La crise environnementale : causée par les 7 milliards ou par le « 1%»?

Par , Mis en ligne le 31 octobre 2011

Les Nations Unies indiquent que la popu­la­tion mon­diale attein­dra les 7 mil­liards d’individus en ce mois d’octobre 2011.

L’approche de cette échéance a déclen­ché une vague d’articles et d’éditoriaux accu­sant la sur­po­pu­la­tion d’être à l’origine des crises envi­ron­ne­men­tales mon­diales. Au Times Square de New York [inter­sec­tion de Broadway et de la sep­tième avenue, dans le quar­tier de Manhattan, l’une des prin­ci­pales zones com­mer­ciales de la ville, avec de nom­breuses enseignes lumi­neuses], une gigan­tesque et coû­teuse vidéo [2] décla­rant que « la sur­po­pu­la­tion humaine conduit à l’extinction des espèces ani­males » a été ins­tal­lée. Dans les sta­tions les plus fré­quen­tées du métro lon­do­nien, des pan­neaux d’affichage élec­tro­nique aver­tissent qu’une popu­la­tion de 7 mil­liards de per­sonnes est éco­lo­gi­que­ment insou­te­nable [3].

En 1968, on pou­vait lire dans le best-seller de Paul Ehrlich, The Population Bomb [tra­duit en fran­çais en 1972 par Fayard sous le titre La bombe P] que « la bataille pour nour­rir l’humanité est ter­mi­née » du fait de la sur­po­pu­la­tion et que les années 1970 seraient une période de famines à l’échelle du monde et que le taux de mor­ta­lité allait croître. Toutes ses pré­dic­tions se sont révé­lées fausses. Mais, quatre décen­nies plus tard, ses suc­ces­seurs uti­lisent tou­jours la phrase d’Ehrlich « il y a trop de popu­la­tion!« pour expli­quer les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux.

Pourtant, la plu­part des 7 mil­liards d’individus ne mettent pas en danger la Terre. La majo­rité de la popu­la­tion mon­diale ne détruit pas les forêts, n’anéantit pas les espèces ani­males en danger, ne pollue pas les rivières et les océans et, pour l’essentiel, n’émet pas de gaz à effet de serre.

Même dans les pays riches du Nord, la plu­part des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales ne sont pas cau­sées par des indi­vi­dus ou des ménages, mais par les mines, les usines et les cen­trales élec­triques gérées par des firmes qui se pré­oc­cupent plus des pro­fits que de la survie de l’humanité.

Aucune réduc­tion de la popu­la­tion amé­ri­caine n’aurait arrêté l’empoisonnement du Golfe du Mexique par BP [British Petroleum] l’année der­nière.

Une baisse du taux de nata­lité n’arrêtera pas l’extraction des sables bitu­mi­neux du Canada, l’un des crimes les plus stu­pé­fiants que le monde ait jamais vus ainsi que l’a jus­te­ment appelé Bill McKibben [éco­lo­giste américain][4].

L’accès uni­ver­sel à un contrôle des nais­sances devrait être un droit humain fon­da­men­tal. Mais celui-ci n’aurait en rien empê­ché les des­truc­tions mas­sives des éco­sys­tèmes du delta du Niger réa­li­sées par Shell ou encore les dégâts incom­men­su­rables que Chevron a causés aux forêts tro­pi­cales d’Equateur.

Ironiquement : c’est alors que les groupes « popu­la­tion­nistes » concentrent leur atten­tion sur les 7 mil­liards d’habitants de notre pla­nète que les manifestant·e·s du mou­ve­ment Occupy par­tout dans le monde iden­ti­fient la véri­table source des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales : ce ne sont pas les 7 mil­liards, mais les « un pour cent», la poi­gnée de mil­lion­naires et mil­liar­daires qui pos­sèdent plus, consument plus et détruisent plus que nous tous réunis.

Aux Etats-Unis, les « un pour cent » les plus riches pos­sèdent une majo­rité de toutes les actions et par­ti­ci­pa­tions des firmes, leur don­nant un contrôle absolu sur ces socié­tés qui sont direc­te­ment res­pon­sables de la plu­part des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales.

Un rap­port récent [5], réa­lisé par le cabi­net de conseil bri­tan­nique Trucost pour les Nations Unies, estime que seule­ment 3000 entre­prises pro­voquent pour 2,15 bil­lions [tril­lions, pour l’échelle courte uti­li­sée aux E.-U.] de dol­lars [2’150’000’000’000 de dol­lars] de dom­mages envi­ron­ne­men­taux chaque année [soit, selon ce rap­port, près du tiers de l’ensemble des « coûts envi­ron­ne­men­taux »]. Pour scan­da­leux que ce chiffre soit – rap­pe­lons que seuls six pays ont un PIB supé­rieur à 2,15 bil­lions de dol­lars –, il mini­mise sen­si­ble­ment les dégâts, parce qu’il exclut les coûts qui résul­te­raient de « poten­tiels évé­ne­ments à fort impact tel que la[sur]pêche ou l’effondrement d’écosystèmes » et « de coûts externes causés par l’utilisation et l’élimination des pro­duits, ainsi que l’utilisation par les entre­prises d’autres res­sources natu­relles ainsi que du rejet de davan­tage de pol­luants par le biais de leurs opé­ra­tions ainsi que celles de leurs four­nis­seurs. »

Ainsi, par exemple pour le cas des com­pa­gnies pétro­lières, le chiffre recouvre les  opé­ra­tions nor­males », mais pas les morts et les des­truc­tions causés par le réchauf­fe­ment global ni les dégâts causés par l’utilisation de leurs pro­duits à l’échelle du monde, ni même les mil­liards de mil­liards de dol­lars que coûte le net­toyage des « marées noires » [déver­se­ments de pétrole]. Les dom­mages réels occa­sion­nés par ces seules com­pa­gnies doivent être bien supé­rieurs que 2,15 bil­lions de dol­lars, et cela pour chaque année.

Le « un pour cent » contrôle éga­le­ment les gou­ver­ne­ments qui sont sup­po­sés régu­ler ces entre­prises des­truc­trices. 46% des membres de la Chambre des repré­sen­tants des Etats-Unis [chambre basse] sont mil­lion­naires, 54% des séna­teurs, et tous les pré­si­dents depuis Eisenhower [pré­sident entre 1953 et 1961].

Grâce au gou­ver­ne­ment, le « un pour cent » contrôle l’armée amé­ri­caine, le plus grand uti­li­sa­teur de pétrole au monde et par consé­quent l’un des plus grands émet­teurs de gaz à effet de serre. Les opé­ra­tions mili­taires pro­duisent plus de déchets dan­ge­reux que les cinq plus grandes entre­prises de la chimie réunies. Plus de 10% des sites de déchets dan­ge­reux concer­nés par le « Superfond » [6] aux Etats-Unis sont situés dans des bases mili­taires.

Ceux qui croient qu’une crois­sance de la popu­la­tion ralen­tie arrê­tera ou ralen­tira les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales ignorent sim­ple­ment les causes réelles et les menaces immé­diates pour la vie sur notre pla­nète. Les entre­prises et les armées pol­luent et détruisent les éco­sys­tèmes non pas parce qu’il y a trop d’habitants sur cette Terre, mais parce que cela permet de faire du profit.

Même si le taux de nata­lité de l’Irak ou de l’Afghanistan tom­bait à zéro, l’armée amé­ri­caine n’utiliserait pas moins de pétrole.

Même si tous les pays afri­cains adop­taient la poli­tique « d’un enfant par famille » [sans men­tion­ner les pro­blèmes démo­gra­phiques et sociaux que cela entraîne], les com­pa­gnies éner­gé­tiques des Etats-Unis, de Chine et d’ailleurs conti­nue­raient à brûler des matières fos­siles, ren­dant tou­jours plus proche une catas­trophe cli­ma­tique.

Ceux qui cri­tiquent l’argument selon lequel il y aurait une sur­po­pu­la­tion sont sou­vent accu­sés de croire qu’il n’y a aucune limite à la crois­sance. Dans notre cas, cela est sim­ple­ment faux. Ce que nous disons, c’est que dans un monde éco­lo­gi­que­ment ration­nel et socia­le­ment juste, où les familles nom­breuses ne sont pas une néces­sité sociale [«assu­rances mala­die et vieillesse»] pour des cen­taines de mil­lions de per­sonnes, la popu­la­tion se sta­bi­li­sera. Ainsi que le dit Betsy Hartmann [écri­vaine et jour­na­liste amé­ri­caine, auteure notam­ment d’ouvrages sur les ques­tions de contrôle de nais­sance, dans une pers­pec­tive fémi­niste, et sur des ques­tions éco­lo­giques] : « La meilleure poli­tique en matière de popu­la­tion est de concen­trer l’amélioration du bien-être humain dans toutes ses nom­breuses facettes. Il faut prendre soin de la popu­la­tion et la crois­sance de la popu­la­tion bais­sera. »

Les mul­tiples crises envi­ron­ne­men­tales exigent une action rapide et déci­sive, mais nous ne pour­rons agir avec effi­ca­cité sans que nous com­pre­nions pour­quoi celles-ci se pro­duisent. Si nous posons un mau­vais diag­nos­tic à la mala­die, nous per­drons au mieux un temps pré­cieux dans l’application de remèdes inef­fi­caces ; au pire, nous ren­drons ces crises pires encore.

L’argument « il y a trop de popu­la­tion » dirige l’attention et les efforts de mili­tants sin­cères vers des pro­grammes qui n’auront aucun effet réel. Dans le même temps, cela affai­blira les efforts visant à construire un mou­ve­ment mon­dial contre les des­truc­tions éco­lo­giques : cela divise nos forces, tout en ren­dant cou­pables les prin­ci­pales vic­times de ces crises des pro­blèmes dont elles ne sont pas à l’origine.

Surtout, cet argu­ment ignore le rôle des­truc­tif massif joué par une éco­no­mie irra­tion­nelle et un sys­tème social dont la pro­duc­tion énorme de déchets et la dévas­ta­tion sont ins­crites dans son ADN. Ce n’est pas la taille de la popu­la­tion qui est à la racine des crises éco­lo­giques actuelles : c’est le sys­tème capi­ta­liste et le pou­voir des « un pour cent ».

Ainsi que l’écologiste pion­nier Barry Commoner l’a dit une fois : « La pol­lu­tion ne com­mence pas dans la chambre fami­liale, mais dans la salle du conseil d’administration de l’entreprise. » (Traduction A l’Encontre)

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* Cet article, tiré du site éco­lo­giste Grist (http://​www​.grist​.org/), a été publié sur le site de l’International socia­list orga­ni­za­tion (ISO), www​.socia​list​wor​ker​.org, le 26 octobre der­nier.

Ian Angus et Simon Butler sont coau­teurs de l’ouvrage Too Many People ? Population, Immigration, and the Environmental Crisis (http://​www​.hay​mar​ket​books​.org/​p​b​/​T​o​o​-​M​a​n​y​-​P​eople). Le pre­mier est édi­teur du jour­nal éco­so­cia­liste Climate and Capitalism (http://​cli​ma​teand​ca​pi​ta​lism​.com/), le second est édi­teur de l’hebdomadaire aus­tra­lien Green Left Weekly (http://​www​.green​left​.org​.au/).

[1] http://​cli​ma​teand​ca​pi​ta​lism​.com/​?​p​=5643 [2] http://​www​.bio​lo​gi​cal​di​ver​sity​.org/​n​e​w​s​/​p​r​e​s​s​_​r​e​l​e​a​s​e​s​/​2​0​1​1​/​7​-​b​i​l​l​i​o​n​-​0​9​-​0​7​-​2​0​1​1​.html [3] http://​popu​la​tion​mat​ters​.org/​2​0​1​1​/​n​e​w​s​/​7​-​b​i​l​l​i​o​n​-​d​a​y​-​p​o​p​u​l​a​t​i​o​n​-​m​a​t​t​e​r​s​-​t​a​k​e​s​-​a​c​tion/[4] Les sables bitu­mi­neux, c’est-à-dire le mélange d’eau et de sable mêlé à du bitume à partir duquel on peut pro­duire du pétrole brut, dont il est ques­tion ici sont ceux de trois gise­ments qui recouvrent près de 20% du ter­ri­toire de l’Etat d’Alberta, au Canada. Seule une por­tion de ces gise­ments, par­ti­cu­liè­re­ment le long de la rivière Athabasca, peut faire l’objet d’une extrac­tion et d’une trans­for­ma­tion en pétrole brut avec les tech­niques actuelles. C’est dans cette région qu’a été créé en 1967 la pre­mière mine de sable bitu­mi­neux au monde. Une seconde fut mise en ser­vice en 1978, une troi­sième en 2003. Aujourd’hui, trois grandes com­pa­gnies exploitent ces sables bitu­mi­neux : Suncor, Syncrude et Shell Canada. La hausse des prix du pétrole encou­rage la mise en exploi­ta­tion des nou­veaux champs bitu­mi­neux, la tech­nique d’extraction et de trans­for­ma­tion étant très coû­teuse (esti­mée entre 9 et 12 dol­lars le baril, alors que, par com­pa­rai­son, l’extraction conven­tion­nelle en Irak ou en Arabie saou­dite s’élève à moins de 1 dollar le baril). La construc­tion d’un pipe­line a été négo­ciée avec PetroChina afin d’acheminer le pétrole jusqu’au port de Kitimat, en Colombie-Britannique, sur la côte Ouest.

La pro­duc­tion de pétrole à partir des sables bitu­mi­neux est éco­lo­gi­que­ment désas­treuse. Elle entraîne la des­truc­tion de la forêt boréale, des tour­bières et des rivières de la région. C’est l’une des régions les plus pol­luées du pays où le taux de cancer est élevé et d’autres pro­blèmes sani­taires ont été rele­vés. L’extraction d’un seul baril de pétrole génère, en outre, plus de 80 kg de gaz à effet de serre. (Note réd. A l’Encontre)

[5] http://​www​.tru​cost​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​1​4​/​i​n​v​e​s​t​o​r​s​-​s​e​t​-​t​o​-​i​n​c​r​e​a​s​e​-​p​r​e​s​s​u​r​e​-​o​n​-​c​o​m​p​a​n​i​e​s​-​c​a​u​s​i​n​g​-​s​i​g​n​i​f​i​c​a​n​t​-​e​n​v​i​r​o​n​m​e​n​t​a​l​-​costs [6] « Superfund » est le terme d’usage pour la loi fédé­rale de 1980 inti­tu­lée Comprehensive Environmental Response, Compensation, and Liability Act. Elle a pour objet le net­toyage de sites souillés par des déchets dan­ge­reux. Cette loi attri­bue à l’Agence de pro­tec­tion de l’environnement des Etats-Unis le soin d’identifier les par­ties res­pon­sables de la conta­mi­na­tion des sites afin de les contraindre à les net­toyer. Lorsque celles-ci ne peuvent être iden­ti­fiées ou ne sont pas en mesure de payer, l’agence net­toie les sites elle-même en ayant recours à un fonds spé­cial. Fin 2010, 1280 sites figu­raient sur la « liste natio­nale prio­ri­taire » des sites à net­toyer. (Note réd. A l’Encontre)

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