La crise financière et monétaire mondiale

Recension du ivre de Louis Gill

Par Mis en ligne le 12 octobre 2011

Encore un autre livre sur la crise financière mondiale, mais en quoi ce livre se distingue-t-il des nombreuses publications en France ou ailleurs sur ce sujet? Outre son petit format de poche, ce livre a l’avantage  de mettre à jour les statistiques les plus récentes publiées par le FMI, la BRI, The Economist et plusieurs autres sources concernant la grande crise financière de 2007-2008 et des événements qui sont survenus depuis. On pourrait penser que ce livre s’adresse d’abord à un public érudit sur les questions économiques et financières, mais l’auteur a pris le soin de publier en appendice un glossaire de tous les termes employés dans le jargon de la finance. C’est non seulement utile pour les étudiants en économie mais aussi pour le grand public. A souligner en passant le souci particulier de l’auteur d’offrir une traduction française de tous ces termes anglais qu’on retrouve dans le jargon de la finance.

L’originalité de ce livre est d’abord dans l’approche théorique marxiste de la compréhension de la monnaie et de la finance tant sur le plan national qu’au niveau mondial. On sait que l’orthodoxie économique ne fournit aucune explication sur la nature de la monnaie qui est postulée comme neutre par rapport à l’économie réelle. Les approches marxiste et postkeynésienne sont les seules à avoir une conception de la monnaie qui n’est pas neutre et qui peut influencer l’économie réelle. Gill ne s’intéresse pas dans ce livre de 140 pages à l’examen critique des approches keynésiennes et postkeynésiennes. Il se concentre essentiellement sur l’approche marxiste de la monnaie qui est définie par Marx … « comme incarnation individuelle du travail social, seule réalisation de la valeur d’échange, marchandise absolue. »[1] Il faut se rappeler qu’à l’époque de Marx, l’or, monnaie universelle, était la monnaie-marchandise. Qu’en est-il aujourd’hui avec la monnaie de crédit et la non-convertibilité des monnaies? Gill répond que c’est la monnaie de la banque centrale[2] qui est aujourd’hui l’incarnation du travail social et seul moyen de paiement. Mais comment cela peut-il être en lien avec l’économie mondiale ? Il faut alors se reporter au dernier chapitre du livre qui traite de l’impasse monétaire internationale.

« Les fondements théoriques […] se trouvent dans la nécessaire articulation, au niveau mondial, entre les monnaies nationales et une monnaie internationale ou universelle, tout comme ils se trouvent, au niveau de chaque pays, dans l’articulation entre monnaies bancaires privées et monnaie centrale.[3]»

Le taux de change par rapport à la monnaie internationale est donc la référence ultime pour exprimer la validation sociale des travaux privés. Dans le régime d’étalon de change-or de Bretton Woods, la monnaie internationale était le dollar américain défini par rapport à une certaine quantité d’or. Le lien entre monnaie et l’économie réelle  passait par la marchandise or. Maintenant que ce lien est officiellement aboli, peut-on considérer que la monnaie internationale est le dollar américain ? Gill proteste énergiquement contre ce raccourci :

« En tant que monnaie nationale, la monnaie des Etats-Unis ne peut simultanément jouer le rôle d’une véritable monnaie internationale… Tout comme les soldes des opérations entre banques doivent s’effectuer en monnaie centrale à l’intérieur d’un pays, de la même manière les soldes des échanges entre pays doivent s’effectuer en une monnaie « centrale » qui ne soit aucune des monnaies nationales, c’est-à-dire en monnaie universelle. La validation sociale, à l’échelle internationale, des travaux privés s’exprime dans la conversion des marchandises en monnaie, dans le règlement ultime des soldes en cette monnaie universelle[4]

Ce point de vue rejoint celui que j’ai présenté lors d’une conférence  à l’Université populaire des Nouveaux cahiers du socialisme en août dernier[5]. Je fais l’hypothèse que l’or est devenu un étalon variable de valeur, une hypothèse déjà élaborée en 1982[6]. Le raisonnement est le suivant : l’abandon d’un lien fixe du dollar avec l’or a entraîné le passage d’un régime de taux de change fixes à un régime de taux de change variables. Il est donc logique que le lien entre dollar et or soit maintenant « de facto » dans un rapport variable. L’or n’est jamais vraiment disparu du système monétaire international. Comme le souligne Gill, la démonétisation de l’or est un mythe soutenu par les Etats-Unis et entretenu par le FMI avec les Accords de Jamaïque en 1976. Il donne un bon exemple de l’échec de la démonétisation de l’or lorsque le Trésor américain a commencé à vendre de l’or  en 1975.

« Loin de chuter, le prix de l’or a connu une hausse systématique de 1976 à 1979, puis une flambée spectaculaire en 1980 qui devait le porter à 850 dollars l’once, soit 1900 dollars l’once en dollars de 2010… En somme, l’or n’a nullement été écarté de la scène. En tant qu’incarnation de la valeur, il demeure non seulement la valeur sûre ou valeur refuge vers laquelle les yeux se tournent en période d’incertitude, mais continue à être utilisé par les banques centrales et les organismes internationaux comme instrument international de réserve[7]

La thèse de la démonétisation de l’or a reçu de puissants appuis par toute une brochette de grands noms d’économistes pour la plupart américains qui ont formé l’école de Stanford tels que C. Kindelberger, W. Salant, M. Friedman, H Johnson, W. Fellner. Leur thèse est qu’après 1971, le monde est dans un nouveau régime d’étalon-dollar où la causalité est inversée : le prix de l’or est maintenant déterminé par la valeur du dollar. La dénonciation faite par Gill de cette école de pensée  est importante car il suffit de prétendre le contraire pour être cloué au pilori par certains journalistes et économistes qui refusent toute discussion sur ce sujet[8].

Il y a d’autres sujets importants dans les deux premiers chapitres. Le sujet du premier chapitre est le sauvetage des banques par les états et comment celles-ci sont devenues les créancières des états qui les ont sauvées. Tout cela est bien décrit avec  beaucoup de minutie. Quant au sujet abordé dans le chapitre 2 sur la création monétaire, les coefficients de liquidité et de solvabilité, la première section du chapitre qui porte sur l’articulation de la monnaie bancaire et la monnaie centrale mérite d’être lue attentivement, mais le reste du chapitre est de nature plus technique et peut être ignoré par un lecteur pressé.

Dans la première section du chapitre 2, Gill fait la distinction entre monnaie de crédit et monnaie centrale. Il affirme avec raison que la distinction n’est pas d’ordre quantitatif ou technique mais d’ordre qualitatif. Il y a le circuit du crédit et le circuit monétaire qui ne sont pas nécessairement en équilibre. Cette distinction est la source d’une augmentation ou une diminution de la monnaie comme réserve de valeur comme je l’avais déjà souligné en 1982. Gill ne s’intéresse qu’au cas de déséquilibre qui conduit à une inflation et éventuellement à une dévaluation de la monnaie. Mais il peut y avoir un déséquilibre positif lorsque le montant de la vente des marchandises est plus élevé que la créance qui l’a permise. C’est le problème des surplus et des déficits à l’intérieur d’un pays et au plan international. Ce point semble avoir échappé à Gill parce qu’il insiste beaucoup sur la monnaie dans ses fonctions de moyen de circulation et de moyen de paiement et semble ignorer sa fonction de réserve de valeur qui peut tantôt augmenter ou diminuer. C’est bien parce que la monnaie est réserve de valeur que les réserves mondiales de valeur refluent vers le dollar américain et quelques autres devises fortes lorsqu’il y a crise sur le marché des devises.

Une autre critique qu’on peut adresser à Gill est son silence au sujet de la définition faite par certains marxistes de l’expression monétaire d’une heure de travail (en anglais MELT ou Monetary Expression of Labour Time). Est-ce redondant ou en contradiction  par rapport à sa définition de la monnaie ?

 

Jean-Guy loranger

23 septembre 2011.



[1] Karl Marx, Le Capital, Livre I, tome I, Paris, Éditions sociales, 1970, p. 143, cité par L. Gill, op. cit., p.40.

[2] La monnaie de la banque centrale constitue la base monétaire formée de pièces et billets en circulation, des dépôts des banques et du gouvernement fédéral à la banque centrale.

[3]L. Gill, op. cit., p. 102.

[4] L. Gill, op. cit., p. 107

[5] J.G. Loranger, Les mutations du capitalisme, Université populaire des Nouveaux cahiers du socialisme, UQAM, 25-27 août 2011.< http:/www.cahiersdusocialisme.org/2011/09/04/les-mutations-du-capitatisme-4/>

[6] J.G. Loranger, Pseudo-validation du crédit et étalon variable de valeur, Economie appliquée, vol. 35, no 3, paris, 1982. Reproduit dans Les classiques des sciences sociales, J.M. Tremblay ed., Chicoutimi, 2005.

[7] L. Gill, op. cit., p. 110

[8] Dans l’article Les mutations du capitalisme, j’ai présenté les résultats d’une analyse économétrique qui illustrent l’existence d’un lien significatif entre la valeur du dollar américain et le prix de l’or. Le débat repose sur la direction de la causalité.

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