La démocratie écologique, un jeu de construction ?

Par Mis en ligne le 23 mai 2011

Résumé : Quelles solu­tions poli­tiques et ins­ti­tu­tion­nelles pour faire face aux défis sans pré­cé­dents posés par la crise éco­lo­gique, aux dimen­sions multi-sca­laires ? Les auteurs de ce livre, spé­cia­listes d’écologie poli­tique, pro­posent un rema­nie­ment des ins­ti­tu­tions qui laisse un peu rêveur…

Titre du livre : Vers une démo­cra­tie éco­lo­gique. Le citoyen, le savant et le poli­tique
Auteur : Dominique Bourg, Kerry Whiteside
Éditeur : Seuil
Collection : La République des idées

La Terre est confron­tée à une crise mul­ti­forme, sans pré­cé­dent. Elle s’accompagne d’une urgence éco­lo­gique et d’une dif­fi­culté à mettre en place des organes de gou­ver­ne­ment à la mesure des enjeux envi­ron­ne­men­taux. Ces der­niers se sont révé­lés nom­breux depuis les années 1950 et couvrent main­te­nant toute une série d’évènements et de pro­ces­sus : du nucléaire au déclin de la bio­di­ver­sité, tant d’événements affectent l’environnement quo­ti­dien. En outre, l’épuisement des res­sources et la sur­con­som­ma­tion ont des consé­quences consi­dé­rables sur la vie des espèces ani­males et végé­tales, y com­pris la survie d’une espèce dite comme les autres, l’espèce humaine. Leurs milieux de vie – villes et pay­sages – sont peu ou prou anthro­pi­sés et donc, leur état for­cé­ment tri­bu­taire des acti­vi­tés humaines.

Face aux urgences éco­lo­giques…

De tels déve­lop­pe­ments, dans le contexte d’un échec rela­tif du déve­lop­pe­ment durable qui s’énonçait comme un projet répon­dant à ces enjeux, com­pro­mettent véri­ta­ble­ment la sta­bi­lité d’un cer­tain nombre de sys­tèmes poli­tiques dont la démo­cra­tie. Kerry Whiteside, spé­cia­liste de l’écologie poli­tique et maître d’œuvre, par ailleurs, d’un ouvrage où sont croi­sés les regards de l’Amérique du Nord et de la France 1, s’associe ici à Dominique Bourg. Ce der­nier, pro­fes­seur à l’Université de Lausanne (Institut des poli­tiques ter­ri­to­riales et de l’environnement humain/​Faculté des géos­ciences et de l’environnement), a déjà déve­loppé une réflexion consé­quente sur l’éthique du déve­lop­pe­ment durable, la construc­tion sociale des risques envi­ron­ne­men­taux et le prin­cipe de pré­cau­tion 2.

… la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est elle adap­tée ?
Pour les deux auteurs, le point cen­tral de la démo­cra­tie, à savoir la manière dont la sou­ve­rai­neté du peuple prend forme ins­ti­tu­tion­nel­le­ment, par le biais de la repré­sen­ta­tion est com­pro­mis. Les repré­sen­tants des citoyens sont char­gés de garan­tir l’intérêt géné­ral de la société tout entière ; les élus appe­lés à exer­cer le pou­voir légis­la­tif le tra­duisent, en prin­cipe, dans les lois qu’ils déposent, dont ils débattent et qu’en tant que par­le­men­taires (dépu­té­set séna­teurs), ils votent.
Cependant, outre les dif­fi­cul­tés liées à la notion de repré­sen­ta­tion elle-même (à savoir les choix par­ti­sans, le risque fré­quent d’une confu­sion entre l’intérêt privé et l’intérêt commun, la pas­si­vité ins­ti­tu­tion­nelle des citoyens d’une élec­tion à l’autre), ce sys­tème poli­tique n’a été mis en place qu’en consi­dé­ra­tion de l’intérêt pré­sent des citoyens pré­sents, c’est-à-dire sans consi­dé­ra­tion du temps long et des géné­ra­tions futures, et dans l’abstraction des ter­ri­toires et de leurs sin­gu­la­ri­tés, ainsi que de la nature.

Un sys­tème à réfor­mer, au nom du « temps long »

En quatre cha­pitres, les auteurs montrent tout d’abord com­ment ce sys­tème pour­rait être réformé afin d’engager la prise en consi­dé­ra­tion du temps long et de la nature. Ils prennent le parti de trou­ver des solu­tions tant ins­ti­tu­tion­nelles que déli­bé­ra­tives au pro­blème posé. Ils envi­sagent un autre enra­ci­ne­ment de la démo­cra­tie qui pren­drait en compte un ter­ri­toire réel, carac­té­risé par des pro­ces­sus bio­lo­giques, phy­siques, chi­miques, sociaux et cultu­rels, et non l’évocation d’un ter­ri­toire abs­trait. Ce ter­ri­toire réel est aussi un ter­ri­toire global, et non seule­ment local. Il s’agit, selon les auteurs, d’intégrer dans toute réflexion un nou­veau jeu d’échelles et la Terre, comme ultime défi posé à la Nature humaine.

Ensuite, les auteurs réflé­chissent aux types d’institutions et pro­ces­sus ins­ti­tu­tion­nels qui per­met­traient la prise en charge la plus adap­tée à la pro­tec­tion des res­sources natu­relles et de l’environnement. Le point cen­tral qu’ils iden­ti­fient concerne la ques­tion de la légi­ti­mité tou­jours en renou­vel­le­ment dans les sys­tèmes poli­tiques basés sur des cycles élec­to­raux. Les auteurs pro­posent d’étendre le rôle patri­mo­nial de l’État au nom de la pré­ser­va­tion des condi­tions d’existence de l’humanité elle-même. Ils prônent aussi l’institution d’une aca­dé­mie du futur, grou­pant scien­ti­fiques et Organisations Non Gouvernementales Environnementales (ONGE), ainsi que le déve­lop­pe­ment de pro­cé­dures par­ti­ci­pa­tives. « Les démo­crates éco­lo­giques font-ils appel aux vertus les mieux connues de la démo­cra­tie ? », à savoir « la capa­cité d’obtenir des infor­ma­tions de tous les points de la société et de véri­fier ces infor­ma­tions par le débat, le recou­pe­ment, le res­pect mutuel ; l’ouverture à la diver­sité des valeurs ; la déter­mi­na­tion à confron­ter ces valeurs dans le dia­logue, à les clas­ser par ordre de prio­rité ou à conci­lier leurs contra­dic­tions » inter­rogent les auteurs 3.
La solu­tion pro­po­sée : un bri­co­lage ins­ti­tu­tion­nel …
La prin­ci­pale cri­tique qui surgit, à l’encontre de ce court ouvrage, est le sen­ti­ment qu’il pro­pose un bri­co­lage ins­ti­tu­tion­nel insuf­fi­sant pour parer aux carences dénon­cées tout d’abord par les auteurs. Soit, prendre en compte l’ensemble des enjeux rela­tifs à la pro­blé­ma­tique éco­lo­gique, trop désta­bi­li­sa­trice pour la démo­cra­tie telle que nous la vivons, du moins dans cer­taines par­ties du Globe. La pro­blé­ma­tique éco­lo­gique risque, dans les années à venir, de com­pro­mettre dura­ble­ment les sys­tèmes démo­cra­tiques au profit de sys­tèmes socio-poli­tiques auto­ri­taires prompts à mettre en avant des enjeux de sécu­rité natio­nale ou inter­na­tio­nale.
Les migra­tions à toutes les échelles, la conquête de l’eau ou de pans de bio­di­ver­sité dont dépendent de nom­breux sys­tèmes éco­no­miques, vont dans le sens d’un ren­for­ce­ment de la pro­blé­ma­tiques des fron­tières au dépens d’une prise en consi­dé­ra­tion des dyna­miques socio-natu­relles à l’échelle mon­diale. Sans énon­cer l’ensemble des argu­ments qui rendent ce livre à la fois inté­res­sant, et pro­ba­ble­ment trop bref eu égard aux enjeux, nous retien­drons toute la dif­fi­culté qui consiste à penser une démo­cra­tie renou­ve­lée sans igno­rer l’éventualité des périls qui la menacent et des solu­tions qui ont his­to­ri­que­ment montré qu’elle avait ten­dance à pré­va­loir en période de crise. Justement, nous en tra­ver­sons une.

rédac­teur : Nathalie BLANC, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : Marsyas. Stèle dite de la Démocratie, bas-relief grec célé­brant une loi contre la tyran­nie vers 336 a. C.

Notes :
1 – Divided Natures : French Contributions to Political Ecology, The MIT Press, 2002.
2 – Dominique Bourg avec J.-L. Schlegel, Parer aux risques de demain. Le Principe de pré­cau­tion, Seuil, 2001, 190 pages
3 – page 102

Titre du livre : Vers une démo­cra­tie éco­lo­gique. Le citoyen, le savant et le poli­tique
Auteur : Dominique Bourg, Kerry Whiteside
Éditeur : Seuil
Collection : La République des idées
Date de publi­ca­tion : 07/10/10
N° ISBN : 2021022986

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