La crise et l’assaut contre le travail

Cette brève contribution du Mouvement pour  le socialisme (MPS) au débat initié par le séminaire des «forces anticapitalistes» – qui se tient le 26 septembre à Genève – ne peut souligner que quelques points.
Par Mis en ligne le 27 septembre 2009

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Du point de vue ana­ly­tique, les déve­lop­pe­ments conjonc­tu­rels à court terme, immé­diats, de la crise durable du capi­ta­lisme mon­dia­lisé doivent prendre en compte la notion d’incertitude de Keynes. Autrement dit, la pro­ba­bi­lité n’est pas un rap­port entre un énoncé et la réa­lité. « Les pro­ba­bi­li­tés com­mencent et se ter­minent par des pro­ba­bi­li­tés » (Cf. Traité sur les pro­ba­bi­li­tés, de 1921).

Beaucoup des pré­sup­po­sés sur les­quels la « science éco­no­mique » offi­cielle construit ses « équa­tions d’analyse macroé­co­no­mique», déjà en « temps normal», ne sont pas véri­fiés, a pos­te­riori, par les pro­ces­sus socio-éco­no­miques effec­tifs. C’est encore plus le cas en période de crise. Un exemple dis­cuté dans la presse éco­no­mique. La théo­rie néo­clas­sique – et au-delà – sou­tient que l’investissement est fonc­tion des taux d’intérêt réels et que, si les seconds baissent, le pre­mier (l’investissement) aug­men­tera. C’est loin d’être tou­jours le cas. Cela l’est encore moins en période de crise. En fait, l’analyse néo­clas­sique – qui impute au mar­xisme une approche déter­mi­niste, sim­pliste et méca­nique – est, elle, sou­mise à un pos­tu­lat : un com­por­te­ment rigide et homo­gène des « acteurs éco­no­miques ».

Rien d’étonnant à cela : le conflit Capital-Travail, qui s’exacerbe en période de crise, est éli­miné de l’analyse.

Si le mar­xisme tend à mettre en relief les « lois de déve­lop­pe­ment du Capital», chez Marx ces « lois abs­traites » indiquent des pos­si­bi­li­tés abs­traites. Leurs moda­li­tés de concré­ti­sa­tion néces­sitent de prendre en consi­dé­ra­tion : une période déter­mi­née, un espace déter­miné (marché mon­dial, conti­nents, ten­sions entre les élé­ments consti­tu­tifs de ces ensembles), un capi­tal déter­miné (les diverses formes que prennent le capi­tal et les frac­tions du capi­tal). Cela en inté­grant les traits que prennent les luttes de classes et – en rap­port avec cet élé­ment déci­sif – l’activité des forces sociales (plus ou moins orga­ni­sées) et poli­tiques.

Ces consi­dé­ra­tions ont des impli­ca­tions aux plans éco­no­miques, sociaux, poli­tiques. Elles doivent mettre en garde contre des for­mules « valises » (incluant tout, vague­ment, et donc rien). L’histoire ne passe pas deux fois les mêmes plats.

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Sur l’interaction entre la pro­fon­deur des crises dites « éco­lo­giques», sociales [1], éco­no­miques, ali­men­taires, d’une part, les offen­sives « mili­taires » (guerres diverses contre les popu­la­tions, sous divers pré­textes, avec leurs effets dévas­ta­teurs) et sécu­ri­taires, d’autre part, ainsi que sur les redé­ploie­ments concur­ren­tiels impé­ria­listes, beau­coup de docu­ments et livres ont été écrits au cours des der­niers mois. Trois dimen­sions sont, par­fois, négli­gées.

La pre­mière a trait à un aspect propre à toutes les périodes de mou­ve­ment plus accen­tué des « plaques tec­to­niques » du capi­ta­lisme mon­dia­lisé. Il surgit tou­jours plus au grand jour : les ten­sions dans les rap­ports entre les « grandes devises», soit le dollar, l’euro, le RMB (yuan), la livre ster­ling et même le franc suisse. La bataille a déjà com­mencé. Elle pro­file un des aspects des contra­dic­tions inter­im­pé­ria­listes.

Cela a aussi des impli­ca­tions plus immé­diates. Un exemple : la poli­tique de la Chine impé­ria­liste. Elle acquiert des « actifs maté­riels » : des mines au pétrole en pas­sant par les terres agri­coles. Ces acqui­si­tions la mettent en conflit avec des classes et les « élites domi­nantes » d’autres pays : de la Corée du Sud aux Etats-Unis, en pas­sant par les pays de l’UE, ou le Brésil ainsi que des « Etats du Golfe ». Les effets sur les « res­sources » des pays domi­nés et sur la dégra­da­tion des condi­tions ali­men­taires et sani­taires des popu­la­tions sont ter­ri­fiants. Ils inter­agissent avec des pro­ces­sus de pau­pé­ri­sa­tion abso­lue et rela­tive de ces popu­la­tions. L’impact sur les prix rela­tifs des matières pre­mières en est une autre dimen­sion ; à laquelle s’ajoutent les mou­ve­ments spé­cu­la­tifs désta­bi­li­sa­teurs.

La « bataille des taux de change » com­porte, de même, un élé­ment de « mise sous pres­sion » des salarié·e·s au nom « des avan­tages concur­ren­tiels», soit parce que les déva­lua­tions com­pé­ti­tives ne sont plus pos­sibles (voir l’argument uti­lisé en Italie), soit parce que « l’appréciation de l’euro a été trop forte » depuis 2002. Ces argu­ments sont uti­li­sés dans tous les pays. Ils sont relayés par les appa­reils syn­di­caux « offi­ciels » ou dits indé­pen­dants.

Les ana­lyses de cette crise en termes de « finan­cia­ri­sa­tion » nous semblent uni­la­té­rales et erro­nées. En sub­stance, ces thèses – car il y a des dif­fé­rences entre elles – indiquent que depuis le « triomphe des poli­tiques néo­li­bé­rales » la pro­duc­tion capi­ta­liste serait sou­mise aux besoins et exi­gences du « capi­tal finan­cier ». Un concept sou­vent peu pré­cisé. Sous cette déno­mi­na­tion – qui ne ren­voie pas, sou­vent, à la défi­ni­tion de Rudolf Hilferding dans son ouvrage Le Capital Financier (1910) – on retrouve : les action­naires, les déten­teurs de capi­tal argent (finances de marché), des fonds d’investissements, des fonds de pen­sion, des banques, des assu­rances. Ces « acteurs » imposent leurs cri­tères « d’hyper-rentabilité » à la pro­duc­tion, avec une vision « court-ter­miste ». Cette approche se com­bine avec une concep­tion selon laquelle la crise ini­tiée en 2007 serait l’aboutissement d’une longue période de stag­na­tion. Les chiffres de la pro­duc­tion de biens, de l’énergie, du PIB ne confirment pas cette der­nière affir­ma­tion. Enfin, la dimen­sion spé­cu­la­tive, dans cette ana­lyse, prend le dessus.

Nous ne pou­vons pas, ici, faire la cri­tique interne de cette approche uni­la­té­rale de la finan­cia­ri­sa­tion du capi­tal. Un sémi­naire sur ce thème serait néces­saire.

Cette approche de la finan­cia­ri­sa­tion ouvre sur les pro­po­si­tions de la social-démo­cra­tie et de cer­tains gou­ver­ne­ments ou ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales ayant trait à la « régu­la­tion de la finance», des « bonus», etc. Dans les approches de type finan­cia­ri­sa­tion (à quelques excep­tions) n’est pas mise en cause la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion, de crédit. Une place cen­trale n’est pas accor­dée à l’affrontement entre Capital et Travail, depuis le lieu de tra­vail jusqu’à toutes les dimen­sions du salaire social, en pas­sant par la logique pro­duc­ti­viste propre au capi­ta­lisme.

A ce propos, une confu­sion, selon nous, se glisse dans les ana­lyses ; les « forces pro­duc­tives » pour Marx ont un carac­tère sou­vent négligé : celui du déve­lop­pe­ment des poten­tia­li­tés et des pos­si­bi­li­tés humaines, qui peuvent débou­cher sur la néces­sité et la pos­si­bi­lité d’une éman­ci­pa­tion impli­quant une autre abon­dance que celle des « biens mar­chands ».

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Depuis le milieu des années 1970 et sur­tout début 1980, on a assisté à une montée de la réac­tion dite « néo­li­bé­rale » : néo­con­ser­va­trice socio-poli­ti­que­ment, idéo­lo­gi­que­ment et néo­li­bé­rale en termes d’effacement rela­tif des obs­tacles à une concur­rence mon­dia­li­sée, de type oli­go­po­lis­tique, entre les firmes trans­na­tio­nales.

1° Cette « montée » visait à sou­mettre de manière de plus en plus com­plète, bru­tale et serrée (par rap­port au passé) le tra­vail à toutes les frac­tions du capi­tal : indus­triel, com­mer­cial, ban­caire. Le tra­vail : c’est-à-dire l’ensemble des salarié·e·s, le pro­lé­ta­riat (incluant les pay­sans pau­pé­ri­sés et les couches sociales dites faus­se­ment infor­melles). Au centre se trouve donc cet affron­te­ment mené par les classes domi­nantes à l’échelle mon­diale. Elle cor­res­pond à la divi­sion cen­trale – certes pas exclu­sive – de la société actuelle, comme jamais dans le passé, entre le Capital et le Travail.

2° Cette période de crise démontre l’accélération des pro­ces­sus de concen­tra­tion et fusion du capi­tal dans tous les sec­teurs (de l’acier au ciment, en pas­sant par l’électronique et les banques).

3° La montée du chô­mage (des­truc­tion du capi­tal), la stag­na­tion des salaires ou leur recul (UE, Japon, Etats-Unis), le désen­det­te­ment des ménages et de cer­taines entre­prises, la contrac­tion des dépenses sociales publiques (liée au désen­det­te­ment public, donc en partie aux effets de l’aide d’Etat au privé), la relance de l’épargne « pré­ven­tive » vont frei­ner la demande des ménages. L’hétérogénéité des for­ma­tions capi­ta­listes euro­péennes (zone euro) rend une « ges­tion bour­geoise conjointe conjonc­tu­relle » plus qu’improbable.

La seule ges­tion com­mune : les atteintes aux droits des salarié·e·s et à « un par­tage de la valeur ajou­tée » encore plus inéga­li­taire. Ce qui va confor­ter la dimen­sion sécu­ri­taire dans cette crise larvée et longue.

4° L’essor des impor­ta­tions nettes des « pays émer­gents » ne peut être le moteur d’une reprise ; les chiffres du com­merce mon­dial l’indiquent.

5° Les actions directes des salarié·e·s doivent être au centre de notre atten­tion, comme le débat sur le capi­ta­lisme et le socia­lisme, pas­sage obligé d’initiatives, de fait, anti­ca­pi­ta­listes.


Notes

1. Le rap­port de Médecins du monde, en date du 24 sep­tembre 2009, inti­tulé L’accès aux soins : un droit fon­da­men­tal non res­pecté en Europe, illustre une des mul­tiples facettes de cette « crise sociale», en mon­trant la situa­tion des migrant·e·s et des « pauvres » en Europe. Les atteintes contre les divers volets de la sécu­rité sociale (AI, AVS, IIe pilier en Suisse) en sont une autre dimen­sion. Les pri­va­ti­sa­tions sont aussi une dimen­sion de l’attaque contre le salaire social.

(25 sep­tembre 2009)

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