NUMÉRO 14, AUTOMNE 2016

La décroissance, pour la suite du monde

Par Mis en ligne le 20 octobre 2015
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INTRODUCTION AU DOSSIER

Comment faire croître la décrois­sance ?

Yves-Marie Abraham, Andrea Levy et Louis Marion

L’appel expli­cite à une « décrois­sance sou­te­nable » a été lancé au début des années 2000, en Europe latine d’abord, contre l’idéologie du « déve­lop­pe­ment durable » sur­tout, mais contre aussi le déve­lop­pe­ment tout court. Le petit livre publié par Serge Latouche en 2004 sous le titre Survivre au déve­lop­pe­ment. De la déco­lo­ni­sa­tion de l’imaginaire éco­no­mique à la construc­tion d’une société alter­na­tive[1] a pra­ti­que­ment fait office de mani­feste.

Pour les « objec­teurs et de crois­sance », le « déve­lop­pe­ment durable » ou aujourd’hui la « crois­sance verte » ne per­met­tront, dans le meilleur des cas, que de « pol­luer moins pour pol­luer plus long­temps ». Rappelant qu’une crois­sance éco­no­mique infi­nie dans un monde fini n’est pas pos­sible, ils ajoutent qu’elle n’est pas sou­hai­table. Cette crois­sance est pour eux en effet syno­nyme d’injustices entre humains et de sou­mis­sion à une méga­ma­chine tech­no­ca­pi­ta­liste de plus en plus alié­nante. Pour la plu­part d’entre eux cepen­dant, la décrois­sance n’est plus une option. Elle est leur (notre) hori­zon. La ques­tion est de savoir si cette décrois­sance sera subie, consé­quence bru­tale et incon­trô­lable du dépas­se­ment des limites bio­phy­siques de la pla­nète, ou si elle sera choi­sie et assu­mée col­lec­ti­ve­ment, dans le but d’éviter aux humains, en par­ti­cu­lier aux plus démuniEs d’entre eux, les effets désas­treux d’un tel dépas­se­ment. Militer en faveur de la « décrois­sance sou­te­nable », c’est croire qu’il est encore pos­sible de mettre en œuvre cette décrois­sance choi­sie.

Si ces idées ont connu dans le « Nord global », comme disent nos cama­rades anglo­phones, un cer­tain succès depuis dix ans, il est impor­tant de consta­ter qu’elles ne sont pas abso­lu­ment nou­velles. Une bonne part d’entre elles ont été for­mu­lées en fait au cours des années 1960 et 1970, avant d’être éclip­sées par la révo­lu­tion conser­va­trice et le projet d’un « déve­lop­pe­ment durable », qui semblent avoir assumé la fonc­tion d’un contre-feu allumé par les pou­voirs en place.

Petite généa­lo­gie de la décrois­sance

Parmi les textes fon­da­teurs de la décrois­sance, il faut évi­dem­ment men­tion­ner le rap­port sul­fu­reux publié en 1972 par le Club de Rome (un think tank inter­na­tio­nal regrou­pant diplo­mates, indus­triels, uni­ver­si­taires) sous le titre Halte à la crois­sance ! Sur la base d’une modé­li­sa­tion et d’une simu­la­tion infor­ma­tique des inter­ac­tions entre l’espèce humaine et son habi­tat ter­restre, l’équipe diri­gée par Dennis et Donella Meadows du Massachusetts Institute of Technology (MIT) affir­mait que l’humanité était sur le point d’atteindre les limites de son exploi­ta­tion des res­sources natu­relles. Seule solu­tion pour éviter un effon­dre­ment au cours du XXIe siècle : l’arrêt de la crois­sance éco­no­mique et de la crois­sance démo­gra­phique. Un tel dis­cours, remet­tant en ques­tion les fon­de­ments de la civi­li­sa­tion indus­trielle, ne pou­vait que sus­ci­ter le scep­ti­cisme, aussi bien à gauche qu’à droite. L’idée qu’il pour­rait y avoir des limites bio­phy­siques à la crois­sance éco­no­mique n’est guère plus pré­sente en effet dans la tra­di­tion socia­liste que dans la tra­di­tion libé­rale. Il existe cepen­dant des excep­tions, qui jus­te­ment ont ins­piré et ins­pirent encore aujourd’hui les par­ti­sans et les par­ti­sanes de la décrois­sance.

Du côté libé­ral, auquel on peut asso­cier d’ailleurs le tra­vail de l’équipe Meadows, l’œuvre de John Stuart Mill consti­tue cer­tai­ne­ment une réfé­rence essen­tielle. Comme tous ceux que l’on appelle aujourd’hui les « éco­no­mistes clas­siques », ce phi­lo­sophe anglais consi­dé­rait que la crois­sance éco­no­mique ne pou­vait durer. Mais à la dif­fé­rence de Malthus ou de Ricardo, Mill envi­sa­geait dans ses Principes d’économie poli­tique la pos­si­bi­lité d’un état sta­tion­naire dans lequel la crois­sance éco­no­mique cède­rait le pas au déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel et à l’art de vivre. Pour lui, un tel état était bien pré­fé­rable au monde qu’il avait sous les yeux, un monde certes en crois­sance, mais déjà dévasté par l’assujettissement de la nature à l’industrie et aux besoins humains. Contre la des­truc­tion en cours, il fai­sait valoir entre autres la néces­sité de recon­naître à la nature une valeur intrin­sèque et non pas seule­ment ins­tru­men­tale, une idée que l’on retrouve bien sou­vent expri­mée aujourd’hui dans la constel­la­tion décrois­san­ciste.

Plus fon­da­men­ta­le­ment, cet état sta­tion­naire que Mill appe­lait de ses vœux se trouve au cœur des pré­oc­cu­pa­tions de l’un des fon­da­teurs de l’économie éco­lo­gique et ancien éco­no­miste en chef de la Banque mon­diale : Herman Daly. Formé par l’économiste hété­ro­doxe Nicholas Georgescu-Roegen, autre ins­pi­ra­teur essen­tiel de la décrois­sance, Daly a consa­cré une bonne partie de ses tra­vaux à faire la cri­tique des théo­ries éco­no­miques domi­nantes, aux­quelles il reproche de ne pas tenir compte des contraintes bio­phy­siques qui pèsent sur toutes les acti­vi­tés de pro­duc­tion. Mais contrai­re­ment à son maître Georgescu-Roegen pour qui la décrois­sance était la seule manière de sauver l’espèce humaine, il pro­meut une éco­no­mie sta­tion­naire, repo­sant sur des flux de matière et d’énergie (le through­put) n’excédant pas les capa­ci­tés de régé­né­ra­tion et d’absorption de la pla­nète[2].

L’œuvre de Daly a beau­coup influencé ce que l’on pour­rait appe­ler la branche anglo-amé­ri­caine de la décrois­sance, dont les prin­ci­paux repré­sen­tants sont Peter Victor au Canada, Tim Jackson en Grande-Bretagne, ainsi que James Gustave Speth et Richard Heinberg aux États-Unis, entre autres. Ces cher­cheurs ne s’attaquent géné­ra­le­ment pas de manière expli­cite et directe au capi­ta­lisme dans leurs ana­lyses des res­sorts de la crois­sance éco­no­mique, ce que peuvent leur repro­cher par­fois leurs homo­logues d’Europe conti­nen­tale – les vieux débats du Siècle des Lumières ne sont pas clos ! Néanmoins, leurs recherches d’ordre plutôt tech­nique et scien­ti­fique débouchent sur une cri­tique sans appel de tous les dis­cours crois­san­cistes, par exemple, lorsqu’elles mettent en évi­dence l’incapacité des éner­gies renou­ve­lables de sou­te­nir le modèle éco­no­mique indus­triel actuel.

Du côté socia­liste, on trouve éga­le­ment quelques pré­cur­seurs et fon­da­teurs de la décrois­sance, qui eux aussi font figure de pen­seurs hété­ro­doxes au sein de leur tra­di­tion intel­lec­tuelle. Le pre­mier d’entre eux est sans doute l’anglais William Morris, dont l’oeuvre très ori­gi­nale semble faire l’objet actuel­le­ment de nom­breuses redé­cou­vertes, y com­pris en France. Pour Morris, ce n’est pas seule­ment la domi­na­tion du capi­tal sur le tra­vail qui fait pro­blème dans la société occi­den­tale du XIXe siècle, mais c’est aussi l’industrialisation du monde elle-même. Une telle cri­tique reste cen­trale aujourd’hui dans la mou­vance décrois­san­ciste. On la retrouve chez cer­tains cri­tiques de la tech­nique, tels que Gunther Anders, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau ou Ivan Illich, autant de pen­seurs de la seconde moitié du XXe siècle qui sont consi­dé­rés aujourd’hui comme des fon­da­teurs de la décrois­sance. Mais elle est consti­tu­tive aussi d’un autre cou­rant de pensée cen­tral au sein de la mou­vance décrois­san­ciste : la cri­tique du déve­lop­pe­ment. Outre Serge Latouche et Gilbert Rist, qui nous font l’honneur de par­ti­ci­per à ce numéro, cette cri­tique essen­tielle a été for­mu­lée en par­ti­cu­lier par François Partant, Wolfgang Sachs et à nou­veau Ivan Illich, à partir des années 1960. Elle consiste à dénon­cer « l’aide au déve­lop­pe­ment » lancée par Truman et ses alliés en 1949 pour son carac­tère non seule­ment injuste, mais éga­le­ment des­truc­teur et alié­nant. Il s’agit de refu­ser d’un même geste un dis­cours pseu­do­gé­né­reux à l’égard d’une grande partie du monde qua­li­fiée désor­mais de « sous-déve­lop­pée » et des pra­tiques effec­tives visant à entre­te­nir ces mêmes pays dans un état de dépen­dance à l’égard du « monde déve­loppé ».

Parmi les ins­pi­ra­teurs socia­listes de la décrois­sance, on trouve par ailleurs deux cri­tiques impor­tants du mar­xisme des années 1960 et 1970 : Cornelius Castoriadis et André Gorz. Les objec­teurs et les objec­trices de crois­sance doivent au pre­mier, entre autres, deux idées capi­tales de leur mou­ve­ment : l’appel à une « déco­lo­ni­sa­tion de notre ima­gi­naire » et la valo­ri­sa­tion de l’autonomie col­lec­tive. Au second, ils doivent d’avoir for­mulé de manière par­ti­cu­liè­re­ment rigou­reuse et éclai­rante les trois cri­tiques consti­tu­tives de l’idéologie de la décrois­sance. Dès son livre Écologie et poli­tique[3] (1975), Gorz dénon­çait en effet le carac­tère à la fois des­truc­teur, injuste et alié­nant de la quête de crois­sance carac­té­ris­tique du capi­ta­lisme. Appelant à « rompre le lien entre plus et mieux », il fai­sait la pro­mo­tion d’une abon­dance fru­gale, qui n’avait rien à voir, il faut le sou­li­gner, avec l’austérité capi­ta­liste qu’on nous impose aujourd’hui au nom de l’équilibre bud­gé­taire et que l’on ten­tera de nous impo­ser sans doute demain au nom de la « pré­ser­va­tion de l’environnement ». Pour Gorz, la décrois­sance – un mot qu’il est d’ailleurs un des pre­miers à avoir uti­lisé dans un sens posi­tif – était un projet de trans­for­ma­tion éco­no­mique et sociale radi­cale, pri­vi­lé­giant l’égalité, l’autonomie, la diver­sité cultu­relle et la convi­via­lité comme les fon­de­ments d’une vie bonne. C’est dans cette tra­di­tion de pensée anti­ca­pi­ta­liste et anti­pro­duc­ti­viste que nous nous situons.

Cette trop brève généa­lo­gie suffit tou­te­fois à donner un aperçu de la diver­sité des cou­rants de pensée qui nour­rissent la cri­tique décrois­san­ciste. Ceci permet de com­prendre pour­quoi, dans une même réunion d’objecteurs de crois­sance, se côtoient des mili­tantes et des mili­tants vivant en marge de la société et des professeurEs d’université, des phi­lo­sophes et des ingénieurEs, des anar­chistes et des néo­marxistes, des éco­lo­gistes radi­caux et des alter­mon­dia­listes, des anti­ca­pi­ta­listes et des anti­mo­der­nistes. C’est sans doute à la fois la force et la fai­blesse de cette mou­vance. C’est en tout cas ce qui fait une bonne part de son ori­gi­na­lité. Considérée en elle-même, aucune des idées fon­da­trices de la décrois­sance n’est ori­gi­nale : ni la cri­tique éco­lo­gique, ni la cri­tique sociale, ni la cri­tique phi­lo­so­phique dénon­çant le carac­tère déshu­ma­ni­sant de notre monde. C’est leur com­bi­nai­son qui est ori­gi­nale et qui confère à la décrois­sance sa spé­ci­fi­cité dans le débat public.

Quel avenir pour la décrois­sance ?

Depuis qu’elles ont connu un regain d’intérêt il y a un peu plus de dix ans, ces idées ont sus­cité de riches débats et réflexions, la créa­tion de mou­ve­ments poli­tiques et le lan­ce­ment de diverses expé­ri­men­ta­tions col­lec­tives.

En France, par exemple, qui reste l’un des foyers les plus vivants du mou­ve­ment, outre la paru­tion de nom­breux ouvrages, on a vu paraître à partir de 2004 le men­suel La Décroissance, qui a atteint un tirage de 45 000 exem­plaires en 2010, et en 2006, la revue Entropia, dédiée à l’étude théo­rique et poli­tique de la décrois­sance. Par ailleurs, le Parti pour la décrois­sance (PPLD) voit le jour en 2005 et, même si l’opération divise le mou­ve­ment, récolte ses pre­miers suf­frages aux élec­tions légis­la­tives de 2007 et sur­tout aux élec­tions euro­péennes de 2009. En même temps, l’idée de décrois­sance est deve­nue objet de recherches aca­dé­miques. Une pre­mière confé­rence inter­na­tio­nale est ainsi orga­ni­sée à Paris en avril 2008, à l’initiative entre autres d’une ONG dédiée à la dif­fu­sion de l’idée de décrois­sance : Research & Degrowth. Depuis, Barcelone, Montréal, Venise et Leipzig ont accueilli des confé­rences du même genre qui n’ont fait que croître en nombre de par­ti­ci­pantes et de par­ti­ci­pants ! On peut d’ailleurs lire dans ce numéro un compte rendu de la confé­rence de Leipzig. Ajoutons que, sur le plan aca­dé­mique, c’est sans doute l’université de Barcelone qui, autour de Joan Martinez-Alier[4] et de jeunes cher­cheurs tels que Federico Demaria ou Giorgos Kallis, consti­tue actuel­le­ment l’un des lieux les plus actifs en matière d’enseignement et de recherche sur la décrois­sance.

En ce qui concerne le Québec, un petit groupe de réflexion, dont fai­sait partie entre autres Serge Mongeau, pro­mo­teur de la sim­pli­cité volon­taire, a lancé au prin­temps 2007 un mani­feste qui a sus­cité la créa­tion, la même année, du Mouvement qué­bé­cois pour une décrois­sance convi­viale (MQDC). Celui-ci s’est donné pour mis­sion de « pro­vo­quer dans la popu­la­tion du Québec la prise de conscience de l’impossibilité de pour­suivre la crois­sance éco­no­mique » et de « tra­vailler à la mise en place d’une société équi­table, auto­nome, soli­daire et fru­gale ». Outre des séances de for­ma­tion et d’information et des actions de sen­si­bi­li­sa­tion (cri­tique de la F1, notam­ment), le mou­ve­ment a publié entre 2009 et 2012, à raison de quatre numé­ros par an, un jour­nal inti­tuléL’Objecteur de crois­sance. Il a par­ti­cipé éga­le­ment à l’organisation de deux confé­rences aca­dé­miques sur la décrois­sance, dont l’une a donné lieu à la publi­ca­tion de l’ouvrage Décroissance versus déve­lop­pe­ment durable (Écosociété, 2011).

On peut affir­mer aujourd’hui que la « décrois­sance sou­te­nable » a cessé d’être ce slogan pro­vo­ca­teur (dixit Serge Latouche) qu’elle avait ten­dance à être il y a encore dix ans. L’idée a fait son chemin dans bien des milieux et des esprits – elle est même ensei­gnée à HEC Montréal par l’un d’entre nous ! Cela dit, force est d’admettre qu’elle n’a pas sus­cité encore de véri­table mou­ve­ment social en Occident. Elle ne par­vient que de façon mar­gi­nale à ral­lier les orga­ni­sa­tions qui luttent contre l’un ou l’autre des effets per­vers de la quête de crois­sance éco­no­mique (partis de gauche, mou­ve­ments éco­lo­gistes, orga­ni­sa­tions syn­di­cales, mou­ve­ment fémi­niste, défense des autoch­tones, etc.). Bien sou­vent, elle reste une idée d’intellectuels à laquelle celles et ceux qui ne sont pas friands de réflexion théo­rique peinent à s’identifier. Pourquoi ne par­vient-elle pas à s’imposer comme la ban­nière ras­sem­bleuse qu’elle pré­tend pou­voir être ? À quelles condi­tions pour­rait-elle jouer effec­ti­ve­ment ce rôle ? Ou bien doit-elle se résoudre à n’être qu’un cou­rant de pensée sus­cep­tible au mieux d’influencer les mou­ve­ments enga­gés dans la trans­for­ma­tion de nos socié­tés ?

Telles sont quelques-unes des ques­tions que sou­lève aujourd’hui cette idéo­lo­gie. L’un des objec­tifs de ce numéro des Nouveaux Cahiers du socia­lisme est de contri­buer à y répondre. Pour ce faire, nous avons lancé un appel de textes visant, d’une part, à faire le point sur les apports et les limites de la mou­vance décrois­san­ciste au regard de la lutte anti­ca­pi­ta­liste et, d’autre part, à cla­ri­fier son posi­tion­ne­ment par rap­port au socia­lisme. Les ques­tions sui­vantes ont été sou­mises aux auteurEs poten­tiels : refu­ser la crois­sance, n’est-ce pas lutter contre la pos­si­bi­lité d’un retour au plein emploi, donc contre les inté­rêts des tra­vailleurs et des tra­vailleuses ? À force de se sou­cier des géné­ra­tions futures, ne risque-t-on pas de se détour­ner des injus­tices que subissent cer­taines frac­tions des géné­ra­tions actuelles ? Par ailleurs, la cri­tique de la consom­ma­tion qui est au cœur du dis­cours « décrois­san­ciste » n’est-elle pas avant tout une manière d’apprendre au « peuple » à faire de néces­sité vertu, notam­ment dans les pays du Sud ? Alors que les éco­no­mies natio­nales du Nord semblent enga­gées dans une stag­na­tion durable, la décrois­sance est-elle autre chose qu’une morale jus­ti­fiant les poli­tiques d’austérité impo­sées par les domi­nants ? Plus glo­ba­le­ment, la décrois­sance est-elle ou non une idéo­lo­gie « pro­gres­siste » ?

En ce qui concerne la stra­té­gie « décrois­san­ciste », nous avons for­mulé les ques­tions qui suivent : à quelles condi­tions la rup­ture à l’égard du crois­san­cisme est-elle pos­sible ? Suffit-il de « déco­lo­ni­ser nos ima­gi­naires » comme tendent par­fois à le penser cer­tains objec­teurs de crois­sance ? Si oui, de quelle manière ? Faut-il attendre que se pro­duisent les catas­trophes annon­cées pour qu’enfin le carac­tère insou­te­nable de notre civi­li­sa­tion soit reconnu par le plus grand nombre ? Les prin­cipes démo­cra­tiques peuvent-ils per­mettre d’initier et d’accompagner la tran­si­tion ? La contrainte, la force seront-elles néces­saires et si oui, dans quelle mesure et de quelle façon ? Le chan­ge­ment peut-il repo­ser sur la seule base d’initiatives locales ou l’institution éta­tique a-t-elle un rôle posi­tif à jouer sur ce plan ? Doit-on s’engager dans le cadre des ins­ti­tu­tions poli­tiques exis­tantes ? Faut-il ou non créer des « partis pour la décrois­sance », comme cela a été fait dans plu­sieurs pays euro­péens ?

Au total, parmi les réponses reçues, dix-huit textes ont été rete­nus et répar­tis en trois sec­tions. Dans la pre­mière sont ras­sem­blées six contri­bu­tions qui, pour l’essentiel, répondent à la ques­tion « Qu’est-ce que la décrois­sance ? » À l’exception notable du texte de Joan Martinez-Alier qui aborde la ques­tion déli­cate de la décrois­sance démo­gra­phique, l’inspiration des autres textes est essen­tiel­le­ment celle de la décrois­sance « à la fran­çaise ». Sont en cause ici nos affi­ni­tés intel­lec­tuelles, mais aussi des contraintes de temps et d’argent ! Idéalement, nous aurions aimé pou­voir offrir au lec­teur et à la lec­trice un aperçu de la décrois­sance « à la sauce » anglo-amé­ri­caine, ainsi qu’une pré­sen­ta­tion de la notion de buen vivir ins­piré de cer­taines cultures autoch­tones d’Amérique latine, qui entre­tient de nom­breuses affi­ni­tés avec l’idéologie de la décrois­sance[5]. Il est impor­tant en effet de réa­li­ser que la cri­tique de la crois­sance n’est pas can­ton­née dans le Nord global. Cela dit, les textes que nous publions dans cette pre­mière sec­tion sont rédi­gés par des auteurEs impli­qués au cœur de la mou­vance décrois­san­ciste depuis des années. Ils per­mettent de se faire une idée pré­cise de l’état actuel de la réflexion sur le sujet.

Dans la seconde sec­tion, nous avons ras­sem­blé six textes éga­le­ment, qui ont cette fois en commun de déve­lop­per un cer­tain nombre de cri­tiques à l’égard de la décrois­sance. Mais il s’agit de cri­tiques amies, for­mu­lées par des auteurEs qui rejoignent géné­ra­le­ment les idéaux défen­dus par les objec­teurs de crois­sance. Les reproches qui sont adres­sés ici à la décrois­sance sou­te­nable portent sur cer­taines de ses ambi­guï­tés (par exemple : s’agit-il d’un mou­ve­ment vrai­ment révo­lu­tion­naire, se demande Solé) ou sur ce qui pour­rait appa­raître comme des manques (par exemple : la décrois­sance devrait se poser la ques­tion de la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique, insiste Tremblay-Pepin). Pour qui­conque se pré­oc­cupe de l’avenir de cette idéo­lo­gie, ces cri­tiques sont pré­cieuses dans la mesure où elles nous mettent sans doute sur la piste de cer­taines des rai­sons pour les­quelles la décrois­sance, après avoir sus­cité de très vifs inté­rêts dans dif­fé­rents milieux mili­tants, ne par­vient pas à ral­lier davan­tage de monde.

La troi­sième sec­tion de notre dos­sier contient six textes éga­le­ment, qui abordent les formes que peut prendre la décrois­sance quand il s’agit de la mettre en œuvre. Dans le cas du texte de Claude Llena sur la Chine, on en est certes encore assez loin puisqu’il n’y est ques­tion que d’un début de prise de conscience du carac­tère des­truc­teur de la crois­sance. Mais le ver de la cri­tique éco­lo­gique est peut-être désor­mais bien ins­tallé dans le fruit de la société indus­trielle chi­noise… En ce qui concerne le Nord global, la route reste longue aussi pour la mise sur pied de socié­tés post-crois­sance. Elle passe par des expé­ri­men­ta­tions col­lec­tives (villes en tran­si­tion, éco­com­mu­nau­tés, etc.) et par la pour­suite d’un tra­vail de réflexion et de débat sur les stra­té­gies à adop­ter (confé­rence de Leipzig), mais aussi par une remise en ques­tion fon­da­men­tale de l’agriculture indus­trielle (de Koninck) ainsi que de l’institution sco­laire (Roure et Philippe) qui, dans les condi­tions du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral actuel, s’éloigne tou­jours plus de l’instrument d’émancipation que nous sou­hai­te­rions qu’elle soit.


[1] Édité chez Mille et une nuits à Paris.

[2] Herman Daly, « The eco­no­mic growth debate », Journal of Environmental Economics and Management, n° 14, 1987, p. 323.

[3] André Gorz/​Michel Bosquet, Écologie et poli­tique, Paris, Galilée, 1975.

[4] Voir en par­ti­cu­lier en fran­çais : Joan Martinez-Alier, L’écologisme des pauvres, Les petits matins, 2014.

[5] À défaut, nous invi­tons le lec­teur et la lec­trice à lire en anglais le livre de Peter Victor,Managing without Growth. Slower by Design not by Disaster (Cheltenham, Edward Elgar, 2008) et cette entre­vue avec le cher­cheur boli­vien Gustavo Soto Santiesteban sur le thème du buen viviret des com­muns : <http://​weal​thof​the​com​mons​.org/​e​s​s​a​y​/​e​l​-​b​u​e​n​-​v​i​v​i​r​-​a​n​d​-​c​o​m​m​o​n​s​-​c​o​n​v​e​r​s​a​t​i​o​n​-​b​e​t​w​e​e​n​-​g​u​s​t​a​v​o​-​s​o​t​o​-​s​a​n​t​i​e​s​t​e​b​a​n​-​a​n​d​-​s​i​l​k​e​-​h​e​l​frich>.

Table des matières

Entrevue avec Lorraine Guay et Jocelyne Bernier
PIERRE BEAUDET

DOSSIER : LA DÉCROISSANCE, POUR LA SUITE DU MONDE
Introduction au dossier

Comment faire croître la décrois­sance ?
YVES-MARIE ABRAHAM, ANDREA LEVY ET LOUIS MARION

Partie 1 : Qu’est-ce que la décroissance ?

Les para­doxes de la décrois­sance – GILBERT RIST

Cinq thèses sur la décrois­sance – MICHEL LEPESANT

La décrois­sance est-elle un projet latin ? – SERGE LATOUCHE

La décrois­sance, une vision pour des socié­tés plus justes et plus sobres – VINCENT LIEGEY, STÉPHANE MADELAINE, CHRISTOPHE ONDET ET ANISABEL VEILLOT

Les décrois­sants : des néo­mal­thu­siens ? – JOAN MARTINEZ-ALIER

Nous autres décrois­sants ! – THIERRY BRULAVOINE, MICHEL LEPESANT ET BORIS PRAT

La décrois­sance est-elle tech­no­phobe ? – LOUIS MARION

Partie 2 : La croissance en débat : critiques amies

Décroissance, éco­so­cia­lisme et arti­cu­la­tion stra­té­gique – JONATHAN DURAND-FOLCO

Sommes-nous toutes et tous des pol­lueurs alié­nés ? La décrois­sance et la cri­tique du consu­mé­risme – ARNAUD THEURILLAT-CLOUTIER

De la décrois­sance à la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique : un pro­gramme de recherche – SIMON TREMBLAY-PEPIN

La décrois­sance : un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire ? – ANDREU SOLÉ

La décrois­sance n’est pas une réa­lité vir­tuelle – MAUDE PRUD’HOMME

(Dé)croissance de la richesse, (dé)croissance de la valeur, (dé)croissance de quelle valeur ? – BERNARD FRIOT

Partie 3 : La croissance en action : aperçus contemporains

Une décrois­sance de la pro­duc­tion agri­cole mon­diale est-elle sou­hai­table ? – RODOLPHE DE KONINCK

Chine 2015, cau­che­mar éco­lo­gique et réac­tions popu­laires – CLAUDE LLENA

Écocommunautés et décrois­sance : limites et poten­tia­li­tés de l’expérimentation locale – CATHERINE BEAU-FERRON

La décrois­sance à Leipzig – RICHARD SWIFT

Le mou­ve­ment des villes en tran­si­tion : un véri­table projet de décrois­sance ? – THOMAS TALOTÉ

Un autre ensei­gne­ment comme pre­mier pas vers la décrois­sance – BÉATRICE ROURE ET HERVÉ PHILIPPE

BILAN DE LUTTES

La grève à l’UQAM – PIERRE BEAUDET

Grève à l’Université York : ses vic­toires et ses limites à l’aune du syn­di­ca­lisme de mou­ve­ment social – THOMAS CHIASSON-LEBEL ET CHRISTIAN PÉPIN

PERSPECTIVES

Lénine et Occupy – ANTONIO NEGRI

Relire Fanon – IMMANUEL WALLERSTEIN

La fin de l’émergence du Sud – MICHEL HUSSON

Résignation tran­quille et dérives auto­ri­taires – JEAN-FRANÇOIS LESSARD

NOTES DE LECTURE

Nouveaux Cahiers du socialisme. No. 14, Automne 2015

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