La démondialisation en question(s)

Par Mis en ligne le 12 décembre 2011

Au vu de l’ampleur de la crise qu’il a engen­drée, le capi­ta­lisme mon­dia­lisé est sans doute à un tour­nant. Et l’altermondialisme, qui avait annoncé la catas­trophe et ins­piré un autre cours des choses, aussi. Depuis l’été 2007, la mon­dia­li­sa­tion de l’économie res­semble davan­tage à un châ­teau de cartes qu’à un édi­fice dont la construc­tion était donnée pour inébran­lable et défi­ni­tive : la « fin de l’histoire éco­no­mique » se nom­mait « mon­dia­li­sa­tion », et, par nature, elle ne pou­vait qu’être « heu­reuse ». Certes, elle le fut et elle l’est encore pour les classes domi­nantes dont les reve­nus, le patri­moine et le pou­voir ont pris des hau­teurs stra­to­sphé­riques, tandis que l’immense majo­rité des tra­vailleurs de tous les pays voient leurs condi­tions de vie se dégra­der rela­ti­ve­ment, et même abso­lu­ment dans beau­coup de cas. Mais l’affaiblissement des socié­tés sous les coups de bou­toir de la finance a atteint un point limite : les struc­tures de l’économie tremblent et le voile idéo­lo­gique qui brouillait ses repré­sen­ta­tions s’est déchiré. La finance est nue et elle ne peut se recon­fec­tion­ner un habit sans repro­duire encore les causes de son désastre et de celui dans lequel elle a plongé les socié­tés.

Les chantres de la mon­dia­li­sa­tion ont donc dû mettre une sour­dine à leurs dithy­rambes en faveur de l’efficience des mar­chés – encore que la moindre accal­mie éphé­mère leur redonne vite de la voix et de l’arrogance – et un débat a pris corps autour de l’antithèse : la démon­da­li­sa­tion. Ce débat a ceci d’original qu’il n’oppose pas les fer­vents de l’orthodoxie aux « antis » mais il tra­verse les éco­no­mistes et poli­tiques qui s’étaient élevés contre la dic­ta­ture des mar­chés finan­ciers, en par­ti­cu­lier, ceux qui en France, à gauche de la gauche, avaient com­battu le projet de traité consti­tu­tion­nel euro­péen et son clone le traité de Lisbonne. Depuis plu­sieurs mois, des tri­bunes de presse, des articles de blogs et des livres ont mis sur la place publique les thèmes du pro­tec­tion­nisme, de la sortie de l’euro et de la démon­dia­li­sa­tion [1]. Quels sont les pro­blèmes de fond que posent ces pro­po­si­tions ? Ils ren­voient essen­tiel­le­ment à la nature de la crise que connaît le capi­ta­lisme, au cadre de régu­la­tion néces­saire et à la ques­tion de la sou­ve­rai­neté démo­cra­tique.

La crise n’est pas une addition de crises nationales

Depuis le début des années 1980, les struc­tures du capi­tal ont été construites de telle sorte qu’elles pro­duisent la ren­ta­bi­lité maxi­male des inves­tis­se­ments et sur­tout des pla­ce­ments finan­ciers. La créa­tion de « valeur pour l’actionnaire » est la ligne de conduite qui s’est impo­sée dans le monde entier, pen­dant que la déva­lo­ri­sa­tion de la force de tra­vail était sys­té­ma­ti­que­ment orches­trée, celle-ci per­met­tant celle-là, au fur et à mesure que la liberté de cir­cu­la­tion dont jouis­saient les capi­taux ren­dait pos­sible la mise en concur­rence des sys­tèmes sociaux et fis­caux. C’est cela que dési­gnait l’euphémisme « mon­dia­li­sa­tion » : le redé­ploie­ment du capi­ta­lisme à l’échelle mon­diale pour remé­dier à une crise du taux de profit qui sévis­sait à la char­nière des années 1960-1970, la vic­toire des classes domi­nantes dont les actifs finan­ciers priment sur les salaires, les condi­tions de tra­vail et la pro­tec­tion sociale, et l’obligation pour les struc­tures de régu­la­tion de se confor­mer doré­na­vant aux exi­gences des mar­chés.

La finance réclame des taux de rému­né­ra­tion annuels de 15 à 20 % ; le sys­tème ban­caire est entiè­re­ment pri­va­tisé pour mettre la créa­tion moné­taire au ser­vice quasi exclu­sif de la spé­cu­la­tion et de la restruc­tu­ra­tion per­ma­nente du capi­tal ; les retraites et l’assurance mala­die sont vouées à finir dans les griffes des fonds de pen­sion et des com­pa­gnies d’assurance ; les bud­gets publics sont contraints à l’austérité pour pou­voir bais­ser la fis­ca­lité pesant sur les riches et épon­ger les déboires ban­caires. Deux décen­nies ont suffi pour mettre à bas cet écha­fau­dage dont la fra­gi­lité était à la mesure de sa démence : dès le milieu de la décen­nie 2000, le taux de profit cesse de remon­ter aux Etats-Unis, et le crédit accordé aux pauvres pour pal­lier les insuf­fi­sances de salaires ne suffit plus pour absor­ber la sur­pro­duc­tion indus­trielle. La crise est là et se pro­page à la vitesse de la cir­cu­la­tion des capi­taux. L’explosion des dettes publiques a donc sa source [2], non dans des dépenses publiques et sociales struc­tu­rel­le­ment trop éle­vées, mais dans les poli­tiques d’abaissement de la fis­ca­lité pro­gres­sive, dans l’endossement par la col­lec­ti­vité des dettes pri­vées et dans les plans d’austérité qui pra­tiquent les mêmes sai­gnées que bro­car­dait Molière : « Clysterium donare, postea sei­gnare, ensuitta pur­gare » [3].

Aussi n’y a-t-il pas à pro­pre­ment parler de crise grecque, ou irlan­daise, por­tu­gaise, espa­gnole, etc. La crise n’est pas une addi­tion de crises natio­nales qui se déclen­che­raient par le seul fait de pro­blèmes spé­ci­fiques internes à chacun des pays, dont on se deman­de­rait par quelle coïn­ci­dence ils se mani­fes­te­raient simul­ta­né­ment. La crise est d’emblée celle d’un capi­ta­lisme par­venu à « matu­rité » mon­diale, dont la logique de créa­tion de valeur pour l’actionnaire, sans parler de l’actionnaire spé­cu­la­teur, a été pous­sée à son paroxysme parce que tout était des­tiné à deve­nir mar­chan­dise, de la pro­duc­tion des biens et ser­vices de base jusqu’à la santé, l’éducation, la culture, les connais­sances, les res­sources natu­relles et l’ensemble du vivant. Cette mise de la société – des socié­tés – sous le corset de la finance a pro­duit une crise dont chaque dimen­sion ren­force l’autre : finan­cière, éco­no­mique, sociale, éco­lo­gique. Le mythe de la capa­cité de la finance à engen­drer richesse et sta­bi­lité s’est effon­dré et la croyance en l’autonomie de la finance par rap­port au sys­tème pro­duc­tif a montré sa vacuité.

La mon­dia­li­sa­tion ne se réduit donc pas au libre-échange des mar­chan­dises, c’est-à-dire à la cir­cu­la­tion de celles-ci, mais il s’agit du pro­ces­sus de pro­duc­tion et de réa­li­sa­tion de la valeur. [4] C’est la raison pour laquelle on peut esti­mer que la finance hors-sol a été rat­tra­pée par la loi de la valeur, c’est-à-dire par une double contrainte aujourd’hui indis­so­ciable : faire « rendre » de la valeur au tra­vail qui n’est pas pres­su­ri­sable à l’infini, sur une base maté­rielle qui se dégrade ou se raré­fie : la crise finan­cière a donc comme sous-jacents la sur­pro­duc­tion capi­ta­liste et l’impasse d’un modèle de déve­lop­pe­ment.

L’un des prin­ci­paux argu­ments des par­ti­sans de gauche de la démon­dia­li­sa­tion consiste à impu­ter les des­truc­tions d’emplois et la dés­in­dus­tria­li­sa­tion des pays riches à la mon­dia­li­sa­tion. « Jusqu’au milieu des années 1990, les gains de pro­duc­ti­vité dans les pays émer­gents n’étaient pas de nature à modi­fier les rap­ports de forces avec les pays domi­nants. En revanche, depuis le milieu des années 1990, on observe des gains de pro­duc­ti­vité très impor­tants dans des pays comme la Chine ou en Europe de l’Est. Dès lors, des acti­vi­tés, par pans entiers, quittent les pays indus­tria­li­sés. » [5] On ne peut mieux dire pour prou­ver que l’inversion du rap­port des forces entre la classe domi­nante et les sala­riés dans les pays indus­tria­li­sés est anté­rieure d’au moins quinze ans à l’émergence forte de la Chine. Pour ne prendre que l’exemple fran­çais, la dété­rio­ra­tion de la part sala­riale dans la valeur ajou­tée (envi­ron 5 points de valeur ajou­tée brute des socié­tés non finan­cières par rap­port à 1973 et près du double par rap­port à 19827) et l’envolée du chô­mage s’effectuent pen­dant la décen­nie 1980. Les niveaux atteints alors (très bas pour la part sala­riale et très haut pour le chô­mage) ne seront ensuite jamais vrai­ment modi­fiés sauf pen­dant la courte période de 1997 à 2001. Il est donc exact de dire que la concur­rence des forces de tra­vail qui s’est accen­tuée au cours des der­nières années a ren­forcé les posi­tions acquises par les pos­sé­dants, mais il est faux de voir dans les pays émer­gents la cause pre­mière de la dégra­da­tion sala­riale dans les pays capi­ta­listes avan­cés. Indirectement, Jacques Sapir confirme d’ailleurs lui-même ce constat en remar­quant que la cor­ré­la­tion entre salaires et pro­duc­ti­vité« s’est bru­ta­le­ment inter­rom­pue en 1981 et ce jusqu’en 1997 » [6]. L’auteur carac­té­rise la période sui­vante de « seconde vague de la contre-révo­lu­tion conser­va­trice » par « la défla­tion sala­riale impor­tée » [7] qui frappe les faibles rému­né­ra­tions des ouvriers et des employés, tandis que les hauts salaires connaissent des pro­gres­sions très fortes, notam­ment parce qu’ils incor­porent en fait des élé­ments de rému­né­ra­tion du capi­tal. Ces ten­dances contra­dic­toires sur les salaires de plus en plus pola­ri­sés sont mas­quées par la sta­bi­lité de la part sala­riale glo­bale dans la valeur ajou­tée au cours des décen­nies 1990-2000.

Au final, sur la longue période ouverte par les poli­tiques néo­li­bé­rales, les choses sont contras­tées et n’obéissent pas à une vision uni­forme. La vio­lence de classe du néo­li­bé­ra­lisme se tra­duit en effet au sein des pays riches par un par­tage capital/​travail favo­rable au pre­mier et par une modi­fi­ca­tion de la répar­ti­tion inté­rieure à la masse sala­riale. Mais ce second aspect a au moins autant à voir avec la posi­tion sociale qu’occupe le haut enca­dre­ment des entre­prises, de par sa com­pé­tence tech­nique, qu’avec le dum­ping social exté­rieur dont sont vic­times les sala­riés au bas de l’échelle.

D’où la pru­dence théo­rique néces­saire pour éviter qu’un conflit de classes soit trans­formé en un conflit de nations, pru­dence que Frédéric Lordon consi­dère comme « vouée à l’inanité » car, dit-il,« les struc­tures de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique placent [le sala­riat chi­nois et le sala­riat fran­çais] aussi et objec­ti­ve­ment dans un rap­port d’antagonisme mutuel – contre lequel aucune déné­ga­tion ne pourra rien. » [8] Bien que Frédéric Lordon se défende d’établir un « primat » entre l’antagonisme de classes et l’antagonisme de nations, la solu­tion pro­tec­tion­niste qu’il pro­pose consiste en fait à donner la prio­rité au second. Or, la nature sys­té­mique de la crise capi­ta­liste mon­diale ren­voie au rap­port social fon­da­men­tal du capi­ta­lisme et fait douter de la capa­cité des popu­la­tions à en sortir par une voie natio­nale.

De plus, la solu­tion pro­tec­tion­niste oublie les très fortes contra­dic­tions aux­quelles se heurte cha­cune des frac­tions des bour­geoi­sies euro­péennes. L’été 2011, avec sa nou­velle défer­lante finan­cière, vient de les illus­trer de façon élo­quente. Les États sont char­gés de faire payer la crise aux popu­la­tions, tel est l’enjeu fon­da­men­tal uni­fi­ca­teur des classes domi­nantes. Mais, d’une part, aucun gou­ver­ne­ment ne veut ni ne peut prendre le risque d’assumer les consé­quences d’un défaut sur les dettes sou­ve­raines qui pour­rait se pro­pa­ger dès lors que le pre­mier maillon aurait sauté. Tous condamnent ainsi leurs éco­no­mies à la réces­sion. D’autre part, les banques – BCE incluse – sont sur la corde raide puisque la dyna­mique de spé­cu­la­tion dont elles sont partie pre­nante les place en posi­tion déli­cate en cas de déva­lo­ri­sa­tion mas­sive des titres publics qu’elles détiennent. Comment com­prendre cette situa­tion au regard des inté­rêts mêmes des déten­teurs du capi­tal ? En ne per­dant jamais de vue que la mon­dia­li­sa­tion est beau­coup plus qu’une mon­dia­li­sa­tion com­mer­ciale et finan­cière, elle est aussi pro­duc­tive, au point que les grands groupes mul­ti­na­tio­naux se pré­oc­cupent peu des tra­jec­toires éco­no­miques natio­nales. [9] La ques­tion des espaces per­ti­nents de régu­la­tion et de lutte contre la crise est donc cru­ciale.

Quels espaces de régulation face à une crise mondiale ?

L’hypothèse est ici que les stra­té­gies poli­tiques concernent tout à la fois les éche­lons natio­naux, conti­nen­taux et mon­dial. C’est aux États-Unis, foyer de la crise mon­diale, et sur­tout en Europe, bas­tion de l’orthodoxie moné­taire, que les dettes publiques ont explosé à cause même des poli­tiques pra­ti­quées : au sein de l’Union euro­péenne domine le trip­tyque baisse de la fis­ca­lité, endos­se­ment des dettes pri­vées sans contre­par­ties et aus­té­rité mor­ti­fère. C’est dans ce contexte qu’une dis­cus­sion a lieu sur l’opportunité, pour un pays trop fra­gi­lisé par la crise et soumis à trop de spé­cu­la­tion, de sortir de la zone euro, et sur l’instauration du pro­tec­tion­nisme.

L’objectif de retrou­ver des marges de manœuvre en termes de taux de change que la mon­naie unique a fait perdre peut-il être atteint en res­tau­rant la mon­naie natio­nale et en la déva­luant aus­si­tôt par rap­port à l’euro ? Il n’est pas cer­tain que les avan­tages momen­ta­nés com­pensent les incon­vé­nients. Parmi ceux-ci, la dette libel­lée en euros sera rééva­luée. Et une déva­lua­tion de 10 à 15 % ne com­ble­rait pas les écarts de coûts entre les indus­tries des pays du centre et celles des pays de la péri­phé­rie mon­diale ou euro­péenne. À tel point que Jacques Sapir pense que l’inflation« impo­sera des déva­lua­tions régu­lières (tous les ans ou tous les 18 mois) dont l’objectif sera de main­te­nir le taux de change réel constant » [10]. On voit bien que bâtir un projet de trans­for­ma­tion sociale sur la répé­ti­tion annuelle d’un pro­gramme de déva­lua­tions n’a pas de sens. De toute façon, une déva­lua­tion ne pro­duit des effets en termes de com­pé­ti­ti­vité exté­rieure que si les autres pays n’imitent pas celui qui a déclen­ché le pro­ces­sus pro­tec­tion­niste. Cette solu­tion, d’une part, relève donc d’une stra­té­gie uni­la­té­rale, et d’autre part, a peu de chances de résoudre des pro­blèmes sociaux qui ne pro­cèdent pas prin­ci­pa­le­ment de la concur­rence de pays étran­gers mais de la vio­lence des rap­ports sociaux impo­sés en interne. Il est devenu cou­rant d’entendre cri­ti­quer la sous-éva­lua­tion du yuan chi­nois pour expli­quer les dés­équi­libres mon­diaux, mais ne s’agit-il pas d’une esquive pour exo­né­rer de leur res­pon­sa­bi­lité les poli­tiques néo­li­bé­rales ?

Frédéric Lordon récuse l’idée qu’il y aurait un pro­blème de gou­ver­nance mon­diale et fus­tige la« chi­mère » [11] des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales fortes. On l’approuvera s’il s’agit de reje­ter la tarte à la crème de la « gou­ver­nance mon­diale » ou de condam­ner les ater­moie­ments et les échecs des G8, G20 et autres conci­lia­bules des gou­ver­nants domi­nants, mais il y a un pro­blème réel à sur­mon­ter : celui de la construc­tion d’une régu­la­tion mon­diale. D’ailleurs, la période que citent en exemple aussi bien Frédéric Lordon que Jacques Sapir est celle de l’après-guerre mar­quée par la régu­la­tion de type key­né­sien inau­gu­rée à Bretton Woods, même si les mesures déci­dées en 1944 n’étaient pas à la hau­teur de ce pré­co­ni­sait Keynes sur la mon­naie mon­diale et le retour à l’équilibre des balances des paie­ments.

Deux faits déci­sifs montrent l’urgence d’une régu­la­tion, sans attendre que le capi­ta­lisme ait été aboli ou sim­ple­ment can­tonné. Le pre­mier porte sur l’agriculture qui est aujourd’hui carac­té­ri­sée par la déré­gle­men­ta­tion des échanges agri­coles tous azi­muts, avec pour consé­quences la cap­ta­tion dans les pays du Sud des meilleures terres pour les cultures d’exportation au détri­ment des cultures vivrières, la baisse de la demande sol­vable alors que les besoins s’accroissent, et l’extrême vola­ti­lité des prix de base mon­diaux. Comment peut-on ima­gi­ner que chaque pays puisse trou­ver une rela­tive auto­no­mie et voir ainsi s’instaurer une sou­ve­rai­neté ali­men­taire si les mar­chés agri­coles ne sont pas rigou­reu­se­ment enca­drés à l’échelle mon­diale pour sortir les den­rées agri­coles et, au-delà, toutes les matières pre­mières, de l’emprise de la spé­cu­la­tion et des aléas du marché ? Comment une « rena­tio­na­li­sa­tion » des poli­tiques agri­coles en Europe, si les ten­ta­tives de la Commission abou­tis­saient, ne condui­rait-elle pas à une guerre com­mer­ciale encore accrue, puisque, d’ores et déjà, l’Union euro­péenne pro­meut ses expor­ta­tions de céréales tandis que les États-Unis gèlent 30 mil­lions d’hectares, ou que la Nouvelle-Zélande aug­mente ses expor­ta­tions de lait pour pro­fi­ter du timide effort euro­péen de maî­trise de la pro­duc­tion ? [12]

Le second fait concerne la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique qui, à l’évidence, relève d’emblée du niveau mon­dial. Or, jusqu’à pré­sent, les échecs des négo­cia­tions sur l’après-Kyoto, à Copenhague en 2009 et à Cancun en 2010, sont essen­tiel­le­ment dus aux conflits d’intérêts entre les États les plus puis­sants, pri­son­niers qu’ils sont de leur allé­geance aux exi­gences des lob­bies et des groupes mul­ti­na­tio­naux. L’émergence d’une conscience citoyenne pour la sau­ve­garde des biens com­muns, dotée d’une vision glo­bale, peut peser sur ces trac­ta­tions, par exemple au tra­vers de l’Appel de la Conférence mon­diale des peuples sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, à l’initiative du gou­ver­ne­ment boli­vien en avril 2010.

En outre, l’agriculture et le climat sont tous deux révé­la­teurs de la néces­sité impé­rieuse de révo­lu­tion­ner radi­ca­le­ment le modèle de déve­lop­pe­ment sous-jacent à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Cet aspect est la plu­part du temps com­plè­te­ment ignoré des par­ti­sans de la démon­dia­li­sa­tion, dont la réfé­rence prin­ci­pale reste le modèle for­diste natio­nal, certes mieux régulé que le modèle néo­li­bé­ral, mais qui a engen­dré le pro­duc­ti­visme éche­velé et dévas­ta­teur qui s’est imposé par­tout. Aussi ne suffit-il pas de prôner la réin­dus­tria­li­sa­tion des pays… indus­tria­li­sés, encore faut-il recon­si­dé­rer le type de déve­lop­pe­ment indus­triel. La relo­ca­li­sa­tion de cer­taines acti­vi­tés est indis­pen­sable, mais, d’une part, on ne recrée pas d’un coup de baguette magique des sec­teurs indus­triels dis­pa­rus depuis plu­sieurs décen­nies et, d’autre part, on ne peut envi­sa­ger une nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail sans un cadre de négo­cia­tion sus­cep­tible de prendre en compte simul­ta­né­ment les impé­ra­tifs sociaux et envi­ron­ne­men­taux dans une optique plus coopé­ra­tive que concur­ren­tielle, et ce n’est pas le moindre para­doxe que de consta­ter que les démon­dia­li­sa­teurs res­tent pri­son­niers d’un schéma de pensée concur­ren­tiel. Nous sommes donc confron­tés à la défi­ni­tion du lieu où peut s’exercer la sou­ve­rai­neté démo­cra­tique.

Au final, la souveraineté démocratique

Comment le pro­blème est-il posé par les par­ti­sans de la démon­dia­li­sa­tion ? « Quoi qu’on en pense, la solu­tion de la recons­ti­tu­tion natio­nale de sou­ve­rai­neté impose son évi­dence parce qu’elle a sur toutes les autres l’immense mérite pra­tique d’être là, immé­dia­te­ment dis­po­nible – moyen­nant évi­dem­ment les trans­for­ma­tions struc­tu­relles qui la rendent éco­no­mi­que­ment viable : pro­tec­tion­nisme sélec­tif, contrôle des capi­taux, arrai­son­ne­ment poli­tique des banques, autant de choses par­fai­te­ment réa­li­sables pourvu qu’on le veuille. » [13] Les trois niveaux de trans­for­ma­tions struc­tu­relles pro­po­sées dans cette cita­tion sont tout à fait per­ti­nents. Ce qui fait pro­blème, c’est « l’évidence », l’« immé­dia­te­ment dis­po­nible », le « déjà là », c’est-à-dire le fait de sup­po­ser le pro­blème résolu alors que l’auteur a affirmé aupa­ra­vant que la mon­dia­li­sa­tion avait construit un « uni­vers libre de toute force poli­tique sou­ve­raine » dans lequel régnait le « sur­tout pas d’État ». Le « moyen­nant évi­dem­ment » les trans­for­ma­tions struc­tu­relles appa­raît au mieux comme une litote. Et il y aurait quelque incon­sé­quence à se dés­in­té­res­ser de cette ques­tion d’ordre poli­tique tout en affir­mant avec raison que le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion a eu pour consé­quence majeure d’enlever aux citoyens toute capa­cité de peser sur les déci­sions d’organisation de la société, en un mot de vider la démo­cra­tie de sa sub­stance, pour confier les clés de la maison com­mune aux mar­chés finan­ciers.

Aussi, l’extrême dif­fi­culté que les peuples ont à sur­mon­ter aujourd’hui est pré­ci­sé­ment de recons­truire tota­le­ment leur sou­ve­rai­neté et non pas sim­ple­ment de ravi­ver une sou­ve­rai­neté mise en som­meil. En effet, tout ou presque est par terre, en termes de sou­ve­rai­neté démo­cra­tique. Nous en savons quelque chose en France, où une vic­toire réfé­ren­daire sans conteste en 2005 fut confis­quée quelques mois plus tard sans coup férir. La recons­truc­tion-construc­tion de la sou­ve­rai­neté est à accom­plir tant au niveau natio­nal que, pour ce qui concerne les Européens, au niveau régio­nal, car l’affrontement avec les forces du capi­tal ne se joue plus uni­que­ment au niveau natio­nal, ni même peut-être prin­ci­pa­le­ment. Et ce n’est pas haïr la nation que d’avoir une approche du « peuple » non essen­tia­liste mais comme le fruit d’une construc­tion sociale his­to­rique. Ce n’est pas nier la nation que de mettre en doute l’identité entre nation et peuple puisqu’il existe des nations for­mées de plu­sieurs peuples. Ce n’est pas non plus nier l’État-nation, c’est lui recon­naître son carac­tère contra­dic­toire : État au ser­vice de la classe domi­nante tenu cepen­dant de pro­cé­der à cer­tains arbi­trages sociaux. Sans sous-esti­mer l’action au sein de chaque nation, il faut lui enle­ver tout carac­tère natio­na­liste, en recher­chant la coopé­ra­tion avec d’autres pays pour aller dans le même sens, et cela d’autant plus que plu­sieurs peuples résistent. La contra­dic­tion à dépas­ser est que si, la démo­cra­tie s’exprime encore sur­tout à l’échelon natio­nal, les régu­la­tions et trans­for­ma­tions à opérer, notam­ment éco­lo­giques, se situent au-delà des nations, d’où l’importance de la créa­tion pro­gres­sive d’un espace démo­cra­tique euro­péen. La crise n’étant pas une addi­tion de crises natio­nales, il n’y aura pas de sortie natio­nale de la crise.

Reste alors la ques­tion de savoir par où com­men­cer le tra­vail de décons­truc­tion du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral. Par quel moyen porter le fer, non pas contre tel ou tel pays étran­ger, mais contre les seuls res­pon­sables de la crise ? À court terme, et de manière urgente, décla­rer illé­gi­times la plu­part des dettes publiques et annon­cer qu’elles ne seront pas hono­rées, en déci­dant à l’échelle euro­péenne les pays prio­ri­taires, compte tenu de leurs dif­fi­cul­tés. Fonder ces déci­sions sur un audit géné­ral des dettes publiques. Procéder à la socia­li­sa­tion de tout le sec­teur ban­caire euro­péen. Et res­tau­rer une forte pro­gres­si­vité de la fis­ca­lité. Il n’y a là aucune impos­si­bi­lité pra­tique, il manque seule­ment encore la volonté poli­tique d’« eutha­na­sier la rente » par une annu­la­tion de celle-ci, au vu de la gra­vité de la crise. [14]

À moyen et long terme, le pro­ces­sus à enga­ger est celui de la trans­for­ma­tion radi­cale du modèle de déve­lop­pe­ment dans un sens non capi­ta­liste. La des­truc­tion des struc­tures actuelles de la finance est le pre­mier pas que pour­raient amor­cer l’interdiction des tran­sac­tions de gré à gré et des pro­duits déri­vés et la taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières res­tantes. Mais, au-delà, le bor­nage strict de l’espace mar­chand gou­verné par la recherche du profit est indis­pen­sable pour que puissent se déve­lop­per des acti­vi­tés non mar­chandes ou orien­tées vers la satis­fac­tion des besoins des popu­la­tions tout en pré­ser­vant les équi­libres éco­lo­giques.

Quel nom donner à tout cela ? Dire comme Frédéric Lordon que c’est là chose simple puisque, à « mon­dia­li­sa­tion », il suffit d’apposer le pré­fixe « dé », est vrai­ment trop simple. Les pro­tec­tions qui sont néces­saires (du droit du tra­vail, de la sécu­rité sociale, de la nature…) ne font pas néces­sai­re­ment un sys­tème pro­tec­tion­niste. L’idée de sélec­ti­vité des domaines à « démon­dia­li­ser » ou, au contraire, à uni­ver­sa­li­ser, est sans doute plus com­plexe à mettre en œuvre mais elle offre les avan­tages de dési­gner les véri­tables cibles à atteindre plutôt que des boucs émis­saires, d’esquisser une bifur­ca­tion socio-éco­lo­gique des socié­tés plutôt qu’un retour mythique aux illu­sions pro­duc­ti­vistes, et de construire pas à pas une coopé­ra­tion inter­na­tio­nale digne de ce nom. Ce que l’on appelle alter­mon­dia­lisme, qui n’abandonne pas une once de cri­tique de la mon­dia­li­sa­tion, sans pour autant croire per­ti­nente son appa­rente oppo­sée.

Jean-Marie Harribey


Notes

[1] Parmi les textes ayant porté depuis un an ces contro­verses : J.M. Harribey, « « Il faut coin­cer les serial killers », décembre 2010, http://​har​ri​bey​.ubor​deaux4​.fr/​trava… ; P. Khalfa, « Vouloir quit­ter la mon­naie unique est un mirage dan­ge­reux, L’Humanité, 14 jan­vier 2011, http://​www​.huma​nite​.fr/​1​4​_​0​1​_​2011- vou­loir-quit­ter-la-mon­naie-unique-est-un-mirage-dan­ge­reux-462322 ; J. Sapir, « S’il faut sortir de l’euro… », 6 avril 2011, http://​www​.medelu​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?arti… ; T. Coutrot, « Le pro­gramme Dany Boon », Politis, n° 1148, 14 avril 2011 ; J.M. Harribey, « Sortir de quoi ? À propos de la dis­cus­sion sur la sortie de l’euro pro­po­sée par Jacques Sapir », 28 avril 2011, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/trav… sortiedeleuro.pdf ; J.M. Harribey, « Sortir de l’euro et sortie de route », 2 mai 2011, http://harribey.u- bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​e​u​r​o​p​e​/​s​u​i​t​e​d​e​b​a​t​-​s​o​r​t​i​e​d​e​l​e​u​r​o.pdf ; J. Sapir, La démon­dia­li­sa­tion, Paris, Seuil, 2011 ; A. Montebourg, Votez pour la démon­dia­li­sa­tion !, Paris, Flammarion, 2011 ; G. Azam & alli, « La démon­dia­li­sa­tion, un concept super­fi­ciel et sim­pliste », 6 juin 2011,http://​blogs​.media​part​.fr/​e​d​i​t​ion/l… de-media­part/ar­ti­cle/060611/la-demon­dia­li­sa­tion-un-concept-super­fi­ciel-et-s ; F. Lordon, « Qui a peur de la démon­dia­li­sa­tion ? », 13 juin 2011, http://​blog​.mon​de​di​plo​.net/​2​0​1​1-06-… ; J.M. Harribey, « La démon­dia­li­sa­tion heu­reuse ? Éléments de débat et de réponse à Frédéric Lordon et à quelques autres col­lègues »,http://​alter​na​tives​-eco​no​miques​.fr/… heureuse-elements-de-debat-et-de-reponse-a-frederic-lordon-et-a-quelques-autres-collegues/#more-218 ; F. Lordon, « Comment rompre avec le libre-échange, La démon­dia­li­sa­tion et ses enne­mis », Le Monde diplo­ma­tique, août 2011 ; d’autres textes de F. Lordon sont lisibles sur http://​www​.fre​de​ri​clor​don​.fr/​t​ripty…, de Bernard Cassen et de Jacques Sapir sur http://​www​.medelu​.org.. Voir sur ESSF (article 22017), Débat : faut-il prôner la « démon­dia­li­sa­tion » – Partie II et (article 22018), Débat : faut-il prôner la « démon­dia­lis­tion » – Partie I. [2] Voir Attac, Le piège de la dette publique, Comment s’en sortir, Paris, Les Liens qui libèrent, 2011. [3] Molière, Le malade ima­gi­naire, Troisième inter­mède, 1673. [4] J.M. Harribey, « Crise glo­bale, déve­lop­pe­ment sou­te­nable et concep­tions de la valeur, de la richesse et de la mon­naie », Forum de la Régulation, Paris, 1er et 2 décembre 2009, http://harribey.u- bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​m​o​n​n​a​i​e​/​c​r​i​s​e​-​v​a​l​e​u​r​-​m​o​n​n​a​i​e.pdf. [5] J. Sapir, « La mon­dia­li­sa­tion est-elle cou­pable ? », Débat entre Daniel Cohen et Jacques Sapir, Alternatives éco­no­miques, n° 303, juin 2011. [6] INSEE, Rapport J.P. Cotis, « Partage de la valeur ajou­tée, par­tage des pro­fits et écarts de rému­né­ra­tions en France », 2009,http://lesrapports.ladocumentationf…. [7] J. Sapir, La démon­dia­li­sa­tion, op. cit., p. 71 et 79. 9 Ibid, p. 79. [8] F. Lordon, « Comment rompre avec le libre-échange, La démon­dia­li­sa­tion et ses enne­mis », op. cit. [9] M. Husson, « Une crise sans fond », 28 juillet 2011, http://​hus​so​net​.free​.fr/​s​a​n​s​f​o​n​d.pdf. [10] J. Sapir, « S’il faut sortir de l’euro… », op. cit. [11] F. Lordon, « Comment rompre avec le libre-échange, La démon­dia­li­sa­tion et ses enne­mis », op. cit. [12] Voir A. Trouvé et J.C. Kroll, « La poli­tique agri­cole com­mune vidée de son contenu », Le Monde diplo­ma­tique, jan­vier 2009 ; A. Trouvé et J.C. Kroll, « Histoire d’un grand bond en arrière » et « Rendre les outils aux États », Politis, n° 1161, 14 juillet 2011. [13] Op. cit. [14] Voir aussi F. Chesnais, Les dettes illé­gi­times, Quand les banques font main basse sur les poli­tiques publiques, Paris, Raisons d’agir, 2011.

* Le Monde diplo­ma­tique, octobre 2011. Publié en ver­sion un peu rac­cour­cie sous le titre « Les impasses d’une réponse natio­nale à la mon­dia­li­sa­tion. Sortir de la crise, par où com­men­cer ? ». La ver­sion anglaise de ce texte « We need a third way, now » est publiée par Le Monde diplo­ma­tique, English edi­tion, November 2011, http://​mon​de​di​plo​.com/​2​0​1​1​/​1​1​/​05glo…. Le titre anglais a été choisi par l’éditeur. Version anglaise dis­po­nible sur ESSF (article 23717).

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