avec 86 doses quo­ti­diennes d’antidépresseurs pour 1000 habi­tants. La dose quo­ti­dienne défi­nie (DQD) cor­res­pond à la dose sup­po­sée moyenne de trai­te­ment par jour du médi­ca­ment uti­lisé dans son indi­ca­tion prin­ci­pale chez l’adulte. Voir Panorama de la santé 2013 : les indi­ca­teurs de l’OCDE, <www​.oecd​.org/​f​r​/​s​a​n​t​e​/​s​y​s​t​e​m​e​s​-​s​a​n​t​e​/​p​a​n​o​r​a​m​a​-​d​e​-​l​a​-​s​a​n​t​e.htm>.

[12] Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998.

[13] Le statut onto­lo­gique des pro­blèmes de santé men­tale de masse ne peut être saisi exclu­si­ve­ment par la socio­lo­gie (et l’anthropologie) ni par la psy­cho­lo­gie (et la psy­chia­trie), car le psy­chisme et la société sont insé­pa­rables et irré­duc­tibles. S’il est vrai que les pro­blèmes de santé men­tale de masse ne peuvent pas être com­pris sans les réfé­rer à la nor­ma­ti­vité qui a cours, ils ne se réduisent pas à la seule déviance par rap­port à la norme. Le psy­cho­lo­gisme et le socio­lo­gisme sont, on nous per­met­tra cette bou­tade, des « patho­lo­gies épis­té­mo­lo­giques » équi­va­lentes.

[14] La notion socio­lo­gique d’« épreuve », emprun­tée libre­ment à Danilo Martuccelli (Forgé par l’épreuve, Paris, A. Colin, 2006 et La société sin­gu­la­riste, Paris, A. Collin, 2010), nous semble utile pour ana­ly­ser l’expérience de la dépres­sion en tant que va-et-vient conti­nuel entre, d’une part, le vécu indi­vi­duel et privé des per­sonnes dépri­mées et, d’autre part, sa signi­fi­ca­tion col­lec­tive, publique, par­ta­gée et codi­fiée par de nom­breuses ins­tances (médias, dis­ci­plines scien­ti­fiques, ins­ti­tu­tions, etc.) sur les­quelles l’individu a peu d’influence. Cette notion est un opé­ra­teur ana­ly­tique qui évite le piège d’un glis­se­ment cou­rant, celui qui consiste à trans­for­mer les ten­sions sociales et his­to­riques en phé­no­mènes moraux et psy­cho­lo­giques.

[15] Au Canada, le statut socioé­co­no­mique (SSE) est clai­re­ment relié à la pré­va­lence de pro­blèmes de santé men­tale, car les per­sonnes cor­res­pon­dant au SSE infé­rieur ont 2,3 fois plus de pro­blèmes de santé men­tale graves (troubles sévères et per­sis­tants), presque 2 fois plus de pro­blèmes de santé men­tale moins graves (dépres­sion et anxiété) et 3,4 fois plus de pro­blèmes de consom­ma­tion de drogues et d’alcool que les per­sonnes cor­res­pon­dant au SSE supé­rieur. Voir Institut cana­dien de l’information sur la santé, Améliorer la santé des Canadiens 2007-2008. Santé men­tale et iti­né­rance, Ottawa, ICIS, 2007. Dans le cas du Québec, si on consi­dère l’ensemble des adhé­rents à la Régie de l’assurance mala­die du Québec (RAMQ), on note que les caté­go­ries d’usagers et d’usagères les plus vul­né­rables sur le plan éco­no­mique et social consomment deux fois plus de médi­ca­ments psy­cho­tropes que la moyenne (22 % contre 11 %) des adhé­rents. Voir le Comité per­ma­nent de lutte à la toxi­co­ma­nie, La consom­ma­tion de psy­cho­tropes : por­trait et ten­dances au Québec, Québec, Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2003. Aussi, à peu près toutes les études s’accordent sur le fait que les femmes sont deux fois plus tou­chées par des diag­nos­tics de dépres­sion que les hommes.

[16] Marcelo Otero, Les règles de l’individualité contem­po­raine. Santé men­tale et société, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003.

[17] Marcelo Otero, L’ombre portée : l’individualité à l’épreuve de la dépres­sion, Montréal, Boréal, 2012.

[18] Voir le DSM-5 (2013) et le site de l’Association des méde­cins psy­chiatres du Québec, <www​.ampq​.org/​i​n​d​e​x​.​c​f​m​?​p​=​p​a​g​e​&​id=42>.

[19] Les ana­lyses dont nous pré­sen­tons ici quelques frag­ments s’appuient sur un corpus de 60 entre­tiens qua­li­ta­tifs réa­li­sés entre 2005 et 2008. Il s’agit de 40 femmes et 20 hommes âgés entre 25 et 55 ans (envi­ron un tiers sont âgés de 25 à 35 ans, un tiers de 35 à 45 ans et un tiers de 45 à 55 ans) qui ont reçu au moins un diag­nos­tic formel de dépres­sion majeure. Environ la moitié d’entre eux ont obtenu un diplôme uni­ver­si­taire, un quart ont obtenu un diplôme d’études col­lé­giales, 20 % ont réussi leurs études secon­daires et 5 % ne les ont pas com­plé­tées. Environ 70 % des per­sonnes inter­viewées occu­paient un emploi à temps plein ou à temps par­tiel au moment de l’entretien, 15 % étaient ou retour­naient aux études et 15 % ne tra­vaillaient ni n’étudiaient. Otero, 2012, op. cit.

[20] Le but de nos ana­lyses était de mieux saisir l’épreuve dépres­sive qua­li­ta­ti­ve­ment dans sa géné­ra­lité, c’est-à-dire d’analyser les réson­nances spé­ci­fiques et trans­ver­sales aux expé­riences indi­vi­duelles telles qu’évoquées par les interviewéEs, plutôt que de mettre l’accent sur les par­ti­cu­la­ri­tés dues, par exemple, à l’appartenance à des groupes par­ti­cu­liers (âge, sexe, revenu, etc.). Ces réson­nances spé­ci­fiques et trans­ver­sales récon­ci­lient concrè­te­ment, pour ainsi dire, les cli­vages socioé­co­no­miques, de genre et d’âge dans les termes mêmes impo­sés par la logique socié­tale géné­rale de l’épreuve dépres­sive et de ses « ten­sions typiques ».

[21] Comme nous le dis­cu­tons ailleurs (Otero, 2012, cha­pitre 4), le recours au terme « déré­glé » pour dési­gner ce qui ne va pas chez les indi­vi­dus dépri­més tient au fait que les ner­vo­si­tés sociales (névrose hier, dépres­sion aujourd’hui) relèvent davan­tage de la « dys­har­mo­nie quan­ti­ta­tive » que de la « dis­con­ti­nuité qua­li­ta­tive » : elles révèlent des désa­jus­te­ments sans alté­rer l’essence de ce qui est désa­justé. On pour­rait dire que le terme « déré­glé », plutôt que, par exemple, le terme « déna­turé » réfère à des varia­tions anor­males (au sens de sta­tis­ti­que­ment inusuelles) des dimen­sions nor­males (au sens de cou­rantes) de l’existence humaine indis­so­cia­ble­ment orga­nique, psy­cho­lo­gique et sociale.

[22] Près de 500 000 Canadiens et Canadiennes s’absentent du tra­vail chaque semaine pour des pro­blèmes de santé men­tale dont la part du lion cor­res­pond aux dépres­sions. Aussi, les coûts attri­buables à ces pro­blèmes se chiffrent à plus de 20 mil­liards de dol­lars par an au Canada et à 4 mil­liards seule­ment au Québec. Voir Chaire en ges­tion de la santé et de la sécu­rité au tra­vail, Université de Laval, <www​.cgsst​.com/​f​r​a​/​l​e​s​-​c​o​n​s​e​q​u​e​n​c​e​s​-​d​u​-​s​t​r​e​s​s​/​p​o​u​r​-​l​o​r​g​a​n​i​s​a​t​i​o​n.asp>. En ce qui concerne la « fatigue » au tra­vail, voir les tra­vaux de Marc Loriol, Le temps de la fatigue, Paris, Anthropos, 2000.

[23] CIM : Classification inter­na­tio­nale des mala­dies.

[24] Si on quan­ti­fie les allu­sions por­tant sur les inter­ac­tions concrètes avec l’antidépresseur, quatre résul­tats émergent clai­re­ment : effi­ca­cité (33 %), arrêt (26 %), effets secon­daires (24 %) et réti­cences (17 %). Si on regroupe ces quatre items, on constate que dans presque 70 % des cas, ils des­sinent le spectre d’un soup­çon : com­ment et quand arrê­ter ? Que faire des effets secon­daires ? Comment jus­ti­fier, devant soi et les autres, le recours à une pilule pour régler des pro­blèmes au statut incer­tain (médi­caux, psy­cho­lo­giques, sociaux, etc.) ?

[25] Qu’est-ce que cela signi­fie être effi­cace pour les usa­gères et les usa­gers d’antidépresseurs ? Les pos­si­bi­li­tés sont variées : réduire les symp­tômes, amé­lio­rer la qua­lité de vie, éra­di­quer la mala­die, sou­la­ger la souf­france, empê­cher la dégra­da­tion d’une situa­tion déjà dif­fi­cile, réta­blir le fonc­tion­ne­ment normal, etc.

[26] Comme le sou­ligne François de Singly, dans les socié­tés contem­po­raines, « le passé n’a de sens que s’il est tra­duit en ‘‘champ d’expérience’’, que s’il est incor­poré dans le tra­vail sur soi des indi­vi­dus et des socié­tés ». Or, dans l’épreuve dépres­sive, le passé n’a pas de sens, « tout se passe en temps réel ». François de Singly, Les uns avec les autres, Paris, A. Collin, 2004.

[27] Par l’expression « per­son­nel fami­lial », Berger et Luckmann dési­gnent, de manière tech­nique au sens de staff, les « autruis signi­fi­ca­tifs » qui s’interposent entre l’enfant et le monde comme inter­face incon­tour­nable de la socia­li­sa­tion pri­maire. Peter Berger et Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality, New York, Doubleday & Company Inc., 1966 ; ver­sion fran­çaise : La construc­tion sociale de la réa­lité, Paris, A. Collin, 2006.

[28] Par exemple, la géné­ra­li­sa­tion (ou l’augmentation) des familles recom­po­sées, de la prise en charge de l’éducation des enfants par les struc­tures de la prime enfance (CPE, crèches, gar­de­ries), de la réduc­tion des inéga­li­tés des sexes, des mariages de conjoints et conjointes de même sexe, de la redis­tri­bu­tion des rôles fami­liaux, du déclin de la figure du père, de la montée en impor­tance des droits des enfants, de la mono­pa­ren­ta­lité – non voulue ou choi­sie –, de la géné­ra­li­sa­tion de la vie en solo, de la pos­si­bi­lité indi­vi­duelle d’adopter des enfants ou, pour les femmes, de pro­créer indi­vi­duel­le­ment, etc.

[29] Ralph Linton (1945) sou­le­vait les effets à long terme sur les adultes des modèles de famille ouverte et éten­due, d’une part, et fermée et res­treinte, de l’autre. Ainsi, l’amour roman­tique et exclu­sif ne lui sem­blait pos­sible que dans une société carac­té­ri­sée par le modèle de la famille res­treinte et fermée (nucléaire) tandis que la plu­ra­lité et la non-exclu­si­vité des « autres signi­fi­ca­tifs » fami­liaux favo­risent des modèles amou­reux moins exclu­sifs et per­ma­nents, ainsi que plus ouverts et instables.

[30] Margaret Mead avait déjà dési­gné les socié­tés occi­den­tales comme « pré­fi­gu­ra­tives », c’est-à-dire des socié­tés à chan­ge­ment très rapide où l’expérience trans­mise par les aînés semble peu utile aux plus jeunes, qui se trouvent dans une situa­tion ana­logue à celle de l’immigrant ou du pion­nier qui doivent tout apprendre en temps réel. Margaret Mead, Culture and Commitment : the New Relationships bet­ween the Generations in the 1970s, New York, Columbia University Press, 1978.

[31] Il est per­ti­nent de rap­pe­ler que Berger et Luckmann (op. cit.) avaient déjà sou­levé le fait que toute société com­plexe tend à rendre pos­sible la ques­tion : qui suis-je ? Pourquoi suis-je un tel plutôt qu’un autre ? Ce ques­tion­ne­ment exis­ten­tiel qui met en relief l’ouverture pos­sible du par­cours bio­gra­phique à d’autres « mondes » pos­sibles (genre, sexua­lité, pro­fes­sion, goûts, morale, etc.) était évoqué par les auteurs comme un phé­no­mène mar­gi­nal. Aujourd’hui, il devient en quelque sorte un ques­tion­ne­ment ordi­naire lar­ge­ment établi dans les socié­tés contem­po­raines plutôt qu’une source d’inquiétude au regard de la cohé­sion ou de la sta­bi­lité sociale. Nous déve­lop­pons ce point dans Otero, « Repenser les pro­blèmes sociaux », SociologieS, 2012, <http://​socio​lo​gies​.revues​.org/4145>.

[32] Les ana­lystes de la scène de l’intervention en santé men­tale au Canada signalent un ren­ver­se­ment majeur depuis les trente ou qua­rante der­nières années : la famille n’est plus perçue comme un « pro­blème » (une source de ten­sions) mais comme une partie de la « solu­tion » (recons­truire des réseaux de sup­port, d’attachement, d’aide, etc.) tandis que le tra­vail est signalé de plus en plus comme un « pro­blème » à plu­sieurs égards (source de stress) pour la santé men­tale des indi­vi­dus. Henri Dorvil, Paul Morin, Stéphane Grenier et Marie-Ève Carle, La réadap­ta­tion psy­cho­so­ciale des patients psy­chia­triques dés­ins­ti­tu­tion­na­li­sés dans leurs familles natu­relles, les rési­dences d’accueil et les loge­ments sociaux avec sup­port com­mu­nau­taire, Montréal, GRASP, Université de Montréal et École de tra­vail social, Université du Québec à Montréal, 2003 et Henri Dorvil et Michelle Thériault (dir.), Problèmes sociaux, média­tion com­mu­nau­taire, recherche et santé, Actes du col­loque Problèmes sociaux, réso­lu­tion de conflits, poli­tiques sociales et santé, 76e congrès de l’ACFAS, Montréal, ACFAS, 2010.

[33] Malgré les nom­breuses études por­tant sur la « fin du tra­vail » qui ont vu le jour depuis le der­nier quart du XXe siècle, la cen­tra­lité du tra­vail dans la vie des indi­vi­dus ne fait que s’affirmer. Daniel Mercure et Mircea Vultur, La signi­fi­ca­tion du tra­vail. Sainte-Foy, Presses de l’Université de Laval, 2010 ; Robert Castel, La montée des incer­ti­tudes, Paris, Seuil, 2009 ; Laurie Kirouac, De l’épuisement du corps à l’affaissement du soi. Effets des trans­for­ma­tions des « freins » et « contre­poids » du tra­vail sur la vie des indi­vi­dus, Thèse de doc­to­rat en socio­lo­gie, UQAM, 2012.

[34] Serge Paugam, Le sala­rié de la pré­ca­rité, Paris, PUF, 2007.

[35] Voir Sigmund Freud, Abrégé de psy­cha­na­lyse, Paris, PUF, 2001 et Le Malaise dans la culture, Paris, PUF, 2004.

[36] Entre autres, la géné­ra­li­sa­tion de la pré­ca­rité, l’accroissement des inéga­li­tés sala­riales, les injonc­tions tous azi­muts à la per­for­mance, la concur­rence qui effrite la soli­da­rité entre tra­vailleurs, l’exigence de for­ma­tion per­ma­nente, la dimi­nu­tion du taux de syn­di­ca­li­sa­tion et des pro­tec­tions sociales, la res­pon­sa­bi­li­sa­tion extrême des tra­vailleurs face à leurs tâches, le brouillage des balises entre vie pro­fes­sion­nelle et vie privée, etc. Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, Paris, Gallimard, 1999 ; Mercure et Vultur, op. cit.

[37] Aussi variées soient-elles : conci­lia­tion famille-tra­vail, demande de res­pect dans les rela­tions quo­ti­diennes de tra­vail, amé­lio­ra­tion des condi­tions concrètes de tra­vail, valo­ri­sa­tion des tâches accom­plies, lutte contre les dif­fé­rentes formes de har­cè­le­ment au tra­vail, limites à l’exigence de per­for­mance à tout prix, iden­ti­fi­ca­tion des formes nou­velles de tra­vail non payé, refus de l’intromission des entre­prises dans la vie privée des tra­vailleuses et des tra­vailleurs, etc.


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