La dénaturation de l’université

Les universités du Québec en crise

L’UQAM a fêté récemment ses quarante ans dans un climat de crise. La mégalomanie immobilière et la mauvaise gestion avaient laissé l’université avec un déficit monstre, et plusieurs craignaient des plans de redressement qui exigeraient de liquider la mission de l’institution sur l’autel de la « saine gestion ». Les professeur-e-s, qui refusaient de payer pour les erreurs de l’administration, se sont lancé-e-s dans une grève à l’issue de laquelle leurs conditions de travail ont été améliorées et leur nombre augmenté par des embauches. Faut-il crier victoire?
Mis en ligne le 15 septembre 2009

Certains textes triomphalistes sont allés jusqu’à qualifier cette mobilisation surprenante et nombreuse des professeur-e-s de « grève de refondation »[1] de l’Université et de « revitalisation »[2] de la gauche au Québec . Or, s’il faut reconnaître que les professeur-e-s ont mené une bataille syndicale victorieuse, on ne saurait entendre sans rire que l’Université s’en trouve pour autant « re-fondée », tant la menace qui plane sur l’UQAM et sur les universités publiques du Québec reste entière. La question de savoir sur quel principe doivent être fondées les Universités du Québec (UQ) est précisément celle qui est constamment évacuée du débat public pour des raisons d’occultations idéologiques traversant la majeure partie des discours militants, syndicaux, médiatiques et politiques.

Ces discours tendent à aborder les questions – politiques et culturelles – du devenir des institutions dans un langage et des catégories empruntées à l’économie. Que cela soit fait inconsciemment, « stratégiquement » ou par adhésion, cela est sans importance. Au final, le résultat est que, dans l’espace public (ou ce qu’il en reste), tous les « groupes d’intérêts » s’engagent sur un terrain commun en ce qui a trait à la prémisse du débat : les universités sont (et doivent continuer d’être) engagées dans un rapport de compétitivité entre elles.

Dans une telle logique, le problème de l’UQAM tiendrait essentiellement au fait d’un « sous-financement » l’empêchant d’offrir des conditions de travail (et d’études) concurrentielles à son personnel et à ses étudiants et étudiantes. Une lettre publiée le 18 mars dernier par des professeur-e-s illustre bien ce discours :  « Les professeur[-e-]s exigent un rattrapage salarial parce qu’ils [et elles] sont les moins bien payé[-e-]s de tout le réseau universitaire québécois et qu’ils [et elles] souhaitent que leur établissement demeure compétitif sur le marché de l’emploi en offrant aux meilleur[-e-]s candidats [et candidates] des conditions équivalentes à celles que l’on trouve ailleurs »[3].

Quand une entente fut conclue en mai avec le personnel de soutien, le recteur Claude Corbo se réjouit de l’heureux dénouement de la crise et des négociations parce ce qu’enfin « les conditions de travail offertes au personnel de l’UQAM sont maintenant concurrentielles et que cette entente marque de façon positive le 40e anniversaire de cette importante institution qui contribue activement au développement de Montréal et du Québec ».

Tout le monde, ou à peu près, du Syndicat des professeur-e-s de l’UQAM (SPUQ) au rectorat, s’entend pour lire la crise de l’université comme un problème de retard objectif vis-à-vis de conditions matérielles et salariales prévalant ailleurs, les hausses étant toujours justifiées en référence à « la moyenne québécoise » ou la « moyenne canadienne » des autres établissements engagés dans la logique concurrentielle. La crise de l’UQAM serait maintenant réglée depuis que l’université a été « refondée » (sic) en y réinjectant de l’argent neuf permettant de hausser les salaires des professeur-e-s.

Tout cela serait bien commode s’il suffisait, pour « refonder » une université, d’une mise à niveau des conditions matérielles qui y prévalent. Or tout le problème est là. La mission de l’université ne se tient pas dans ses conditions matérielles, mais dans l’idéal qui l’anime (ou devrait encore l’animer). Depuis sa fondation, l’UQAM est tendue de manière contradictoire entre la mission de transmission de culture propre à une université d’État et la production de connaissances pouvant alimenter le développement et la valorisation capitalistes.

Qu’on n’en arrive même plus aujourd’hui à parler de l’Université autrement que comme un lieu défini principalement par les « conditions économiques concurrentielles » qui y prévalent montre bien quel pendant de la contradiction est en train de l’emporter dans l’imaginaire comme dans le concret. C’est la course à la compétitivité interuniversitaire qui a poussé l’UQAM a vouloir rouler des mécaniques immobilières pour damer le pion aux autres universités, ce qui l’a plongée en crise. Elle s’en trouve renforcée dès lors qu’on admet que « sauver l’UQAM » veut dire l’équiper mieux pour qu’elle se relance encore dans la même arène.

Et c’est encore elle qui triomphe lorsqu’on hausse les salaires des professeurs pendant que montent les frais dégelés des étudiants et étudiantes, situant de plus en plus le rapport d’enseignement professeur-e/élève dans une relation médiatisée par la logique marchande, où tous et toutes sont salarié-e-s (par des subventionnaires externes idéalement) à la mesure de leur capacité de production de connaissances valorisables dans « l’économie du savoir ». Chacun doit rentabiliser au maximum son capital humain de production de « recherches »[4] échangeables, quitte à s’endetter[5].

L’institution universitaire ne répondant plus à une mission de transmission de la culture, elle se transforme en simple organisation économique ou espace d’interface désâmé entre différentes catégories de chercheurs-producteurs, de chercheuses-productrices ou de prolétaires cognitifs (cognitaires) produisant, stockant et échangeant de « l’information ». La fluidité de ces opérations d’échange sera assurée par l’introduction de la « bonne gouvernance »[6] recopiée depuis le secteur privé et du New Public Management et appliquée par les « membres externes » du milieu des affaires auxquels la cancre de ministre Courchesne donnera les rênes des universités du Québec, elles-mêmes engagées dans une logique concurrentielle avec celles du reste du monde dans le « marché » de la connaissance.

Qui dit marché suppose que l’Université soit mobile et adaptable, et n’ait plus rien à faire avec une communauté culturelle et politique donnée qui l’attacherait à un lieu et une tradition particulière. Le projet des UQ, entendues comme universités d’État liées à l’existence de l’autonomie souveraine d’une communauté politique localisée, apparaît périmé vis-à-vis d’universités engagées dans une lutte à mort pour capter les flux « d’étudiants étrangers et étudiantes étrangères », à tel point que tout le monde devient un étranger ou une étrangère pour l’université d’en face (et pour son prochain et sa prochaine).

La crise des finalités de l’université[7] est le miroir d’une crise du politique, de l’autonomie des individus et des communautés politiques à laquelle cette université aurait dû appartenir[8]. Aucun refinancement[9], aucune hausse de salaire, ni même la gratuité scolaire, qui reste par ailleurs un objectif plus nécessaire que jamais, ne suffira à enrayer une logique que seule une opposition réfléchie et de principe peut bloquer.

Il s’agit après tout de la crise de « l’Université du Québec », qu’elle soit à Montréal ou en Outaouais. Celle-ci survient quand on n’a plus aucun sens de ce que peut être l’Université, ni de ce que peut être le Québec. Cela appelle pour la gauche un examen de conscience sérieux, en ce qu’elle est elle aussi coupable d’avoir rejeté la culture et les institutions comme autant d’abstractions qui enchaîneraient indûment des individus qui devraient être « émancipés », et donc déliés, pour ultimement n’entretenir entre eux et elles que des associations « libres », depuis un lieu déraciné.

Le capitalisme ne peut que mépriser tout ce qu’il trouve sur son passage avant de le transformer en valeur déqualifiée, et cela vaut particulièrement pour les cultures, les institutions et la connaissance, qu’il corrompt avec avidité. L’Université n’a donc pas d’abord un problème de manque de ressources : son principal problème est qu’on ne sait plus la justifier autrement qu’à travers le langage des ressources, de la production et de la gestion. Du reste, qu’importe que croissent les ressources matérielles de l’Université si elles sont toutes dédiées à l’enseignement de l’insignifiance.

Aussi n’y-a-t-il rien de plus conformiste et de plus acritique que « d’opposer »(sic) à la mutation actuelle des « revendications » dont la seule portée est d’enfermer encore plus avant ce qu’il reste de l’Université d’État dans la logique marchande[10]. Tous les refinancements du monde ne remplaceront pas une finalité politique claire, et l’on sait difficilement où l’on va lorsqu’on oublie d’où l’on vient, quand on a remplacé la société par le rapport économique, c’est-à-dire remplacé un lien social pétri d’histoire par l’éternel présent où se déroulent des échanges ponctuels et sans lendemain.

On célèbre « la refondation » et les 40 ans de l’UQAM sous la bannière de la concurrence et du développement, alors que ce n’est pas, et ce n’a jamais été le rôle premier de l’Université, ni d’un peuple d’ailleurs, de produire pour produire. C’est le projet d’une élite déracinée et gloutonne pour qui les autres, les institutions et la nature ne sont rien d’autre que des facteurs de production au service d’une consommation boulimique. De là « l’économie du savoir ».

Pour la classe dominée, le savoir ne renvoie pas à l’économie mais à l’autonomie, individuelle comme collective, et à l’héritage culturel. Deux visions de l’université s’affrontent ici. L’autonomie d’universités concurrentes, comme le préconise en France la LRU[11], ou la solidarité d’universités dédiées à l’autonomie des personnes et des…peuples[12].

Si l’on veut véritablement sauver L’UQAM, il faudra sauver la culture et la société dont elle aurait dû être la passeuse et la gardienne. Cela implique d’opposer le socialisme au capitalisme, et socialisme doit ici être entendu en son sens le plus large, c’est-à-dire pas seulement comme un régime économique, mais comme appartenance volontaire et anti-autoritaire (anarchiste) à une communauté humaine héritière de culture et de sens, et s’inscrivant dans la durée au-delà de nos vies fragiles qui la maintiennent dans l’existence. C’est peut-être là le premier devoir de l’Université et du savoir : instituer l’humilité de la conscience devant ce qui existe en dehors d’elle, tout autant qu’une pensée critique rageuse mais capable d’appartenir.

Eric Martin, doctorant en pensée politique, Université d’Ottawa

Publié dans L’Ultimatum, journal de L’Association pour une solidarité syndicale étudiante


[1] ROUSSEAU, Louis, « Une grève de refondation de l’UQAM », in « Technosciences : la boîte de Pandore,  Relations no 734, août 2009

[2] JASMIN, Pierre, « Un bilan de la grève à l’UQAM », L’Aut’journal, 30 avril 2009, http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=1557

[3] http://www.ledevoir.com/2009/03/18/240159.html

[4] Celui ou celle qui se demande encore pourquoi les professeur-e-s font la grève de l’enseignement, mais pas celle de la recherche trouve ici sa réponse…

[5] C’est là que mène le remboursement proportionnel au revenu (RPR). Voir HURTEAU, Philippe et MARTIN, Eric, « Financement des universités: Vers une américanisation du modèle québécois », Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), octobre 2008, http://www.iris-recherche.qc.ca/publications/financement_des_universites_vers_une_americanisation_du.pdf_2

[6] MARTIN, Eric et TREMBLAY-PEPIN, Simon, « Le privé à l’abordage, la « gouvernance » privée à l’assaut de l’indépendance universitaire », 16 septembre 2008, http://www.pressegauche.org/spip.php?article2511 , (4 août 2009).

[7] MARTIN, Eric, « L’Université pourquoi faire? », arbitrairement re-titré par Cyberpresse « Orienter l’UQAM vers l’apprentissage », 31 mars 2009, http://www.cyberpresse.ca/opinions/forums/cyberpresse/200903/31/01-842061-orienter-luqam-vers-lapprentissage.php, (4 août 2009).

[8] DE VILLENEUVE, Rémi, MARTIN, Eric et SLOWANSKI, Jonas, « Disparaître avec l’UQAM ? La crise de l’UQAM reflète la crise du projet collectif québécois », 18 mars 2008, http://www.pressegauche.org/spip.php?article1838, (4 août 2009).

[9] DAGENAIS, Daniel et al., « La crise de l’université : entre sous-financement et financiarisation », 8 avril 2008, http://www.pressegauche.org/spip.php?article1954, (4 août 2009).

[10] Voir PICHETTE, Jean, « L’Université enfermée dans la logique marchande », Le Devoir, 18 avril 2009, http://www.ledevoir.com/2009/04/18/246235.html, (4 août 2009).

[11] Loi relative aux libertés et responsabilités des universités aussi appelée loi sur l’autonomie des universités. La loi poursuit trois objectifs : « rendre l’université attractive », « sortir de la paralysie de la gouvernance actuelle » et « rendre la recherche universitaire visible à l’échelle internationale ».

[12] Voilà bien un mot qui répugne à gauche, vite accolé au nationalisme bourgeois. Or, il n’existe de « classe ouvrière » qu’à travers la diversité d’une série de communautés de culture particulières, et l’on ne saurait faire l’économie (sic) de cette différenciation pour se doter commodément d’un sujet historique universel et abstrait.

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