La croissance économique forte a une grande probabilité de ne pas revenir dans les pays développés : vraies et fausses raisons et incertitudes…

Par Mis en ligne le 03 octobre 2014

La crois­sance éco­no­mique nour­rit tous les fan­tasmes. Les fan­tasmes de ceux qui placent en elle tous les espoirs de sortir du marasme dans lequel les a plon­gés la crise écla­tée en 2007 : aggra­va­tion du chô­mage, de la pau­vreté et des inéga­li­tés, défi­cits, endet­te­ment privé et public, à quoi il faut ajou­ter sur le long terme épui­se­ment des res­sources et chan­ge­ment du climat. Les fan­tasmes éga­le­ment de ceux qui sont partis en croi­sade contre elle au nom de la décrois­sance pour mettre fin au pro­duc­ti­visme. Il se pour­rait bien que les espoirs ou vel­léi­tés des uns et des autres soient dou­chés par l’évolution du capi­ta­lisme contem­po­rain. En effet, il est pro­bable que la crois­sance éco­no­mique forte ne revien­dra pas dans les pays capi­ta­listes déve­lop­pés. Le pro­blème est d’identifier pour­quoi, de façon à agir dans la bonne direc­tion pour conti­nuer tout de même sur la voie du pro­grès humain. Or, les études qui nous sont pro­po­sées oscil­lent entre vraies et fausses rai­sons. Il en résulte une marge d’incertitude non négli­geable.

L’alerte est donnée

Depuis main­te­nant au moins quatre décen­nies, nous savons que l’augmentation infi­nie de la pro­duc­tion se heur­tera tôt ou tard à la bar­rière des res­sources natu­relles et donc à la fini­tude de la pla­nète Terre. Du rap­port au Club de Rome (1972), aux confé­rences de l’ONU (1972, 1992, 1997, 2012) ayant peu à peu adopté le concept de déve­lop­pe­ment sou­te­nable pro­posé par le rap­port Brundtland (1987), en pas­sant par les rap­ports du GIEC (1990, 1995, 2001, 2007, 2014), les signaux d’alarme n’ont pas manqué. Depuis à peu près la même époque, a été obser­vée une dégra­da­tion de la part sala­riale dans la valeur ajou­tée au sein de la plu­part des pays riches, contri­buant à géné­rer une sur­pro­duc­tion chro­nique dans tous les grands sec­teurs indus­triels. Mais la crise de 2007, déclen­chée par la finance, révèle encore autre chose : non seule­ment le régime d’accumulation finan­cière de l’ère néo­li­bé­rale s’est effon­dré, notam­ment in fine à cause de la dégra­da­tion des condi­tions impo­sées au sala­riat, mais le prin­cipe même de l’accumulation infi­nie est mis en cause. Aujourd’hui, la conjonc­tion dans le temps de la crise du régime d’accumulation, qui s’inscrit dans le moyen terme, et de la crise du prin­cipe de l’accumulation, qui s’inscrit dans le long et le très long terme, fait le carac­tère sys­té­mique et mul­ti­di­men­sion­nel de la crise actuelle. Cela signi­fie que le capi­ta­lisme ne peut aller au-delà d’un cer­tain seuil d’exploitation de la force de tra­vail sans ruiner ses pos­si­bi­li­tés d’expansion, et il ne peut aller non plus au-delà d’un cer­tain seuil d’exploitation de la nature sans dété­rio­rer ou détruire la base maté­rielle de l’accumulation.

La débâcle finan­cière ouverte en 2007 est l’éclatement de l’illusion entre­te­nue par l’idéologie éco­no­mique domi­nante pen­dant les der­nières décen­nies, consis­tant à penser que la finance pou­vait se déga­ger des contraintes sociale et maté­rielle évo­quées à l’instant et deve­nir une source endo­gène et auto­suf­fi­sante de valeur, sinon de nou­velle richesse. Or ces deux contraintes sont indé­pas­sables. Dit dans les termes théo­riques de Marx, le pas­sage d’un capi­tal-argent A à un capi­tal A’ plus élevé ne peut dura­ble­ment se faire sans le détour par le capi­tal pro­duc­tif enga­geant, d’un côté, la force de tra­vail et, de l’autre, équi­pe­ments et res­sources maté­rielles. Crise sociale et crise éco­lo­gique sont donc aujourd’hui inex­tri­ca­ble­ment liées, même si leur tem­po­ra­lité et leur cycle dif­fèrent par leur ampli­tude[1].

Dans ce contexte, sans doute ins­tallé dura­ble­ment, des hypo­thèses sont émises pour étu­dier les chances de retour de la crois­sance ou pour dis­si­per les illu­sions la concer­nant. Certaines de ces hypo­thèses portent sur la capa­cité de l’économie capi­ta­liste à enga­ger une nou­velle période faste d’innovations tech­niques. Leur soli­dité est celle de toutes les pré­vi­sions éco­no­miques, c’est-à-dire incer­taine. D’autres hypo­thèses sou­lèvent des pro­blèmes métho­do­lo­giques, sources de nom­breuses confu­sions.

La fin du mythe schum­pé­té­rien ?

Le débat fait rage aux États-Unis entre, d’un côté, l’économiste cri­tique Robert Gordon qui, depuis de nom­breuses années, explique que la crois­sance ne revien­dra pas, et de l’autre, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, qui pro­mettent au contraire un nouvel âge indus­triel autour des nou­velles tech­niques.

Gordon iden­ti­fie six obs­tacles au retour de la crois­sance[2:

  • la perte du « divi­dende démo­gra­phique » : le ralen­tis­se­ment démo­gra­phique induit une moindre aug­men­ta­tion de la quan­tité d’heures de tra­vail ;
  • la stag­na­tion de l’efficacité de l’éducation freine les pro­grès de la pro­duc­ti­vité du tra­vail ;
  • l’augmentation des inéga­li­tés freine les bien­faits de l’éducation ;
  • la com­pé­ti­tion entre nations émer­gentes et nations à hauts salaires han­di­cape celles-ci ;
    les contraintes éco­lo­giques sont de plus en plus pré­gnantes ;
  • l’endettement privé et public réduit le revenu dis­po­nible des ménages.

Deux points de dis­cus­sion émergent de cette liste d’obstacles : d’une part, le capi­ta­lisme est-il à même de pro­duire une nou­velle vague d’innovations por­teuses de crois­sance éco­no­mique forte ; d’autre part, la pro­duc­ti­vité du tra­vail peut-elle rebon­dir à la faveur de la géné­ra­li­sa­tion de l’utilisation des nou­velles tech­niques ?

Concernant la pre­mière ques­tion, il s’agit de com­prendre la nature de ladite « troi­sième révo­lu­tion indus­trielle ». On a l’habitude de qua­li­fier de « pre­mière révo­lu­tion indus­trielle » celle qui est née en Angleterre, aux Pays-Bas et en Flandre à la fin du XVIIIe siècle et un peu plus tard en France et dans la future Allemagne, autour de la machine à vapeur, du tex­tile, de la sidé­rur­gie et du char­bon. La « deuxième révo­lu­tion indus­trielle » eut lieu à la fin du XIXe et au début du XXe autour de l’électricité, du moteur à explo­sion, du pétrole et, par suite, de l’automobile. La « troi­sième révo­lu­tion indus­trielle » désigne celle qui est fondée sur l’utilisation mas­sive de la robo­tique et de l’informatique dans tous les pro­ces­sus pro­duc­tifs à la fin du XXe et au début du XXIe siècle. Pourquoi cette der­nière ne semble pas entraî­ner des gains de pro­duc­ti­vité du tra­vail aussi élevés que les deux pre­mières ? C’est là que le débat com­mence.

Pour Gordon, les inno­va­tions liées aux tech­niques modernes n’ont rien à voir avec celles intro­duites anté­rieu­re­ment. Pour le dire abrup­te­ment, elles pro­duisent à pro­fu­sion des gad­gets élec­tro­niques, elles per­mettent d’acheter sur Internet, elles créent de nou­veaux besoins comme celui de télé­phone mobile, mais elles n’engendrent aucun effet com­pa­rable à l’invention de l’électricité ou à celle du chemin de fer qui a rem­placé les dili­gences[3]. Ce diag­nos­tic est confirmé par ce que révèlent les sta­tis­tiques. Déjà, au cours de la décen­nie 1990, l’économiste amé­ri­cain Robert Solow avait noté iro­ni­que­ment qu’« on voit l’ère des ordi­na­teurs par­tout sauf dans les sta­tis­tiques de pro­duc­ti­vité ». Et, hormis une courte période de 1996 à 2004, la pro­duc­ti­vité du tra­vail pro­gresse très peu aux États-Unis. Récemment, Patrick Artus, puis Gilbert Cette ont confirmé le diag­nos­tic, tant aux États-Unis qu’en Europe (voir les gra­phiques ci-des­sous). L’impact du pro­grès tech­nique est habi­tuel­le­ment évalué en décom­po­sant le taux de crois­sance de la pro­duc­tion en deux élé­ments : l’augmentation des quan­ti­tés de tra­vail et de capi­tal uti­li­sées, et le rôle du pro­grès tech­nique. Ce rôle est appelé « pro­duc­ti­vité glo­bale des fac­teurs », qui est censée mesu­rer l’influence du pro­grès tech­nique sur l’efficacité du tra­vail et des machines employés, et dont la pro­gres­sion est éva­luée en fai­sant la dif­fé­rence entre le taux de crois­sance éco­no­mique et le taux de crois­sance des quan­ti­tés de tra­vail et de capi­tal pon­dé­rées par leur part dans le revenu global. [4] Le constat est sans appel : la « pro­duc­ti­vité glo­bale des fac­teurs » connaît une crois­sance ralen­tie, voire une dimi­nu­tion, depuis le début de la décen­nie 2000.

Comparaison, productivité globale des facteurs, ÉU vs Zone Euro

Patrick Artus, « Les nou­velles tech­no­lo­gies modernes ont-elles des effets macroé­co­no­miques ? », Natixis, Flash-Problèmes struc­tu­rels, n° 824, 19 novembre 2013

Faible effet des ordinateurs et d'Internet sur la productivité du travail

Reproduit dans Le Monde Éco & entre­prise, 2 sep­tembre 2014.

À l’inverse, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee [5] sou­tiennent l’idée que le monde n’est qu’au début d’une période qui verra naître une nou­velle concep­tion de l’innovation : il s’agira moins d’inventer de nou­veaux objets que de com­bi­ner de meilleure façon ceux qui existent déjà, grâce aux pro­cé­dures digi­tales, capables de trans­for­mer toute infor­ma­tion en lan­gage binaire. Il fau­drait sim­ple­ment voir la fai­blesse actuelle des gains de pro­duc­ti­vité comme un effet du déca­lage dans le temps entre l’introduction des nou­velles tech­niques et leur influence éco­no­mique.

En réa­lité, per­sonne ne peut pré­dire aujourd’hui quel sera l’exact deve­nir de l’influence des trans­for­ma­tions tech­niques, car ce serait faire preuve, dans un sens ou dans l’autre, d’un déter­mi­nisme tech­nique que l’histoire n’a pas confirmé, malgré l’enthousiasme que mani­fes­tait Schumpeter vis-à-vis de l’innovation au début du XXe siècle. En effet, l’« effi­ca­cité » des deux pre­mières révo­lu­tions indus­trielles est vrai­sem­bla­ble­ment due à l’accompagnement des bou­le­ver­se­ments tech­niques par une trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux per­met­tant leur uti­li­sa­tion à grande échelle : la pre­mière révo­lu­tion indus­trielle ne serait pas née sans l’abolition des rap­ports sociaux féo­daux et la nais­sance du pro­lé­ta­riat sala­rié ; la deuxième s’est accom­plie dans un cadre socio-ins­ti­tu­tion­nel où le sala­riat s’est géné­ra­lisé et a gagné des droits sociaux com­pen­sant (plus ou moins) le tay­lo­risme et l’intensification du tra­vail : ce fut l’époque dite du for­disme. Quel est l’accompagnement « social » de la révo­lu­tion infor­ma­tique et de la mon­dia­li­sa­tion du capi­tal ? Il n’a pas d’autre nom que pré­ca­ri­sa­tion et flexi­bi­li­sa­tion du tra­vail, ainsi qu’amoindrissement de la pro­tec­tion sociale. Rien qui per­mette d’envisager une relance de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. On peut même avan­cer l’hypothèse que la dif­fi­culté du capi­ta­lisme à sur­mon­ter sa propre crise actuelle et à sortir de la lan­gueur com­mune à presque tous les pays déve­lop­pés (Japon, Europe, États-Unis malgré l’embellie trom­peuse, car pas­sa­gère, due aux gaz de schiste) tient à son inca­pa­cité à pro­po­ser un modèle autre que celui de la dégra­da­tion de la condi­tion sala­riale.

Il est un autre élé­ment à prendre en compte pour expli­quer la situa­tion des pays déve­lop­pés : ils ont tous atteint un degré de ter­tia­ri­sa­tion élevé de leur éco­no­mie. Or, la pro­duc­ti­vité du tra­vail aug­mente beau­coup plus len­te­ment dans la plu­part des ser­vices que dans l’industrie ou dans l’agriculture indus­trielle, et comme la part des ser­vices est deve­nue pré­pon­dé­rante dans la valeur ajou­tée glo­bale, l’augmentation moyenne de la pro­duc­ti­vité du tra­vail décline. Cette part, deve­nue pré­pon­dé­rante, des ser­vices a fait naître une dis­cus­sion métho­do­lo­gique com­plexe.

Sur la mesure de la pro­duc­ti­vité

Beaucoup de com­men­ta­teurs estiment aujourd’hui que la mesure de la pro­duc­ti­vité du tra­vail est deve­nue dif­fi­cile, voire n’a plus de sens. Cette idée com­mence même à se répandre dans la presse grand public. Ainsi, Valérie Segond, dans Le Monde Éco & entre­prise du 1er juillet 2014, signe un article : « Les éco­no­mistes face à la mys­té­rieuse panne de la pro­duc­ti­vité ». L’auteur a sol­li­cité les plus en vue, qui pro­posent des expli­ca­tions de la panne. « Mais où sont donc passés les gains de pro­duc­ti­vité ? Si chacun s’interroge, il y a d’abord un double pro­blème de lec­ture. « Alors que la comp­ta­bi­lité natio­nale tient compte de la qua­lité des pro­duits, elle ne sait pas faire de même pour les ser­vices, sou­ligne Patrick Artus. Ainsi, un billet de train acheté sur Internet qui a fait éco­no­mi­ser une demi-heure de queue n’est pas mesuré dif­fé­rem­ment. L’amélioration de la qua­lité est comp­tée pour zéro. » L’outil sta­tis­tique est d’autant plus défi­cient que, remarque l’économiste amé­ri­cain Erik Brynjolfsson, « dans un monde où la gra­tuité s’étend, les ser­vices « offerts » par les Google, Facebook, Youtube comptent pour zéro dans le PIB nomi­nal. De façon géné­rale, en pesant sur les prix, la digi­ta­li­sa­tion des ser­vices pèse sur le PIB, donc sur la pro­duc­ti­vité. Et Patrick Artus de conclure : Il est bien pos­sible que le PIB et, par­tant, les gains de pro­duc­ti­vité soient aujourd’hui très fré­quem­ment sous-esti­més.’ »

Le pro­blème sou­levé par ces deux éco­no­mistes émi­nents est, à mon sens, un faux pro­blème. Leur erreur est de croire que la pro­duc­ti­vité du tra­vail et le PIB en amont de celle-ci sont des indi­ca­teurs vus du côté du consom­ma­teur, du côté de l’utilité que celui-ci retire de la consom­ma­tion de biens ou de ser­vices. Il n’en est rien, ces indi­ca­teurs sont cal­cu­lés du côté de la pro­duc­tion, éva­luée moné­tai­re­ment, dans laquelle la qua­lité du ser­vice rendu en aval n’entre nul­le­ment en compte. La plu­part des éco­no­mistes ont oublié les linéa­ments de l’économie poli­tique, à savoir que la valeur d’usage et la valeur au sens éco­no­mique n’ont aucun lien com­men­su­rable entre elles. C’est ce qui conduit ces éco­no­mistes à s’alarmer que le PIB (qui figure au numé­ra­teur du ratio pro­duc­ti­vité du tra­vail) ne tienne pas compte de la qua­lité des ser­vices. Mais s’émeuvent-ils de la qua­lité du trans­port dans des véhi­cules coin­cés dans des embou­teillages pour mesu­rer la pro­duc­ti­vité sur les chaînes auto­mo­biles ?

L’erreur pré­cé­dente se retrouve dans beau­coup de tra­vaux visant à « recons­truire » les indi­ca­teurs de richesse. Elle consiste à affir­mer simul­ta­né­ment que les gains de pro­duc­ti­vité du tra­vail se ralen­tissent dans nos éco­no­mies (ce qui est exact) et que leur mesure est deve­nue impos­sible. Or, ou bien on peut consta­ter leur baisse et on est en droit de cher­cher le bien-être ailleurs que dans leur éter­nelle aug­men­ta­tion, ou bien les ins­tru­ments de mesure sont obso­lètes et on ne peut fonder sur eux la néces­saire réorien­ta­tion de l’économie. S’il y a incer­ti­tude, c’est sur l’évolution future de ces gains, et cela doit inci­ter à la pru­dence : per­sonne ne peut pré­voir ce que devien­dra le PIB si l’amélioration de la qua­lité se tra­duit par une aug­men­ta­tion des valeurs uni­taires (pour cause de tra­vail néces­saire supé­rieur) com­pen­sant ou non la réduc­tion des quan­ti­tés pro­duites. L’augmentation – pour cette raison – des prix ne serait alors pas assi­mi­lable à de l’inflation dont il fau­drait défla­ter le taux pour cal­cu­ler la varia­tion en volume. Que les gains de pro­duc­ti­vité du tra­vail ne mesurent pas direc­te­ment les exter­na­li­tés est une chose, mais dire[6] que le numé­ra­teur du ratio pro­duc­ti­vité est consti­tué de la même gran­deur que le déno­mi­na­teur (des heures de tra­vail) est inexact, puisque le numé­ra­teur est la valeur ajou­tée expri­mée moné­tai­re­ment.

Cette dis­cus­sion ren­voie aux contro­verses por­tant sur l’interprétation d’un des plus célèbres textes de Marx :

« Cependant, à mesure que se déve­loppe la grande indus­trie, la créa­tion de la richesse réelle dépend moins du temps de tra­vail et du quan­tum de tra­vail employé que de la puis­sance des agents mis en mou­ve­ment au cours du temps de tra­vail, laquelle à son tour – leur puis­sance effi­cace – n’a elle-même aucun rap­port avec le temps de tra­vail immé­dia­te­ment dépensé pour les pro­duire, mais dépend bien plutôt du niveau géné­ral de la science et du pro­grès de la tech­no­lo­gie, autre­ment dit de l’application de cette science à la pro­duc­tion. […] Dans cette muta­tion ce n’est ni le tra­vail immé­diat effec­tué par l’homme lui-même, ni son temps de tra­vail, mais l’appropriation de sa propre force pro­duc­tive géné­rale, sa com­pré­hen­sion et sa domi­na­tion de la nature, par son exis­tence en tant que corps social, en un mot le déve­lop­pe­ment de l’individu social, qui appa­raît comme le grand pilier fon­da­men­tal de la pro­duc­tion et de la richesse. […] Dès lors que le tra­vail sous sa forme immé­diate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de tra­vail cesse d’être néces­sai­re­ment sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage[7]. »

Les théo­ri­ciens du capi­ta­lisme cog­ni­tif ont tiré de ce pas­sage la conclu­sion que le tra­vail ne créait plus la valeur. J’ai essayé de mon­trer que cette conclu­sion était fausse et qu’il fal­lait recon­si­dé­rer la chose de la manière sui­vante. Marx parle de la dis­tan­cia­tion de plus en plus grande entre le tra­vail vivant et les richesses créées, c’est-à-dire le tra­vail et les valeurs d’usage, mais jamais il ne parle de dis­tan­cia­tion entre tra­vail et valeur. Au contraire, au fur et à mesure de l’augmentation de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et de la dis­pa­ri­tion du tra­vail vivant – et pour Marx il s’agit d’une « pro­po­si­tion tau­to­lo­gique[8] » – la valeur d’échange dis­pa­raît elle aussi, ce qui est, jusqu’au bout, conforme à la loi de la valeur. À l’encontre des théo­ri­ciens du cog­ni­ti­visme, on peut dire que, pour Marx, c’est la dis­so­cia­tion entre valeur et richesse qui est au cœur de la contra­dic­tion du capi­tal dont il avait bien vu les poten­tia­li­tés d’évolution : « Il donne vie à toutes les puis­sances de la science et de la nature, comme à celles de la com­bi­nai­son et de la com­mu­ni­ca­tion sociales pour rendre la créa­tion de richesse indé­pen­dante (rela­ti­ve­ment) du temps de tra­vail qui est affecté[9]. »

Le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives – tant qu’il se pour­suit ! – conduit à l’exclusion pro­gres­sive du tra­vail vivant du pro­ces­sus de pro­duc­tion, ce qui a pour consé­quence d’augmenter la pro­duc­ti­vité du tra­vail et donc d’abaisser les coûts de pro­duc­tion et, à long terme, la valeur des mar­chan­dises, évo­lu­tion que ren­force l’incorporation de connais­sances de plus en plus grandes. [10] Cette exclu­sion ne consti­tue pas une néga­tion de la loi de la valeur en tant que ten­dance, mais en est la stricte appli­ca­tion. Le constat que, à l’époque de la ter­tia­ri­sa­tion de l’économie, dans laquelle l’introduction de la connais­sance joue un rôle impor­tant, les gains de pro­duc­ti­vité du tra­vail se révèlent infé­rieurs à ce qu’ils étaient au temps de la pri­mauté de l’industrie est donc confirmé. Preuve sup­plé­men­taire, s’il en était besoin, de la néces­sité de dis­tin­guer accrois­se­ment de richesse et accrois­se­ment de valeur.

Il ne faut pas croire que ces dis­cus­sions soient des que­relles byzan­tines, car elles ont des réper­cus­sions très pra­tiques en termes de choix poli­tiques. La rigueur concep­tuelle est donc cru­ciale, tant dans les débats entre théo­ri­ciens que dans les tra­duc­tions qui en sont don­nées pour le grand public. Dans le dos­sier d’Alternatives éco­no­miques, déjà cité, la thèse de Gordon est ainsi pré­sen­tée : « Les éco­no­mistes mesurent la pro­duc­ti­vité au niveau de l’ensemble d’un pays en rame­nant la somme des richesses crées – le pro­duit inté­rieur brut (PIB) – au nombre total d’habitants. Cela donne le PIB par habi­tant. Afin de mieux com­prendre cette évo­lu­tion, on peut décom­po­ser cet indi­ca­teur en deux par­ties : la pro­duc­tion de richesse par heure tra­vaillée et le nombre d’heures de tra­vail par habi­tant. Ainsi on peut suivre la dyna­mique de la pro­duc­ti­vité d’une éco­no­mie de la manière sui­vante :

PIB / popu­la­tion = PIB / heures tra­vaillées x heures tra­vaillées / popu­la­tion[11]. »

Cette équa­tion est exacte (à ceci près que son membre de gauche n’est pas la pro­duc­ti­vité du tra­vail mais le pro­duit par habi­tant), mais, en elle-même, elle n’explique rien, car c’est une décom­po­si­tion comp­table qui dépend du choix des élé­ments mis en évi­dence[12]. Dans le membre de droite de cette équa­tion, le pre­mier fac­teur (PIB/​heures tra­vaillées) est la pro­duc­ti­vité horaire du tra­vail, et le second fac­teur (heures travaillées/​population) est la durée du tra­vail rame­née à la popu­la­tion totale active et inac­tive. Mais la décom­po­si­tion du PIB par habi­tant peut être modi­fiée pour faire appa­raître côte à côte les trois fac­teurs que sont la pro­duc­ti­vité horaire du tra­vail, la durée indi­vi­duelle du tra­vail des actifs (et non plus la durée du tra­vail rap­por­tée à la popu­la­tion totale, qui n’a pas grand sens) et le taux d’activité de la popu­la­tion[13] :

PIB / popu­la­tion = PIB / heures tra­vaillées x heures tra­vaillées / popu­la­tion x popu­la­tion / nombre d’emplois x nombre d’emplois / popu­la­tion.

Cette équa­tion se ramène alors à :

PIB / popu­la­tion = PIB / heures tra­vaillées x heures tra­vaillées / nombre d’emplois x nombre d’emplois / popu­la­tion,

c’est-à-dire :

PIB par habi­tant = pro­duc­ti­vité horaire du tra­vail x durée indi­vi­duelle du tra­vail x taux d’activité.

Autrement dit, on peut pres­sen­tir que l’évolution de l’économie n’est pas due uni­que­ment à des fac­teurs d’ordre tech­nique, mais que l’organisation du tra­vail, la répar­ti­tion de celui-ci, et, fina­le­ment, les rap­ports sociaux sont déter­mi­nants. On pour­rait même pous­ser plus loin la décom­po­si­tion du PIB par habi­tant en fai­sant appa­raître la répar­ti­tion des reve­nus, afin de mon­trer que la cap­ta­tion par les reve­nus finan­ciers d’une part de plus en plus grande de la valeur ajou­tée est pré­ju­di­ciable au PIB par habi­tant :

PIB / popu­la­tion = PIB / heures tra­vaillées x heures tra­vaillées / nombre d’emplois x nombre d’emplois / popu­la­tion x salaires / PIB x PIB / nombre d’emplois x nombre d’emplois / salaires,

c’est-à-dire :

PIB par habi­tant = pro­duc­ti­vité horaire du tra­vail x durée indi­vi­duelle du tra­vail x taux d’activité x part des salaires dans le PIB x pro­duc­ti­vité indi­vi­duelle du tra­vail x inverse du coût sala­rial uni­taire.

Mais, et c’est la limite de cet exer­cice, on peut aussi rebâ­tir la rela­tion de départ tout à fait dif­fé­rem­ment :

PIB / popu­la­tion = PIB / capi­tal x capi­tal / popu­la­tion.

On abou­tit à une nou­velle rela­tion comp­table exacte, mais dont le carac­tère ana­ly­tique est pauvre en termes de cau­sa­lité, car elle met seule­ment en scène ladite pro­duc­ti­vité du capi­tal dans le lan­gage néo­clas­sique et le capi­tal par tête d’habitant.

La dif­fi­culté de construire des indi­ca­teurs fiables

Les pro­blèmes d’ordre métho­do­lo­gique sont fré­quents lorsqu’on tente une mise en cohé­rence des objec­tifs sociaux et éco­lo­giques. Donnons-en deux exemples. Le pre­mier porte sur les indi­ca­teurs éco­lo­giques. Nous dis­po­sons aujourd’hui de l’indicateur « empreinte éco­lo­gique » qui rap­porte la sur­face néces­saire à toutes les acti­vi­tés humaine à la sur­face de la Terre dis­po­nible[14]. Malgré les cri­tiques qui lui ont été faites, et cer­taines fort jus­ti­fiées (ce n’est pas un indi­ca­teur global, ni social, ni même éco­lo­gique, c’est sur­tout un indi­ca­teur de l’empreinte car­bone, par­tiel car il ne tient pas compte de la pro­duc­tion d’électricité), il a au moins une cohé­rence car les gran­deurs com­pa­rées sont homo­gènes : quan­tité d’hectares dits glo­baux (hec­tares néces­saires cor­res­pon­dant à la moyenne mon­diale en termes de ren­de­ments) et quan­tité d’hectares dis­po­nibles. En revanche, il est un autre indi­ca­teur qui n’a pas grand sens. Ainsi, a-t-on entendu parler le 19 août der­nier du « jour du dépas­se­ment[15] » : à cette date de l’année, les humains auraient dépassé ce que pro­duit la pla­nète en un an. Entre le 20 août et le 31 décembre, nous devrions vivre à crédit, c’est-à-dire en nous sui­ci­dant puisque nous pui­se­rions plus qu’il n’y a à prendre. L’image est forte et on peut lui recon­naître une capa­cité à frap­per les esprits pour chan­ger de tra­jec­toire, mais le calcul a-t-il un sens : pour­quoi ne sommes-nous pas déjà morts puisque nous pré­lè­ve­rions plus qu’il n’y a ? Cette ques­tion permet de voir que les gran­deurs rap­pro­chées sont en réa­lité incom­pa­rables. Ce que nous pui­sons en une année est un flux qui dimi­nue un stock si la régé­né­ra­tion de celui-ci dans l’année est infé­rieure au flux pré­levé. Mais, dans la réa­lité, beau­coup de res­sources et de matières pre­mières – parmi les renou­ve­lables – que nous uti­li­sons sont engen­drées dans un laps de temps beau­coup plus long que celui du flux uti­lisé. Cela n’a donc aucun sens de fixer une date au-delà laquelle nous vivrions avec quelque chose dont on pour­rait croire qu’il vien­drait de l’au-delà de la pla­nète. Pour ce qui concerne les res­sources non renou­ve­lables, par défi­ni­tion, le « jour du dépas­se­ment » devrait être le 1er jan­vier à 0h 0min 1sec… Totalement absurde.

Une métho­do­lo­gie res­sem­blante est uti­li­sée par une asso­cia­tion ultra-libé­rale dénom­mée « Contribuables asso­ciés » qui fait cam­pagne sur le « jour de la libé­ra­tion fis­cale » : par exemple, en 2012, les Français auraient tra­vaillé « jusqu’au 24 juillet, soit 205 jour­nées pour le seul profit de l’État et des admi­nis­tra­tions publiques : une évo­lu­tion des dépenses qui ne laisse entre­voir aucune amé­lio­ra­tion rapide de la peine des Français. Cette année, les Français tra­vaillent 205 jours pour payer les fac­tures de l’État ! » Tout est faux dans ce genre d’affirmation. Elle s’appuie sur le lieu commun que les dépenses publiques repré­sen­te­raient 57 % du PIB. Rapporter toute ladite dépense publique au PIB com­porte un biais que taisent tous les éco­no­mistes et poli­tiques qui veulent à tout prix la dimi­nuer : en effet, cette dépense glo­bale inclut toutes les consom­ma­tions inter­mé­diaires néces­saires à l’activité publique (120 mil­liards en France en 2013), qui, au pas­sage, s’adressent le plus sou­vent au sec­teur privé. Or, pour mesu­rer le PIB, on déduit pour toutes les entre­prises pri­vées leurs consom­ma­tions inter­mé­diaires (plus de 1500 mil­liards), ce qui équi­vaut à un mon­tant presque aussi grand que toute la valeur ajou­tée brute et de moitié supé­rieur à la valeur ajou­tée brute des socié­tés. Il n’y a donc aucune raison, sinon celle d’affoler la popu­la­tion, d’ajouter, pour le sec­teur public, des choses que, en toute logique, on exclut par ailleurs. De même, dans cette dépense publique vili­pen­dée, figurent 328,6 mil­liards direc­te­ment consom­més par les indi­vi­dus et 181,3 mil­liards indi­rec­te­ment, soit en tout près de la moitié de ladite dépense publique et plus de 24 % du PIB. Ainsi rela­ti­visé, le « poids public » dans le PIB, res­sassé comme étant exces­sif parce que mesuré de façon biai­sée à hau­teur de 57 % en France, aurait une image plus proche de la réa­lité.

Mais il y a plus impor­tant encore et qui concerne direc­te­ment le sujet traité ici, celui de la crois­sance éco­no­mique future. Le grief le plus sou­vent invo­qué par les libé­raux qui veulent res­treindre la sphère non mar­chande en satu­rant le débat poli­tique de la pré­ten­due néces­sité de bais­ser la dépense publique est que cette sphère serait para­si­taire pour l‘économie mar­chande, seule légi­time à leurs yeux, parce que l’une obli­ge­rait à pré­le­ver sur l’autre. Rien n’est plus faux. Les tra­vailleurs employés dans la fonc­tion publique (fonc­tion­naires comme sala­riés sous droit privé) sont pro­duc­tifs, non seule­ment de ser­vices utiles (édu­ca­tion, soins…), mais aussi de valeur éco­no­mique, comp­ta­bi­li­sée dans le PIB à hau­teur des salaires versés[16]. Dès lors, les impôts et coti­sa­tions, dénom­més sou­vent de manière péjo­ra­tive pré­lè­ve­ments obli­ga­toires, consti­tuent en réa­lité le paie­ment col­lec­tif du pro­duit non mar­chand (la valeur ajou­tée non mar­chande), qui s’ajoute au pro­duit mar­chand et ne lui est donc pas sous­trait. Ainsi, en France, pour l’année 2013, ce pro­duit non mar­chand des admi­nis­tra­tions publiques repré­sen­tait 354,8 mil­liards d’euros, soit envi­ron un tiers de ce qui est mesuré sous le terme de « dépense publique » éva­luée à 57 % du PIB. Tandis que plus de la moitié de cette dépense est consti­tuée par les trans­ferts sociaux : 650 mil­liards en 2013. Au total, 1000 mil­liards ne sont pas versés « pour payer les fac­tures de l’État », comme disent les pré­ten­dus « contri­buables asso­ciés, mais sont payés par les citoyens pour les citoyens. Il est donc au moins aussi impor­tant de connaître le contenu de la pro­duc­tion que le niveau de celle-ci.

Quelles conclu­sions tirer ?

La crise actuelle, avons-nous dit, est, au fond, une crise du prin­cipe de l’accumulation infi­nie. Mais avouons que cette affir­ma­tion relève plus de l’intuition que de la véri­fi­ca­tion empi­rique donnée par les indi­ca­teurs usuels. La raison en est que ces indi­ca­teurs donnent tous une vue par­tielle de l’activité humaine : le PIB donne la valeur des seules pro­duc­tions moné­taires et ne peut donner qu’elle ; la pro­duc­ti­vité du tra­vail porte en son numé­ra­teur la valeur pré­cé­dente ; les indi­ca­teurs éco­lo­giques ne peuvent être inté­grés à ces deux indi­ca­teurs éco­no­miques car ils s’expriment dans d’autres unités. Mais il est pos­sible de com­pa­rer les évo­lu­tions de deux gran­deurs : par exemple, on sait que la pro­duc­tion mon­diale aug­mente plus vite que l’utilisation des res­sources ou que les émis­sions de gaz à effet de serre, ce qui montre que le décro­chage entre ces gran­deurs est rela­tif et non absolu.

Finalement, la modi­fi­ca­tion de la struc­ture de la pro­duc­tion, au profit de la qua­lité et du « durable » et au détri­ment du gas­pillage, n’aura peut-être pas de retom­bées sur la crois­sance du PIB, mais elle aura une influence sur la sou­te­na­bi­lité de l’ensemble. À ce titre, la sphère non mar­chande aura un rôle déci­sif dans la bifur­ca­tion des tra­jec­toires de pro­duc­tion et de consom­ma­tion. Cette bifur­ca­tion sera une phase pen­dant laquelle une dyna­mique éco­no­mique pourra repar­tir au vu des gros inves­tis­se­ments de tran­si­tion néces­saires, mais ce sera comme une consé­quence pro­vi­soire de la bifur­ca­tion vers une consom­ma­tion moindre de matières – et non plus comme un objec­tif de crois­sance recher­ché –. Et si, grâce à – ou à cause de – la révo­lu­tion numé­rique, les prix des nou­veaux pro­duits dimi­nuent, et donc entraînent le PIB vers une moindre aug­men­ta­tion, voire une stag­na­tion, où est le mal­heur si les ser­vices rendus par ces nou­veaux pro­duits sont réels ? Ce serait plutôt cet aspect qu’il convien­drait d’examiner, au regard de la crise sociale et de la crise éco­lo­gique, plutôt que de perdre son temps dans des recons­truc­tions du PIB qui ne seraient pas moins arbi­traires que les construc­tions ini­tiales. À cet égard, on com­mence à lire ici ou là qu’Attac aurait tout récem­ment accom­pli sa conver­sion à la décrois­sance, au motif que l’association prô­ne­rait désor­mais la « décrois­sance sélec­tive ». Or, cette idée de sélec­tion des pro­duc­tions à faire décroître à côté de celles qu’il faut pro­mou­voir était une idée théo­ri­sée dans un livre d’Attac datant de 2004 pour en faire, avec la réduc­tion du temps de tra­vail et le déve­lop­pe­ment du non-mar­chand, le pivot de la tran­si­tion[17]. Et il n’a pas fallu attendre les théo­ri­ciens de la décrois­sance pour com­prendre que la ques­tion lan­ci­nante du chô­mage ne pou­vait plus être réso­lue prio­ri­tai­re­ment par la crois­sance, mais par le par­tage du tra­vail qui sup­pose lui-même un par­tage des reve­nus[18].

S’il faut consi­dé­rer que les pro­grès de la pro­duc­ti­vité du tra­vail seront doré­na­vant vrai­sem­bla­ble­ment faibles, alors l’exigence de leur par­tage équi­table sera de plus en plus forte, entre les groupes sociaux et aussi entre les types d’investissement ainsi qu’entre le pou­voir d’achat privé et la pro­tec­tion sociale. Le moment des vrais choix de société s’approche peut-être. Il est pro­bable que Gordon ait raison, la crois­sance forte ne revien­dra pas dans les pays déve­lop­pés de manière durable, mais, peut-être, pour des rai­sons plus pro­fondes que celles qu’il donne, car elles obligent à recon­si­dé­rer la concep­tion de la richesse et de la valeur ainsi que les rap­ports sociaux dans les­quels elles sont pro­duites et uti­li­sées.

[1] C’est la thèse que je déve­loppe dans La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une cri­tique socio-éco­lo­gique de l’économie capi­ta­liste, Paris, Les Liens qui libèrent, 2013.

[2] Robert J. Gordon, « Is US eco­no­mic growth over ? Faltering inno­va­tion confronts the six head­winds », Center for Economic Policy Research, Policy Insight, No. 63, September 2012 ;

« The Demise of U.S. Economic Growth : Restatement, Rebuttal, and Reflections », NBER Working Paper No. 19895, February 2014.

[3] On lira aussi les propos, qui vont dans le même sens, du géné­ti­cien molé­cu­laire Jan Vijg, rap­por­tés par Christian Chavagneux, dans le dos­sier d’Alternatives éco­no­miques, « La crois­sance peut-elle reve­nir ? », n° 338, sep­tembre 2014 : l’indicateur d’intensité d’inventivité (nombre d’innovations majeures par an) est infé­rieur à 1 et il dimi­nue.

[4] Le lec­teur inté­ressé par les détails for­ma­li­sés les trou­vera dans une fiche sur mon site, en même temps que la cri­tique de la fonc­tion de pro­duc­tion Cobb-Douglas de laquelle est issue le calcul pré­cé­dent. Le lec­teur curieux pourra aussi lire l’excellent article que viennent de publier dans la Revue de la régu­la­tion Bernard Guerrien et Ozgur Gun, « En finir, pour tou­jours, avec la fonc­tion de pro­duc­tion agré­gée ». En revanche, on ne peut qu’être affligé de consta­ter que la Direction du Trésor conti­nue d’analyser les fac­teurs de la crois­sance à l’aide d’une fonc­tion Cobb-Douglas, la plus fruste pos­sible, dans « Le décro­chage du PIB par habi­tant en France depuis 40 ans : pour­quoi ? », Trésor-éco, n° 131, juin 2014, qui énu­mère une suite de tau­to­lo­gies comp­tables, et d’où il résulte la jus­ti­fi­ca­tion du CICE, du Pacte de res­pon­sa­bi­lité, de la réforme des retraites, parce que les Français ne tra­vaillent pas assez, la pro­duc­ti­vité horaire ne com­pen­sant plus depuis 20 ans le recul des heures tra­vaillées. La faute à qui ? Aux jeunes et aux seniors, répondent les auteurs, dont le taux d’activité est insuf­fi­sant. Mais se demandent-ils si l’offre d’emplois est à la hau­teur ? Non, le chô­mage n’existe pas…

[5] Erik Brynjolfsson, Andrew McAfee, The Second Machin Age, Work, Progress and Prosperity in a Time of Brillant Technologies, W.W. Norton, 2014. On peut aussi écou­ter sur Internet une confé­rence des auteurs.

[6] C’est l’idée défen­due par Jean Gadrey dans « Même si Gordon a raison, ce n’est pas si grave », Alternatives éco­no­miques, n° 338, sep­tembre 2014, repre­nant son article « Comment penser une « pros­pé­rité sans crois­sance » », Les Possibles, n° 3, prin­temps 2014. De son côté, Florence Jany-Catrice, dans La per­for­mance totale : nouvel esprit du capi­ta­lisme ?, Villeneuve d’Ascq, Presses uni­ver­si­taires du Septentrion, 2012, affirme aussi, à tort selon moi, que le numé­ra­teur et le déno­mi­na­teur du ratio pro­duc­ti­vité dans les ser­vices non mar­chands sont iden­tiques. Pour plus de détails sur ces ques­tions, voir le cha­pitre 8 de La richesse, la valeur et l’inestimable, op. cit.

[7] Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858, (« Grundrisse »), Paris, Éditions sociales, 1980, tome II, p. 192-193.

[8] Ibid., p. 322.

[9] Ibid., p. 194.

[10] Ce point est d’ailleurs confirmé par André Gorz, L’immatériel, Connaissance, valeur et capi­tal, Paris, Galilée, 2003, p. 47. Ce qui est curieux, c’est qu’il en tire la conclu­sion de l’obsolescence de la loi de la valeur. Il affirme – et en cela il a raison – qu’au fur et à mesure que les coûts uni­taires de pro­duc­tion et de repro­duc­tion s’amenuisent, la valeur tend vers zéro et qu’on s’achemine vers la pos­si­bi­lité de la gra­tuité ; simul­ta­né­ment, il ne voit pas qu’il s’agit tout sim­ple­ment de l’application de la règle de l’amortissement s’intégrant tout à fait à l’intérieur de la loi de la valeur, la seule nou­veauté étant que l’amortissement ne s’applique plus uni­que­ment au tra­vail mort contenu dans les équi­pe­ments, mais éga­le­ment au tra­vail de pro­duc­tion et de trans­mis­sion des connais­sances qui peut être réparti dans un nombre quasi infini de pro­duits finals.

[11] Christian Chavagneux, op. cit.

[12] Une telle équa­tion comp­table est tau­to­lo­gique si on cherche à en tirer une cau­sa­lité. Elle n’a d’intérêt que pour mettre en évi­dence l’interdépendance des élé­ments qui la com­posent.

[13] En sup­po­sant pour sim­pli­fier que tous les emplois sont sala­riés.

[14] Mathis Wackernagel, WilliamRees, 1999. Notre empreinte éco­lo­gique, Montréal, Éditions Écosociété, 1999. Voir Aurélien Boutaud, Natacha Gondran, L’empreinte éco­lo­gique, Paris, La Découverte, Collection Repères, 2009 ; Commissariat géné­ral au déve­lop­pe­ment durable, « Une exper­tise de l’empreinte éco­lo­gique », Études & docu­ments, n° 16, jan­vier 2010.

[15] Les cal­culs sont faits par l’ONG Global Footprint Network. Pour une pré­sen­ta­tion simple, voir Fabrice Nicolino, « Croissance : les yeux plus gros que la pla­nète », Charlie Hebdo, 27 août 2014.

[16] Voir Jean-Marie Harribey, La richesse, la valeur et l’inestimable, op. cit., et Les feuilles mortes du capi­ta­lisme, Chroniques de fin de cycle, Lormont, Le Bord de l’eau, 2014.

[17] Attac, Le déve­lop­pe­ment a-t-il un avenir ? Pour une société soli­daire et éco­nome, Paris, Mille et une nuits, 2004, épuisé, mis en ligne ; sur mon site Internet, voir notam­ment p. 80, 81, 87, 88, 91, 92 et 93. De la même façon, l’idée de décé­lé­ra­tion de la crois­sance, comme pre­mière étape (voir p. 87-88), fut moquée à l’époque par cer­tains qui, aujourd’hui, se sont ral­liés à l’idée de… ralen­tis­se­ment…

[18] On peut se sou­ve­nir de l’âpreté des débats pen­dant la décen­nie 1990 sur les ques­tions du tra­vail et de la RTT. Voir Jean-Marie Harribey, L’économie éco­nome, Le déve­lop­pe­ment sou­te­nable par la réduc­tion du temps de tra­vail, Paris, L’Harmattan, 1997.

Jean-Marie Harribey, éco­no­miste, ancien co-pré­sident d’Attac France, co-pré­sident du Conseil scien­ti­fique d’Attac, est l’auteur notam­ment de La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une cri­tique socio-éco­lo­gique de l’économie capi­ta­liste (Les Liens qui libèrent, 2013) et de Les feuilles mortes du capi­ta­lisme, Chroniques de fin de cycle (Le Bord de l’eau, 2014)

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