Modernité et interconnexions :

La crise systémique du capital et l’augmentation des différentes formes de violences à l’égard des femmes

Par , Mis en ligne le 25 octobre 2016

w-silviafederici2Silvia Federici, écri­vaine, mili­tante et pro­fes­seure de l’Université de Hofstra de New York, est consi­dé­rée comme une réfé­rence pour com­prendre l’interconnexion entre la crise sys­té­mique actuelle du capi­tal et l’augmentation des dif­fé­rentes formes de vio­lences à l’égard des femmes, en se réfé­rant aux ana­lyses fémi­nistes de la tran­si­tion du féo­da­lisme au capi­ta­lisme et au rôle du tra­vail repro­duc­tif non sala­rié dans la consti­tu­tion du sys­tème capi­ta­liste. De pas­sage en Équateur pour par­ti­ci­per à dif­fé­rentes ren­contres uni­ver­si­taires et avec les mou­ve­ments fémi­nistes en mai 2016, elle nous a accordé le pré­sent entre­tien. Elle y ana­lyse de manière cri­tique l’actualisation directe et indi­recte des « chasses aux sor­cières » et les consé­quences des poli­tiques extrac­ti­vistes sur les vies et les corps des femmes, entre autres en Amérique latine. Elle montre le grave impact qu’a eu la crise du sys­tème pour les femmes à dif­fé­rents niveaux, mais aussi de manière dif­fé­ren­ciée selon les régions.

Silvia Federici – Quelles sont les consé­quences que l’on peut dis­tin­guer à l’échelle glo­bale aussi bien dans le domaine du tra­vail que dans celui de la repro­duc­tion ?

Maria Cruz Tornay – La crise du capi­ta­lisme a eu des consé­quences très dif­fé­rentes pour les femmes, selon les régions du monde, mais il existe éga­le­ment des élé­ments com­muns. Aujourd’hui, les femmes affrontent, de manière très dif­fé­ren­ciée, mais cer­taine, une crise très impor­tante de la repro­duc­tion à tous les niveaux. La désa­gré­ga­tion de l’État social, la chute du salaire mas­cu­lin, la fin de la poli­tique de plein-emploi ont obligé beau­coup de femmes à sortir du foyer et prendre un tra­vail, qui s’est ajouté au tra­vail domes­tique non payé.

Actuellement leur jour­née de tra­vail est inter­mi­nable, puisqu’elles doivent tra­vailler aussi bien dans leur foyer qu’à l’extérieur pour com­pen­ser les réduc­tions dans les ser­vices sociaux qui ne sont plus pris en charge par l’État. Aux États-Unis, les femmes subissent une crise exis­ten­tielle, per­son­nelle et col­lec­tive, très impor­tante et elles sont deve­nues les prin­ci­pales consom­ma­trices de médi­ca­ments anti­dé­pres­seurs. Le nombre de sui­cides de femmes a aug­menté et on estime que l’espérance de vie actuelle d’une femme pro­lé­taire, sans res­sources, est de cinq ans infé­rieure à celle de sa mère.

À plan inter­na­tio­nal, les régions rurales d’Amérique latine et de l’Afrique subissent des attaques très graves qui entraînent un impact spé­ci­fique sur les femmes. On s’attaque notam­ment aux cultures de sub­sis­tance qui repré­sentent pour beau­coup de femmes une manière d’avoir une cer­taine auto­no­mie sur le marché et de sub­ve­nir aux besoins de leurs familles, sur­tout dans un contexte social où les com­mu­nau­tés ont perdu leurs res­sources suite à l’ajustement struc­tu­rel et au chô­mage. Or, dans ces situa­tions, les femmes ont sou­vent été dépouillées des terres qu’elles pos­sé­daient ou aux­quelles elles avaient accès.

Dans ce contexte il y a aussi une attaque contre les corps des femmes et contre leur auto­no­mie…

Cette nou­velle attaque – dont les moda­li­tés sont dif­fé­rentes selon les régions – porte atteinte au corps des femmes, à leur capa­cité repro­duc­tive, à leur capa­cité à contrô­ler la pro­créa­tion. Dans cer­tains cas, les femmes sont par exemple confron­tées à la sté­ri­li­sa­tion. Au cours des années 1990, il y a eu une cam­pagne de sté­ri­li­sa­tion bru­tale dans beau­coup de régions en Afrique, en Inde et en Indonésie. Dans ces pays, il y a eu des safa­ris de sté­ri­li­sa­tion : on réunis­sait des femmes et on leur pro­po­sait de petits cadeaux, comme par exemple un paquet de riz, pour les convaincre qu’elles devaient se faire liga­tu­rer ou sec­tion­ner les trompes de Fallope. Je pense que ces pro­grammes de sté­ri­li­sa­tion répon­daient à une crainte que ces femmes ne donnent nais­sance à une géné­ra­tion de jeunes plus com­ba­tifs dans les ter­ri­toires colo­ni­sés, sus­cep­tibles de lutter pour récu­pé­rer les richesses qui leur avaient été volées.

Ailleurs, comme en Équateur, on inter­dit l’avortement, ce qui signi­fie non seule­ment d’interdire aux femmes le contrôle de leurs corps, mais fait éga­le­ment partie d’une poli­tique visant à contrô­ler le tra­vail des femmes. Il s’agit ainsi de les sou­mettre une fois de plus aux hommes de leur famille, de mettre leur sexua­lité et leur capa­cité repro­duc­tive sous le contrôle des hommes et de l’État. C’est là un pro­ces­sus que l’on peut docu­men­ter à l’échelle inter­na­tio­nale. […]

Il s’agit d’une nou­velle attaque, ana­logue à celle qui a eu lieu pen­dant la période d’accumulation pri­mi­tive du capi­ta­lisme, et elle passe par le tra­vail, par le contrôle de l’accès des femmes à la terre et par le contrôle de leur corps. Il s’agit d’une véri­table sur­ex­ploi­ta­tion, car main­te­nant les femmes doivent tra­vailler non seule­ment dans leur foyer, mais éga­le­ment en dehors de celui-ci, puisqu’elles doivent aussi tra­vailler dans des indus­tries qui adoptent sou­vent des formes d’esclavage, comme dans les maqui­la­do­ras [1]. Les femmes ont consti­tué la chair à canon de la déstruc­tu­ra­tion indus­trielle du monde avec la « maqui­la­do­ri­sa­tion » du tra­vail. Les femmes jeunes sont obli­gées de consom­mer leur corps, de consom­mer leur vie, dans ces nou­velles plan­ta­tions indus­trielles où il existe des formes de tra­vail vrai­ment proches de l’esclavage.

Les femmes sont expul­sées de la terre, mar­gi­na­li­sées, on péna­lise la culture de sub­sis­tance et éga­le­ment le corps. C’est la raison pour laquelle beau­coup de femmes en Amérique latine parlent de corps et de ter­ri­toire, à cause de la conti­nuité qui existe entre eux.

Quel rap­port voyez-vous entre la crise du sys­tème et l’exploitation des ter­ri­toires avec la vio­lence contre les femmes et la chasse aux sor­cières ?

Une image très forte de ce qui est en train de se passer au plan inter­na­tio­nal est l’importante aug­men­ta­tion de la vio­lence contre les femmes, non seule­ment en termes de nombre d’attentats et d’abus, mais éga­le­ment sur le plan qua­li­ta­tif, par l’intensité de la bru­ta­lité. Aujourd’hui on tue des femmes, on les démembre, on les brûle vives, on les enterre… Dans cette chasse aux sor­cières en Afrique on les enterre vivantes, on les démembre à coups de machette. Et ces formes de vio­lence sont docu­men­tées éga­le­ment dans des pays comme l’Espagne et l’Italie.

Cette vio­lence a beau­coup de visages : on l’utilise pour ter­ro­ri­ser les popu­la­tions, pour qu’elles quittent les ter­ri­toires des­ti­nés à la com­mer­cia­li­sa­tion ou à des entre­prises minières. C’est la vio­lence dont parle Rita Segato, et qui a pour objec­tif d’envoyer un mes­sage à la popu­la­tion, pour lui faire com­prendre qu’elle n’aura droit à aucune com­pas­sion ou consi­dé­ra­tion, et les obli­ger à aban­don­ner leurs terres. On détruit les femmes pour détruire les com­mu­nau­tés, pour les obli­ger à partir.

Cette vio­lence a un lien avec le tra­vail : l’assassinat de femmes à Ciudad Juárez [ville au nord de l’État de Chihuahua au Mexique], dont beau­coup sont des tra­vailleuses de maqui­la­dora, a servi à para­ly­ser leur forme d’organisation. En effet, la sur­ex­ploi­ta­tion qui sévis­sait dans les zones fron­ta­lières avait, au début, sus­cité des pro­tes­ta­tions parmi les tra­vailleuses des maqui­la­do­ras. Mais le déchaî­ne­ment de vio­lence a fini par étouf­fer et para­ly­ser ces pro­tes­ta­tions. Il y a éga­le­ment la vio­lence des nar­co­tra­fi­quants et des para­mi­li­taires. Et celle des hommes, dans la famille, lorsque les hommes déchargent contre les femmes les frus­tra­tions liées à leur perte de pou­voir social et tentent de récu­pé­rer à tra­vers le corps des femmes ce qu’ils ont perdu en termes de revenu.

Je disais que dans la période de l’accumulation pri­mi­tive, le capi­ta­lisme avait donné les femmes aux hommes comme com­pen­sa­tion de la terre qu’ils avaient perdue. Aujourd’hui, le corps des femmes est uti­lisé pour com­pen­ser le salaire et l’emploi qu’ils ont perdus. Il y a des hommes qui vendent leur conjointe pour le tra­vail sexuel, qui est encore un autre type de vio­lence.

Mais toutes ces formes de vio­lence sont connec­tées parce qu’elles ont toutes leurs racines dans la déstruc­tu­ra­tion du tra­vail entraîné par le néo­li­bé­ra­lisme, par les rap­ports capi­ta­listes. Je tiens aussi à sou­li­gner les inter­ac­tions entre, d’une part, la vio­lence fami­liale – mais non privée, car elle est tolé­rée et man­da­tée par l’État – et, d’autre part, la vio­lence publique et ins­ti­tu­tion­nelle. Par ailleurs, il existe une conti­nuité entre la vio­lence phy­sique du démem­bre­ment ou de la brû­lure et la poli­tique sociale, car l’appauvrissement, l’expropriation, la réduc­tion des ser­vices sociaux doivent éga­le­ment être consi­dé­rés comme des formes de vio­lence. En effet, il est impor­tant de ne pas réduire la vio­lence à la seule vio­lence direc­te­ment phy­sique. Celle-ci consti­tue un moyen cen­tral pour impo­ser tout cela, mais elle fait partie inté­grante d’autres vio­lences : elle est inté­grée, confi­gu­rée dans toute l’organisation capi­ta­liste du tra­vail et des rap­ports sociaux.

Dans dif­fé­rents pays d’Afrique et d’Asie ont été docu­men­tés des assas­si­nats et des tor­tures de femmes accu­sées d’être des sor­cières. Comment se pré­sente, dans cette période, la chasse aux sor­cières, et quels sont les objec­tifs de cette actua­li­sa­tion ?

La chasse aux sor­cières que l’on connaît actuel­le­ment a débuté dans les années 1980, de pair avec les pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel et les poli­tiques extrac­ti­vistes. Ces poli­tiques et la déstruc­tu­ra­tion des éco­no­mies du tiers-monde (mais aussi du « pre­mier monde ») sont allées de pair, dans cer­taines régions du monde, avec l’intervention mas­sive de mis­sion­naires pen­te­cô­tistes, finan­cés par les partis de droite des États-Unis.

Ces mis­sion­naires arri­vaient avec beau­coup de pro­pa­gande, ils pré­ten­daient faire des miracles et leurs doc­trines lais­saient une grande place à une pré­sence démo­niaque qui conspire et se cache der­rière tous les maux. Dans les manuels de ces mis­sion­naires on trou­vait des des­crip­tions détaillées sur les moyens de recon­naître une sor­cière. La télé­vi­sion dif­fu­sait des pro­grammes expli­quant com­ment les iden­ti­fier ; en même temps, dans les mar­chés popu­laires il était aussi ques­tion de sor­cel­le­ries. Ce phé­no­mène a pris une grande impor­tance dans un contexte marqué par l’appauvrissement, les migra­tions, l’atomisation et de déman­tè­le­ment du tissu social suite à l’intervention étran­gère, en par­ti­cu­lier de com­pa­gnies minières et pétro­lières. Souvent ces com­pa­gnies conspirent avec les chefs locaux et avec les mis­sions pen­te­cô­tistes.

Des femmes vivant seules et sub­ve­nant à leurs besoins en culti­vant un lopin de terre com­mencent à être ciblées avec des accu­sa­tions de sor­cel­le­rie, on les accuse d’être res­pon­sables de tous les maux qui frappent la com­mu­nauté, que ce soit la mort d’un enfant ou d’un animal ou un acci­dent de cir­cu­la­tion. Les membres de la famille des femmes qui pos­sèdent de la terre, sur­tout les jeunes, qui veulent s’approprier ces terres, deviennent ainsi des mer­ce­naires aussi bien des com­pa­gnies étran­gères que de ces mis­sion­naires.

Dans beau­coup de régions, le manque de soins médi­caux a été com­pensé par des gué­ris­seurs. Le gué­ris­seur moderne est un per­son­nage qui se pré­sente comme étant capable de recon­naître les sor­cières. Les femmes ainsi iden­ti­fiées finissent par être bat­tues, tor­tu­rées, dépouillées de leurs pro­prié­tés et assas­si­nées. En Tanzanie, en 2014, presque mille femmes ont été assas­si­nées ou bru­ta­le­ment abu­sées, accu­sées d’être des sor­cières, et cela se passe aussi dans d’autres régions d’Afrique, ou d’Inde. En Afrique des hommes âgés sont éga­le­ment accu­sés d’être des sor­ciers, dans le but évident de confis­quer leur pen­sion. Les jeunes accusent les per­sonnes âgées d’être des sor­ciers dans le but de confis­quer leurs gains. Les jeunes accu­saient des per­sonnes âgées d’être des sor­ciers au moment où elles reve­naient de la ville avec de l’argent, pour les dépouiller de leurs gains.

Il y a donc une connexion et une col­lu­sion entre ces phé­no­mènes de chasse aux sor­cières et les poli­tiques de dépouille­ment, entre le contexte de dépouille­ment et d’appauvrissement et la frag­men­ta­tion de la soli­da­rité sociale. Il faut ajou­ter qu’il existe une com­mu­nauté d’intérêts entre les grands acteurs : les gou­ver­ne­ments, avec leurs plans de déve­lop­pe­ment, ont des com­pli­ci­tés avec les com­pa­gnies minières et pétro­lières, les­quelles ont tout inté­rêt à dépla­cer des vil­lages et des com­mu­nau­tés entières ou à réa­li­ser des formes d’extraction très pol­luantes. Dans ce contexte, la jeu­nesse locale, sur­tout mas­cu­line – qui n’a aucun avenir et ne voit aucune pos­si­bi­lité d’emploi ou d’études et ne sait pas com­ment sortir de l’appauvrissement – est faci­le­ment recru­tée par les chefs locaux et par les com­pa­gnies minières qui les intègrent dans leurs armées pri­vées. Ces jeunes sont ensuite uti­li­sés contre les com­mu­nau­tés et sur­tout contre les femmes. Ce sont eux qui accusent direc­te­ment les femmes d’être des sor­cières dans l’espoir de s’approprier un lopin de ter­rain et quelques maigres res­sources.

En Afrique et en Inde les chasses aux sor­cières sont déclen­chées suite à des accu­sa­tions directes, mais dans d’autres régions du monde, comme en Amérique latine, vous avez iden­ti­fié une cri­mi­na­li­sa­tion des pra­tiques et des savoirs tra­di­tion­nels…

Les dif­fé­rentes variantes de la chasse aux sor­cières sont liées. Certaines passent par l’accusation directe du genre : « tu es une sor­cière ». Mais il y a éga­le­ment la chasse indi­recte dans laquelle on cri­mi­na­lise les pra­tiques et les savoirs que l’État n’apprécie pas parce qu’ils donnent une auto­no­mie aux femmes et leur per­mettent ainsi d’échapper à son contrôle. Outre la cri­mi­na­li­sa­tion de ces espaces d’autonomie, il y a les anta­go­nismes inter­gé­né­ra­tion­nels, avec leurs conflits de valeurs. Les jeunes, y com­pris des jeunes femmes, pensent sou­vent que le bon­heur est lié au déve­lop­pe­ment de la consom­ma­tion dans le cadre du sys­tème capi­ta­liste moné­taire. Et ils/​elles affichent leur mépris et leur refus face à leurs aînés, en par­ti­cu­lier aux femmes, car celles-ci ont des valeurs qu’ils/elles consi­dèrent comme étant désuètes, telles que l’attachement à la nature ou le refus de vendre ses terres.

Dans mes recherches, j’ai trouvé des témoi­gnages d’hommes âgés qui affirment avoir peur qu’un de leurs fils ne les tue pour vendre leur terre, pour ensuite uti­li­ser l’argent afin d’acheter un taxi. Cela est d’ailleurs en par­fait accord avec la concep­tion de la Banque mon­diale, qui a enté­riné la théo­rie de l’économiste péru­vien Hernando de Soto, selon lequel la terre n’est pas vrai­ment fer­tile, et que la pau­vreté dans le monde est due au fait que des mil­lions de per­sonnes uti­lisent la terre pour sub­ve­nir stric­te­ment à leurs besoins. Selon cette concep­tion, la terre n’est fer­tile que quand elle est uti­li­sée comme col­la­té­ral, lorsqu’on l’échange à la banque contre un prêt moné­taire avec lequel on va impul­ser une entre­prise. Les jeunes adoptent faci­le­ment cette concep­tion selon laquelle l’avenir est dans l’argent et non dans les arbres, dans la terre et dans les ani­maux.

Ce mépris et cette déva­lo­ri­sa­tion font partie d’un pro­ces­sus his­to­rique de déva­lo­ri­sa­tion des femmes, de la terre, du pro­ces­sus de repro­duc­tion et, en fin de compte, de la vie, puisque la vie n’est plus consi­dé­rée que comme un moyen de gain indi­vi­duel pour accu­mu­ler de la richesse indi­vi­duelle.

Les poli­tiques extrac­ti­vistes et l’exploitation des régions sont jus­ti­fiées dans cer­tains pays latino-amé­ri­cains comme étant un « mal néces­saire » qui permet d’obtenir un finan­ce­ment pour le déve­lop­pe­ment social. Quelles ont été les consé­quences de cette poli­tique, en par­ti­cu­lier pour les femmes ?

Il est faux d’affirmer que les actions extrac­ti­vistes dans une région per­mettent le déve­lop­pe­ment social. C’est ce que j’ai constaté tout au long de nom­breuses ren­contres avec des femmes en Amérique latine qui racontent ce qui leur arrive. Dans cer­tains pays, on leur alloue des « paniers fami­liaux », mais ces « assis­tances » ne peuvent en aucun cas com­pen­ser le dépouille­ment, les dépla­ce­ments de popu­la­tion et la conta­mi­na­tion de la terre dans la vie des peuples en géné­ral et des femmes en par­ti­cu­lier.

La conta­mi­na­tion de la terre entraîne une perte de la vie, de la culture et des savoirs : ainsi on ne peut plus rien lais­ser aux géné­ra­tions sui­vantes. Il s’agit donc d’une attaque contre la vie elle-même. Ces maigres « paniers fami­liaux » que l’on accorde dans cer­tains pays n’ont pas été conçus pour le bien-être des femmes, mais plutôt pour donner l’impression qu’on leur don­nait quelque chose en échange des dépouille­ments, et sur­tout pour démo­bi­li­ser les pro­tes­ta­tions qu’ils sus­citent. Avec ces paniers, on pré­tend éli­mi­ner les formes les plus ter­ribles d’appauvrissement, mais ils n’ont jamais eu pour objec­tif de chan­ger le mode de pro­duc­tion, de créer une société plus juste.

Suite aux échanges que j’ai eus avec beau­coup de femmes en Bolivie, mais aussi en Afrique du Sud, il me semble que la poli­tique des « paniers fami­liaux » est habi­tuel­le­ment menée par les gou­ver­ne­ments qui se disent pro­gres­sistes, mais ils ne changent ni les condi­tions de vie ni le sys­tème de pro­duc­tion. Sans comp­ter que les condi­tions exi­gées pour rece­voir les paniers sont com­pli­quées. Dès lors, les femmes des régions rurales qui ne sont pas fami­lia­ri­sées avec les ins­ti­tu­tions perdent sou­vent la pos­si­bi­lité de rece­voir cette contri­bu­tion. Pour elles, il s’agit plutôt d’une forme de contrôle gou­ver­ne­men­tal pour les inté­grer à l’économie moné­taire et contrô­ler ces femmes qui étaient encore en dehors du sys­tème. D’ailleurs, avec la chute des reve­nus publics suite à la baisse du prix du pétrole et de matières pre­mières, il est pro­bable que cette mesure finira par dis­pa­raître.

Vous obser­vez un rap­port entre l’expropriation de la terre et la nou­velle orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion indus­trielle, avec la maqui­la­dora comme seul moyen de sub­sis­tance pour les femmes qui ont été dépouillées…

La déstruc­tu­ra­tion de la pro­duc­tion indus­trielle à un niveau d’ensemble a été la réponse à l’importante lutte des années 1960 et 1970 contre les grandes concen­tra­tions indus­trielles. Le déman­tè­le­ment d’entreprises telles que la FIAT, en Italie, a laissé des villes fan­tômes. Aux États-Unis, Detroit, par exemple, a perdu plus de la moitié de sa popu­la­tion après avoir été un centre de la lutte ouvrière. Il est très inté­res­sant de noter com­ment, depuis la fin des années 1980, on a remo­delé l’organisation du tra­vail au plan mon­dial : on a fermé et déman­telé les grandes concen­tra­tions indus­trielles et on a réor­ga­nisé la pro­duc­tion indus­trielle à une échelle inter­na­tio­nale avec le modèle de la maqui­la­dora, qui est ali­men­tée en force de tra­vail par l’expropriation des terres.

En Amérique latine, l’expropriation de la terre est à la racine de la maqui­la­dora : les jeunes femmes ne peuvent plus sub­ve­nir à leurs besoins avec une acti­vité à la cam­pagne puisque celle-ci a cessé d’exister, et, devant le manque pos­si­bi­li­tés, elles se voient obli­gées de tra­vailler dans des maqui­la­do­ras. Ce sont des tra­vailleuses dont les parents ont perdu leurs terres ou se sont endet­tés, par exemple, suite à la poli­tique de Monsanto qui les obli­geait à ache­ter les semences. Le dépouille­ment de la terre, l’endettement, sur lequel on a construit la maqui­la­dora, ont rem­placé les grandes concen­tra­tions indus­trielles.

La maqui­la­dora est une ins­ti­tu­tion non seule­ment éco­no­mique, mais éga­le­ment de type mili­taire. Dans ces usines on peut impo­ser n’importe quelles condi­tions de tra­vail, sans horaires et sans droits, avec inter­dic­tion de s’organiser ou de se syn­di­quer. La maqui­la­dora est une attaque contre la santé des femmes et contre les droits humains en géné­ral. Il faut rap­pe­ler com­bien de femmes sont mortes parce qu’elles ne pou­vaient pas sortir d’un bâti­ment parce que les portes de l’usine avaient été bou­clées. Ce sont là des inci­dents qui rap­pellent la période d’accumulation pri­mi­tive de capi­tal. […]

Entretien avec Silvia Federici conduit par Maria Cruz Tornay

P.-S.

* « Débat. « Les inter­con­nexions entre crise du sys­tème et les dif­fé­rentes vio­lences faites aux femmes » ». Article publié dans la revue espa­gnole Pueblos, Revista de Informacion y Debate, 29 sep­tembre 2016 ; tra­duc­tion a l’Encontre ; titre de la rédac­tion A l’Encontre

* Silvia Federici (1942, Parma, Italia), pro­fes­seure à la Hofstra University de New York. Militante fémi­niste depuis 1960, elle a été une des prin­ci­pales ani­ma­trices des débats inter­na­tio­naux sur les condi­tions et la rému­né­ra­tion du tra­vail domes­tique. Pendant les années 1980, elle a tra­vaillé comme pro­fes­seure au Nigeria, où elle a été le témoin de la nou­velle vague d’attaques contre les biens com­muns. Auteure de Calibán y la bruja. Mujeres, cuerpo y acu­mu­la­ción ori­gi­na­ria (édi­tions Tinta Limón, Buenos Aires, 2016). Titre ori­gi­nal : Caliban and the Witch : Women, the Body, and Primitive Accumulation (New York : Autonomedia, 2004). Elle a éga­le­ment édité en espa­gnol Revolución en punto cero. Trabajo domés­tico, repro­duc­ción y luchas femi­nis­tas (Traficantes de sueños, 2013), qui réunit des articles écrits depuis 1975.

Mari Criz Tornay Marquez fait partie du conseil de rédac­tion de Pueblos – Revista de Informacion y Debate, revue publiée dans l’État espa­gnol.

Notes

[1] Les maqui­la­do­ras sont des usines de mon­tage dans divers sec­teurs. Y sont assem­blés, avec exemp­tion de droits de douane, des biens impor­tés des­ti­nés à être réex­por­tés. Leurs pro­prié­taires béné­fi­cient ainsi d’une main-d’œuvre bon marché et ne paient (au mieux) des droits de douane que sur la valeur du pro­duit fini moins le coût total des com­po­sants impor­tés pour sa fabri­ca­tion. (Réd. À l’Encontre)

Crédit photo : http://​auto​no​mies​.org/​e​s​/​2​0​1​4​/​0​6​/​t​h​e​-​p​o​l​i​t​i​c​s​-​o​f​-​t​h​e​-​c​o​m​m​o​n​s​-​s​i​l​v​i​a​-​f​e​d​e​rici/

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