La crise et les opportunités

Par Mis en ligne le 17 février 2011

Apparemment, au terme du pro­ces­sus qui a conduit au trans­fert de plus de 4 mille mil­liards de dol­lars des caisses des États vers le sys­tème finan­cier, la crise qui s’est abat­tue sur l’économie mon­diale com­mence à se résor­ber. Un peu par­tout, les médias ébauchent déjà des ana­lyses selon les­quelles le pire est passé. D’aucuns font état d’indices qui signalent une récu­pé­ra­tion des niveaux de ventes. Les plus opti­mistes et les plus témé­raires parmi les opé­ra­teurs reviennent vers les places bour­sières pour tenter de récu­pé­rer au moins en partie ce qui a été perdu et engran­ger des béné­fices sur la hausse d’actions dont presque toute la valeur est partie en fumée, pour un mon­tant total de 30 mille mil­liards de dol­lars, depuis le début de l’année. Pour avoir une idée de ce que ces chiffres peuvent repré­sen­ter, il faut savoir que le PIB (Produit Intérieur Brut) annuel mon­dial se situe aux alen­tours de 55 mille mil­liards de dol­lars.

Cependant, les diag­nos­tics de la crise qui nous sont pro­po­sés par les orga­nismes mul­ti­la­té­raux (Banque Mondiale, Fonds Monétaire International – FMI) et par les gou­ver­ne­ments des pays les plus riches (G8) sont enta­chés d’un grave défaut de fabri­ca­tion : ils sont à la solde des grandes cor­po­ra­tions.

L´économiste Samir Amin attire l’attention sur le fait que dans leur ensemble, les mesures des­ti­nées à secou­rir le sys­tème finan­cier ont été conçues par le FMI conjoin­te­ment avec le G8, et que ce furent les cor­po­ra­tions finan­cières elles-mêmes qui deman­dèrent aux gou­ver­ne­ments à être natio­na­li­sées. De même, toutes les mesures de sau­ve­tage de ces ins­ti­tu­tions furent conçues par elles-mêmes, qui contrôlent la plu­part des orga­nismes publics, les­quels existent, d’ailleurs, pour leur servir de garde-fou ou de bouée de sau­ve­tage [1].

Ainsi, bien que ces entre­prises aient été les prin­ci­pales res­pon­sables des crises mul­tiples et simul­ta­nées qui accablent la pla­nète, on ne trou­vera dans aucune des recom­man­da­tions visant à y faire face une quel­conque men­tion aux pos­sibles mesures sus­cep­tibles de limi­ter ou contrô­ler leur action dans le cadre d’un pro­ces­sus démo­cra­tique des­tiné à pré­ser­ver l’intérêt géné­ral. Au contraire, on assiste au déve­lop­pe­ment d’un mou­ve­ment qui consiste à main­te­nir, faire per­du­rer et ren­for­cer les mêmes struc­tures de pou­voir qui ont géré mon­dia­le­ment les inéga­li­tés, la pau­vreté et mis en danger les équi­libres éco­lo­giques de notre pla­nète. Le FMI et la Banque Mondiale qui béné­fi­cient direc­te­ment des apports signi­fi­ca­tifs consen­tis par le pro­gramme de redres­se­ment éco­no­mique sortent ren­for­cés de cette crise sans qu’il ait été néces­saire pour eux de modi­fier ni leurs stra­té­gies ni leurs inté­rêts, ni même de démo­cra­ti­ser leurs ins­tances de déci­sion.

Dans ce sens, la crise gère une concen­tra­tion tou­jours plus grande de pou­voir et de richesse. En témoignent les récentes acqui­si­tions opé­rées par la Bank of America (Merril Lynch, Countrywide Financial Corporation) ou par Fiat (Chrysler, Opel). Les quelque cinq cents grandes cor­po­ra­tions glo­bales qui répondent ensemble pour la quasi-tota­lité du PIB mon­dial – et qui de fait contrôlent la pla­nète – voient leur nombre dimi­nuer alors que les plus grosses d’entre elles concentrent tou­jours plus de pou­voir. Dans ce contexte, on remar­quera le rôle tou­jours plus impor­tant joué par un groupe aussi réduit que sélect, á savoir les 66 Institutional Investors, qui gèrent rien moins que 75 % des échanges spé­cu­la­tifs pla­né­taires, et dont on sait qu’ils bras­saient plus de 2,1 mille mil­liards de dol­lars par jour au moment où la crise a com­mencé, en 2008 [2].

Dans cette phase du cycle capi­ta­liste, au terme de 30 années durant les­quelles ils ont engrangé des béné­fices consi­dé­rables (1945-1975), ces oli­go­poles dis­putent entre eux la répar­ti­tion d’un excé­dent, d’une plus-value dont le mon­tant a été réduit à une peau de cha­grin. Si l’on prend pour réfé­rence les 500 pre­mières cor­po­ra­tions qui figurent sur la liste de la revue Fortune, le taux annuel de leurs béné­fices était de 7,15 % entre 1960 et 1969, 5,30 % entre 1980 et 1990, 2,29 % entre 1990 et 1999, et de 1,32 % entre 2000 et 2002 [3].

“La crise actuelle n’est pas la consé­quence d’erreurs dues à une mau­vaise régu­la­tion, mais plutôt d’une logique innée, pré­sente dans la dis­pute entre les oli­go­poles autour du par­tage des béné­fices [4],” affirme Amin. Et pour que cette dis­pute puisse avoir lieu, le casino du marché finan­cier doit conti­nuer à exis­ter. Ils n’acceptent pas la régu­la­tion démo­cra­tique du marché et réclament la pro­tec­tion de l’État.

À pré­sent, au sortir d’une polé­mique autour de l’idée selon laquelle la crise doit être attri­buée à l’absence de régu­la­tion et aux excès que celle-ci aurait soi-disant permis, tout conti­nue comme avant. Et ni même les « para­dis fis­caux » ont été inquié­tés. Nous nous trou­vons donc dans une impasse, devant laquelle l’État, sous l’emprise du pou­voir des grandes cor­po­ra­tions, n’a pas la capa­cité d’opérer la régu­la­tion démo­cra­tique qu’on atten­dait de lui afin que l’intérêt public puisse être pro­tégé.

CONSÉQUENCES SOCIALES DE LA CRISE

Les consé­quences sociales de la crise sont alar­mantes. L’impact le plus violent se pro­duit sous la forme d’une aug­men­ta­tion bru­tale de la pau­vreté, par un mou­ve­ment qui rend encore plus pauvres ceux qui l’étaient déjà et qui entraîne éga­le­ment sur sa lancée cer­tains sec­teurs des classes moyennes en-deçà du seuil de pau­vreté. Cette situa­tion se tra­duit concrè­te­ment par une pénu­rie d’aliments, d’eau potable, ainsi que par un recul des inves­tis­se­ments en faveur de l’assainissement de base, de la santé publique, du loge­ment, de l’éducation et, fina­le­ment, de la citoyen­neté.

On assis­tait déjà depuis les années 1980 à une réduc­tion sys­té­ma­tique des reve­nus cor­res­pon­dant à la rému­né­ra­tion du tra­vail, non seule­ment dans les pays les plus pauvres, mais aussi dans les plus déve­lop­pés. Désormais, les inéga­li­tés s’accentuent de plus en plus alors qu’elles avaient déjà plus que doublé au cours des trente der­nières années. Ainsi, en consé­quence des poli­tiques éco­no­miques néo­li­bé­rales conduites un peu par­tout dans le monde, les 20 % les plus riches acca­parent 82,7 % des reve­nus, alors que les deux tiers les plus pauvres n’ont accès qu’à 6 % des richesses [5].

Actuellement, la moitié de la popu­la­tion mon­diale vit en situa­tion de pau­vreté, avec pour tout revenu moins de 2 dol­lars par jour. On estime à 3 mil­liards le nombre de per­sonnes qui seront atteintes le plus dure­ment par la crise actuelle et celles qui lui suc­cé­de­ront.

À l’aune de la conso­li­da­tion de l’influence de la doc­trine néo­li­bé­rale ampli­fiée par le dis­cré­dit qui pèse sur la régu­la­tion publique, on assiste à la mise en place d’un nou­veau scé­na­rio de conflits et de dis­putes, qui annonce de nou­veaux déve­lop­pe­ments his­to­riques pos­sibles. Dans ce contexte, c’est la récu­pé­ra­tion de la légi­ti­mité des ins­ti­tu­tions poli­tiques exis­tantes qui pour cer­tains devient l’enjeu prio­ri­taire, alors que pour d’autres, c’est la créa­tion d’une nou­velle ins­ti­tu­tion démo­cra­tique, orien­tée vers la construc­tion d’une autre société, fondée sur de nou­veaux cri­tères de pro­duc­tion et de consom­ma­tion., qui devient émer­gen­tielle.

Plusieurs éco­no­mistes de renom, parmi les­quels Martin Wolf et Paul Krugman, affirment que le monde se pré­pare à tra­ver­ser des crises suc­ces­sives qui seront chaque fois plus aigues. D’autres experts pré­voient qu’au cours des dix ou quinze pro­chaines années, ces crises don­ne­ront lieu à l’avènement de nou­velles confi­gu­ra­tions de pou­voir, ainsi qu’à de nou­velles idéo­lo­gies à la recherche d’une relé­gi­ti­ma­tion des ins­ti­tu­tions et du régime poli­tique actuel. Wallerstein défend pour sa part qu’une société post­ca­pi­ta­liste devien­dra domi­nante, et même hégé­mo­nique d’ici trente ou qua­rante ans.

“Les chan­ge­ments indis­pen­sables seront pro­vo­qués par l’approfondissement de la crise qui, au prix des souf­frances des plus faibles, se char­gera de démon­trer qu’il ne s’agit pas d’un cau­che­mar auquel les puis­sants pour­ront échap­per sans risques pour leur pou­voir et leurs pri­vi­lèges” [6].

Tout en indi­quant que nous enta­mons une période d’instabilité poli­tique, Julien Lusson et Gustave Massiah dis­cutent les pos­sibles déve­lop­pe­ments que laisse pré­voir la réa­lité actuelle. Ils signalent la fra­gi­lité de la pensée de gauche, les risques que repré­sentent les mobi­li­sa­tions à carac­tère fas­ciste, et pré­voient qu’il sera très dif­fi­cile de faire face aux nou­velles formes de domi­na­tion qui vont néces­sai­re­ment s’imposer dans un futur proche. Mais ils recon­naissent éga­le­ment que les mobi­li­sa­tions sociales conduites dans un esprit de résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme et à ses poli­tiques ont engen­dré de nou­velles réa­li­tés, en par­ti­cu­lier en Amérique Latine, car elles ont obtenu la mise en place d’un nou­veau calen­drier de trans­for­ma­tions sociales. On trou­vera dans leurs ana­lyses une pro­fes­sion de foi en l’altermondialisme et en son poten­tiel, qu’ils estiment capable de four­nir des bases pro­pices aux grandes mobi­li­sa­tions sociales et de modi­fier les équi­libres de forces et les poli­tiques.

Il faut retrou­ver la dimen­sion du pro­ces­sus dans sa tota­lité pour pou­voir inter­pré­ter la crise actuelle et ses déve­lop­pe­ments pos­sibles. Si l’on tient compte des évè­ne­ments qui se sont pro­duits tout au long des dix der­nières années, on note que la crise active les réseaux sociaux et les trans­forme en vec­teurs de mobi­li­sa­tion. Pour défendre leurs droits, de nom­breux sec­teurs de la société se poli­tisent, s’articulent, remettent en ques­tion l’actuel sys­tème poli­tique, forment de nou­velles majo­ri­tés élec­to­rales et, par la voie démo­cra­tique, dans nombre de cas, chassent du pou­voir de vieilles oli­gar­chies. Dans cer­tains pays d’Amérique Latine, de tels déve­lop­pe­ments ont conduit à une véri­table refon­da­tion démo­cra­tique. Dans d’autres, ils accé­lèrent un pro­ces­sus de réformes et l’adoption de mesures de pro­tec­tion sociale.

On détecte déjà dans plu­sieurs pays, en consé­quence de la crise actuelle, une crois­sance des mobi­li­sa­tions sociales et des luttes pour la conquête de droits. Et l’on peut s’attendre à voir appa­raître de nou­veaux mou­ve­ments sociaux, tou­jours plus impor­tants, de résis­tance à la sup­pres­sion de droits et à la pré­ca­ri­sa­tion de la vie. D’autant plus en ce moment où les opé­ra­tions de sau­ve­tage du sys­tème finan­cier ont révélé que les États dis­posent d’énormes quan­ti­tés de res­sources dont on igno­rait qu’elles fussent dis­po­nibles, ou même qu’elles exis­taient. Ne serait-ce que pour donner une idée du poten­tiel d’une autre uti­li­sa­tion pos­sible de ces énormes res­sources qui ont été allouées à l’aide au sys­tème finan­cier, Ladislau Dowbor rap­pelle que, selon une étude des Nations-Unies, “si l’on prend comme valeur de réfé­rence le niveau global du pou­voir d’achat tel qu’il a été établi en l’an 2000, il en coû­te­rait pour éra­di­quer l’extrême pau­vreté sur la pla­nète entière – soit le mon­tant néces­saire pour hisser un mil­liard de per­sonnes au-dessus du seuil de pau­vreté, qui est d’un dollar par jour – 300 mil­liards de dol­lars” [7].

“Put the people first” : ce slogan a été adopté lors de récentes mani­fes­ta­tions pour expri­mer l’indignation d’un nombre crois­sant de sec­teurs de la société face aux poli­tiques qui consistent à péna­li­ser le plus grand nombre et à pro­té­ger les grandes cor­po­ra­tions.

DISPUTE AUTOUR DE L’ORDRE DU JOUR

L’analyse des récents évè­ne­ments permet d’identifier l’avènement d’un impor­tant mou­ve­ment à l’initiative du grand capi­tal, qui, dans le but de rem­pla­cer l’idéologie néo­li­bé­rale, cherche à anti­ci­per les com­mo­tions poli­tiques pré­vi­sibles et tente de relé­gi­ti­mer “l’establishment”. Walden Bello annonce qu’un nouvel ordre capi­ta­liste est en ges­ta­tion dont les men­tors seraient le pre­mier-ministre bri­tan­nique Gordon Brown ; l’économiste Jeffrey Sachs ; George Soros ; Kofi Annan ; Joseph Stiglitz et Bill Gates. Les récentes décla­ra­tions de Barack Obama, en rup­ture avec le néo­li­bé­ra­lisme, peuvent être inter­pré­tées dans le même sens.

Progressivement, ce groupe tente de défi­nir le projet de la “démo­cra­tie sociale glo­bale” : éviter tout recul de la mon­dia­li­sa­tion ; faire en sorte que la crois­sance de l’économie aille de pair avec une réduc­tion des inéga­li­tés sociales ; faire face à l’unilatéralisme et réfor­mer les ins­ti­tu­tions ainsi que les accords mul­ti­la­té­raux ; liqui­der l’Accord com­mer­cial de pro­tec­tion des droits de pro­priété intel­lec­tuelle ; annu­ler ou réduire dras­ti­que­ment la dette des pays “en voie de déve­lop­pe­ment” ; pro­mou­voir au moyen d’investissements mas­sifs les Objectifs de déve­lop­pe­ment du mil­lé­naire fixés par l’ONU ; pro­mou­voir la “révo­lu­tion verte”, sur­tout en Afrique, en prio­ri­sant l’utilisation des semences trans­gé­niques ; et enfin, pro­mou­voir un “key­né­sia­nisme vert”, ou un “Green New Deal”, tel qu’il vient d’être bap­tisé, capable de garan­tir un déve­lop­pe­ment durable qui pré­serve l’environnement [8].

Ce projet – qui est celui de la démo­cra­tie sociale glo­bale (DSG) – est appelé à être adopté par le plus grand nombre, dont la quan­tité dépen­dra des pres­sions qui seront exer­cées par les mul­tiples groupes de citoyens qui s’organisent autour de la pro­tec­tion de leurs droits. Dans cer­tains pays, comme le signale José Luis Fiori, pour­ront se pro­duire des rup­tures à carac­tère socia­liste, mais il est plus pro­bable que l’on pro­cède à des adap­ta­tions de la DSG en fonc­tion des pres­sions qui vien­draient à être exer­cées par dif­fé­rents sec­teurs de la société, moti­vées par des dyna­miques d’ordre natio­nal et régio­nal.

Dans l’hypothèse d’une ample dis­sé­mi­na­tion de la DSG comme poli­tique de légi­ti­ma­tion du capi­ta­lisme, la stra­té­gie de ceux qui s’organisent pour pro­té­ger leurs droits doit consis­ter à asso­cier la démo­cra­tie sociale à la démo­cra­tie poli­tique, et à lutter afin de radi­ca­li­ser la démo­cra­tie dans tous les sec­teurs de la vie sociale et poli­tique.

La riposte pos­sible de l’altermondialisme et des mul­tiples acteurs qui résistent à la spo­lia­tion néo­li­bé­rale doit les conduire à arti­cu­ler leurs actions et à se mobi­li­ser autour d’objectifs com­muns, qui peuvent être pré­sen­tés comme des pro­po­si­tions visant à l’élaboration d’un nou­veau Contrat Social, une nou­velle Charte des Droits, à carac­tère mon­dial, à l’image de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, de 1948.

Ce nou­veau Contrat Social doit expri­mer la néces­sité de chan­ge­ments radi­caux. Il doit répondre aux exi­gences de dignité mani­fes­tées par plus de la moitié de la popu­la­tion de la pla­nète ; être concerné par l’environnement et la pré­ser­va­tion de la diver­sité des espèces ; modi­fier la carte géo­po­li­tique du pou­voir, de manière à attri­buer aux pays du Sud le même pou­voir de vote dans les nou­velles ins­tances de déci­sion des poli­tiques inter­na­tio­nales ; garan­tir que celles-ci soient vrai­ment mul­ti­la­té­rales et qu’elles se déve­lop­pe­ront dans le cadre des Nations-Unies.

Suivant la logique qui consiste à tirer parti des oppor­tu­ni­tés créées par la crise, Marcio Pochmann pro­pose de construire de nou­veaux para­digmes de déve­lop­pe­ment socio-éco­no­mique envi­ron­ne­men­tal. Dans ce but, il iden­ti­fie comme néces­saires deux mou­ve­ments stra­té­giques : “L’État doit être refondé. Il doit deve­nir le moyen néces­saire au déve­lop­pe­ment du modèle de civi­li­sa­tion contem­po­rain, confor­mé­ment aux pos­si­bi­li­tés que nous offre le XXIe siècle. Il faut éga­le­ment qu’une révo­lu­tion se pro­duise sur le plan de la pro­priété, de manière à mettre en route une rela­tion plus trans­pa­rente, démo­cra­tique et juste entre tous les acteurs de la société. La pro­priété privée doit migrer vers la pro­priété publique, un pro­ces­sus dans lequel un sys­tème fiscal rénové exer­cera un rôle cen­tral.” [9]

Les oppor­tu­ni­tés créées par la crise, asso­ciées à l’hypothèse selon laquelle les élites éclai­rées pro­po­se­ront un nou­veau régime social et poli­tique iden­ti­fié à la démo­cra­tie sociale glo­bale, adoubent les mou­ve­ments de lutte pour l’extension des droits sociaux et pour une par­ti­ci­pa­tion poli­tique plus ample.

Le défi pour les sec­teurs mobi­li­sés dans cette lutte consiste à explo­rer de nou­velles formes de rela­tion entre l’État et la citoyen­neté, capables d’étendre le contrôle social. Il s’agit d’inventer de nou­velles formes de démo­cra­tie sans refu­ser pour autant les prin­cipes de la démo­cra­tie libé­rale ; d´opérer un pas­sage à partir de la défense des valeurs et des prin­cipes vers des pro­po­si­tions concrètes de poli­tiques publiques qui s’inspirent des mobi­li­sa­tions popu­laires, des pra­tiques de résis­tance, por­teuses de demandes sociales, et des aspi­ra­tions au vivre-bien, et qui les tra­duisent concrè­te­ment.

L’analyse de ces mobi­li­sa­tions et de leurs conquêtes permet d’identifier un ensemble de pro­po­si­tions qui contri­buent à la défi­ni­tion d’un projet de base de reven­di­ca­tion de droits qui doivent être garan­tis pour tous. Tout en recon­nais­sant les limites de la citoyen­neté orga­ni­sée, la stra­té­gie consiste à faire pres­sion sur le projet de démo­cra­tie sociale glo­bale, à lutter pour étendre l’ensemble des droits et créer les condi­tions pro­pices à de nou­velles conquêtes.

Mais le défi ne s’arrête pas là. Il s’agit aussi d’élaborer un projet de futur pour nos socié­tés en pro­po­sant la mise en œuvre de poli­tiques publiques qui arti­culent le social, l’écologique, la paix et la liberté. Et de tirer des leçons du vécu de cer­tains pays du Sud, en par­ti­cu­lier des récentes expé­riences de trans­for­ma­tion sociale, dans cer­tains cas de refon­da­tion démo­cra­tique, qui se sont pro­duites en Amérique Latine.

“PUT THE PEOPLE FIRST”

Eléments pour un ordre du jour posi­tif de trans­for­ma­tion sociale :

Ce slogan, “Les per­sonnes en pre­mier lieu”, qui est apparu lors de récentes mani­fes­ta­tions en Europe et aux USA contre les opé­ra­tions de secours du sys­tème finan­cier opé­rées par les gou­ver­ne­ments, consti­tue un pro­to­cole entre les dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux et les réseaux qui les orga­nisent. Il sym­bo­lise tout l’éventail des droits : sociaux, poli­tiques et envi­ron­ne­men­taux. Il demande éga­le­ment la créa­tion de nou­veaux droits, d’un nouvel ordre social qui néces­site un nouvel ordre poli­tique afin d’être radi­ca­le­ment démo­cra­tique et de socia­li­ser le pou­voir.

Il est á pré­voir que l’impact de la crise sur la pau­vreté et sur les classes moyennes gère de nou­velles mobi­li­sa­tions de résis­tance. Celles-ci ne seront pas géné­ra­li­sées et trai­te­ront, cha­cune, de dif­fé­rentes demandes dans le cadre de la lutte pour la conquête des droits. Mais elles pour­ront s’articuler entre elles en pro­dui­sant une plate-forme com­mune de droits, dans laquelle cha­cune se recon­naî­trait et, en même temps, assu­me­rait sa part dans la créa­tion d’une nou­velle société.

Après plus de 60 ans sous le dra­peau de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et alors que nous fai­sons face à une crise de civi­li­sa­tion sans pré­cé­dent, le moment est venu de cher­cher à mettre en place un nou­veau modèle de civi­li­sa­tion ; et d’établir, à partir des demandes et des aspi­ra­tions expri­mées par les mou­ve­ments sociaux, un calen­drier pour l’adoption de nou­veaux droits ainsi que l’exigence de la mise en place de poli­tiques publiques aptes à les ins­tau­rer.

Un projet a déjà surgi au sein de dif­fé­rents groupes qui consiste à éla­bo­rer une nou­velle décla­ra­tion de droits, contem­po­raine et pro­gres­siste. La Déclaration Universelle des Droits de la Citoyenneté. Une pierre angu­laire autour de laquelle les mou­ve­ments sociaux pour­ront coor­don­ner leurs actions et les États défi­ni­ront leurs poli­tiques. Ce nouvel ordre du jour est appelé à faire pres­sion sur la démo­cra­tie sociale glo­bale nais­sante.

La situa­tion impose une radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie, mais aussi un nou­veau décou­page des acti­vi­tés éco­no­miques pour faire face au défi du réchauf­fe­ment global et répondre prio­ri­tai­re­ment aux néces­si­tés de la majo­rité des êtres humains. Elle oblige éga­le­ment à mettre en place des poli­tiques de déve­lop­pe­ment natio­nales orien­tées vers la pro­duc­tion de nou­veaux modèles de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, sans oublier la néces­sité d’imprimer une “révo­lu­tion verte” à la dyna­mi­sa­tion des mar­chés internes popu­laires et des classes moyennes.

Parmi les élé­ments appe­lés à com­po­ser cet ordre du jour posi­tif de trans­for­ma­tion sociale, cer­taines pro­po­si­tions méritent notre atten­tion :

1. APPUYER ET RENFORCER LES RÉSEAUX DE CITOYENNETÉ

Alvaro Garcia Linera indique que se déroule en ce moment en Bolivie, “un cycle d’intenses mobi­li­sa­tions sociales qui peuvent être com­prises comme des re-inven­tions de la démo­cra­tie : femmes au foyer, jeunes, pay­sans, ouvriers et intel­lec­tuels déli­bèrent, assument les prises de déci­sion, déter­minent leurs objec­tifs, changent de gou­ver­nants et défi­nissent ce qui doit être fait dans leur pays : natio­na­li­ser les hydro­car­bures, accom­pa­gner les déli­bé­ra­tions de l’Assemblée Constituante, récu­pé­rer les res­sources natu­relles [10] ”.

Cette expé­rience qui acquiert des formes et des nuances dis­tinctes prend place éga­le­ment dans d’autres pays du conti­nent. Elle est orien­tée vers le futur. La région s’est trans­for­mée en un labo­ra­toire unique d’expériences sociales et poli­tiques qui peuvent ins­pi­rer de nou­veaux para­digmes au reste du monde.

La résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme à l’échelle mon­diale a permis à la citoyen­neté de construire ses réseaux et ses forums – natio­naux et inter­na­tio­naux – consti­tués d’organisations et de mou­ve­ments sociaux qui, dans la crise, fonc­tionnent comme des vec­teurs qui cata­lysent d’autres enti­tés et mou­ve­ments et poli­tisent leurs demandes. Il est ainsi devenu essen­tiel de ren­for­cer les capa­ci­tés de ces réseaux et forums.

2. REFONDER L’ÉTAT RÉPUBLICAIN ET DÉMOCRATIQUE

Vandana Shiva pro­pose d’édifier de nou­velles ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques qui garan­tissent la pro­tec­tion du bien-être de la nature et des per­sonnes. À cet effet, il faut implan­ter le contrôle démo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tif, aussi bien de l’économie natio­nale que de l’économie glo­bale [11].

3. CHANGER LA MATRICE ENERGÉTIQUE

Le réchauf­fe­ment global et ses consé­quences dévas­ta­trices qui se font déjà sentir dans la plu­part des régions de la pla­nète exigent des mesures radi­cales de pro­tec­tion de l’humanité et des res­sources natu­relles. Ainsi, un chan­ge­ment urgent de la matrice éner­gé­tique s’impose.

4. UN CONTROLE SOCIAL DU SYSTÈME FINANCIER

Susan George explique que “les banques sont en train de rece­voir d’énormes sommes do NOTRE argent, bien que ce fait soit occulté des citoyens, e cela signi­fie que ces banques nous appar­tiennent. Elles doivent donc être pla­cées sous contrôle social et être uti­li­sées pour finan­cer une nou­velle éco­no­mie qui res­pecte l’environnement et soit créa­trice d’emplois ”. L’auteur sug­gère éga­le­ment qu’il faut implan­ter un contrôle strict des mou­ve­ments de capi­tal, par un ren­for­ce­ment de la régu­la­tion publique.

5. ANNULATION DE LA DETTE EXTERNE

Annulation de la dette externe des pays en voie de déve­lop­pe­ment en échange d’investissements dans le reboi­se­ment des forêts, la conser­va­tion de la bio­di­ver­sité, et dans les sec­teurs da la santé et de l’éducation [12].

6. PRIORITÉ À L’INTÉGRATION RÉGIONALE

Mettre en place une nou­velle phase de déco­lo­ni­sa­tion au moyen d’alliances entre les pays émer­gents, où la prio­rité devient l’intégration régio­nale et non plus l’accès aux mar­chés du Nord. Stimuler et ren­for­cer la for­ma­tion de blocs régio­naux et les poli­tiques de coopé­ra­tion, ainsi que les sys­tèmes de repré­sen­ta­tion régio­naux au niveau mon­dial.

7. NATIONALISER LES GRANDES CORPORATIONS

Le contrôle démo­cra­tique de la poli­tique requiert la natio­na­li­sa­tion des grandes cor­po­ra­tions. Les entre­prises pos­sé­dant un PIB supé­rieur à celui de nom­breux pays doivent cesser d’exister. Ces entre­prises sub­juguent l’État et sacri­fient l’intérêt public et la démo­cra­tie à leurs objec­tifs privés.

8. RÉCUPÉRATION DES BIENS COMMUNS

Vandana Shiva explique que “la récu­pé­ra­tion des biens com­muns est le pre­mier pas à fran­chir pour per­mettre l’inclusion sociale et l’implantation de la jus­tice socio-éco­no­mique. Chaque citoyen a droit à une part égale des biens com­muns, per­sonne ne peut être exclu, per­sonne ne peut s’approprier de biens qui ne soient pas néces­saires à son exis­tence. Il s’agit d’exiger que les semences, l’eau, l’atmosphère soient consi­dé­rées comme des biens com­muns, des biens publics, et de les uti­li­ser uni­que­ment pour assu­rer le bien-être de tous ”. [13]

9. ASSURER UN REVENU DE BASE DE CITOYENNETÉ

“Le Revenu de base de citoyen­neté est une somme payée en argent, incon­di­tion­nel­le­ment, à chaque citoyen habi­tant une région déter­mi­née. Ce mon­tant est dis­tri­bué par le pou­voir public de manière éga­li­taire, quel que soit le niveau social ou la dis­po­si­tion à tra­vailler de celui qui le reçoit. La rétri­bu­tion garan­tit le droit inalié­nable de tous à jouir d’une partie des richesses pro­duites dans la région.” [14]

10. SÉCURITÉ ALIMENTAIRE ET NUTRITIONNELLE

On entend par Sécurité ali­men­taire et nutri­tion­nelle la réa­li­sa­tion du droit de tous à une ali­men­ta­tion saine, acces­sible et de qua­lité, en quan­tité suf­fi­sante et de façon per­ma­nente, basée sur des pra­tiques ali­men­taires pro­mo­trices de la santé, sans que cela com­pro­mette ni l’accès à d’autres néces­si­tés tout aussi essen­tielles ni le sys­tème ali­men­taire futur, car elle doit être main­te­nue sur des bases durables. [15]

11. POLITIQUES DE L’EMPLOI

Mettre en œuvre une poli­tique d’emploi garanti de 12 heures par semaine pour tout citoyen de 25 à 55 ans. Établir un lien clair entre les reve­nus et le tra­vail, qui doit être moins lié à la ques­tion de la survie et asso­cié de pré­fé­rence à l’utilité et á la créa­ti­vité socio-col­lec­tive.

12. RÉORGANISATION DES SERVICES PUBLICS

Investir prio­ri­tai­re­ment dans la construc­tion d’infrastructures et dans la mise en place d’équipements et de ser­vices, de manière à répondre de manière uni­ver­selle, gra­tuite et qua­li­ta­tive aux néces­si­tés de la popu­la­tion du ter­ri­toire.

Nous venons d’aligner quelques pro­po­si­tions qui pour­raient faire partie de cet ordre du jour posi­tif de trans­for­ma­tion sociale ; évi­dem­ment, elles n’épuisent pas le registre des besoins et des pro­jets qui s’accumulent tout au long de la mobi­li­sa­tion des socié­tés. Mais elles offrent des contri­bu­tions concrètes au débat sur le contenu de la nou­velle Déclaration Universelle des Droits de la Citoyenneté, au cas où celle-ci se révè­le­rait être l’instrument indi­qué pour orga­ni­ser la dis­cus­sion á propos d’un nou­veau modèle de civi­li­sa­tion ; une dis­cus­sion qui doit défi­nir un ensemble de droits et de res­sources aux­quelles tout être humain doit pou­voir accé­der, au terme d’un pro­ces­sus dans lequel les États devront assu­mer leurs res­pon­sa­bi­li­tés.


NOTES : [1] Propos de Smitu Kothari & Benny Kuruvilla recueillis par Samir Amin ; in India’s National Magazine ; vol. 25 ; Issue 26 ; Déc. 20, 2008-Jan. 02, 2009. [2] Ladislau Dowbor. “A crise finan­ceira sem mis­té­rios : conver­gên­cia dos dramas eco­nô­mi­cos, sociais e ambien­tais”, fev. 2009 [3] Walden Bello. “Novo consenso capi­ta­lista está em ges­ta­ção” ; in Sin Permiso, 13/01/2009. [4] Propos de Smitu Kothari & Benny Kuruvilla recueillis par Samir Amin ; in India’s National Magazine ; vol. 25 ; Issue 26 ; Déc. 20 2008-Jan. 02, 2009 [5] Ladislau Dowbor, op. cit. [6] Julien Lusson et Gustave Massiah. “Les issues stra­té­giques à la crise glo­bale : le débat inter­na­tio­nal et la démarche du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste” ; avril 2009 [7] Ladislau Dowbor, op. cit [8] Walden Bello, op. cit [9] Marcio Pochmann. “A tarefa dos pro­gres­sis­tas” ; Agência Carta Maior 22/04/2009. [10] Álvaro Garcia Linera, vice-pré­sident de la Bolivie. Commentaire au texte d’Antonio Negri, “O movi­mento dos movi­men­tos” ; in encarte CLACSO – Cadernos da América Latina “Le Monde Diplomatique Brasil”, nº 20, mars 2009 [11] Propos de Vandana Shiva recueillis à l’invitation de l’auteur, 05/2009 [12] Propos de Susan George recueillis à l’invitation de l’auteur [13] Propos de Vandana Shiva recueillis à l’invitation de l’auteur. [14] Wikipédia [15] FBSAN, Charrte de Principes

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