La crise du système capitaliste mondial et la pandémie

La crise du système capitaliste mondial et la pandémie

Edgardo Lander[1]

Avec la pandémie, un certain nombre de débats sur la crise de la mondialisation néolibérale se sont accélérés. Il s’est avéré notamment une grave dislocation des chaînes productives établies depuis longtemps dans le but de maximiser les profits à court terme des entreprises. Cela a remis à plat les questions de la dépendance, notamment dans le domaine de la santé et de l’alimentation. Le modèle néolibéral « export LED » a été fragilisé. Le mythe d’un « seul monde » intégré économiquement s’est retrouvé sur la sellette.[2]. Dans ce contexte, de « vieux nouveaux » débats ont surgi sur le rôle de l’État et du marché. Au-delà des effets de conjoncture, il y a eu un virage pour mieux comprendre la crise écologique. La pandémie de COVID-19, comme d’autres « dérèglements », a illustré les effets de la dévastation en cours, de la réduction accélérée de la diversité biologique, de la dynamique de la déforestation, de l’aggravation de la pollution de l’air, de l’eau et des terres, de la surpêche et des monocultures dépendantes de technologies incertaines. Cette situation de crise a généré des sentiments contradictoires parmi les populations, entre la peur et l’apathie d’une part, et un sentiment d’urgence d’autre part. De plus en plus de personnes en sont venues à la conclusion qu’il fallait apporter des changements drastiques dans les modes de production et de consommation dont les conséquences sont très néfastes, notamment par rapport aux profondes inégalités qui prévalent dans l’accès aux biens communs de la planète.

Les fausses « solutions »

Il est difficile de nier la gravité de la situation. Les puissants États et les gigantesques machines corporatives qui ont un poids décisif dans les décisions concernant la vie le reconnaissent, tout en restant enfermés dans des « transformations » technologiques qui en fait aggravent les problèmes, d’autant plus qu’elles sont façonnées en dehors du contrôle démocratique de la population et essentiellement en dehors du débat public. Les développements technologiques rapides qui sont promus se développent dans trois domaines principaux :

  • Dans le développement de nouvelles technologies militaires, axées sur la production d’une nouvelle génération d’armes nucléaires dites « tactiques » (qui rend son utilisation probable) et des drones dotés d’une capacité autonome pour décider qui on va assassiner et quand.
  • La réingénierie génétique qui, par la manipulation et l’appropriation de la vie, la privatisation des semences, s’insère dans une vaste guerre culturelle mondiale contre la vie paysanne et production alimentaire pour resserrer le contrôle de la production et de la commercialisation des aliments sur toute la planète.
  • Et enfin, les technologies du capitalisme de surveillance, comme ce qui devenu particulièrement puissant en Chine, où la pandémie a servi d’occasion pour suivre les citoyens à la trace 24 heures par jour. Il appert maintenant qu’au-delà de la pandémie, ces nouveaux systèmes seront pérennes.

La crise de la gauche

Tout au long du vingtième siècle et au début du siècle actuel avec l’arrivée au pouvoir des gouvernements progressistes en Amérique latine, la gauche n’a pas été en mesure d’ouvrir un chemin vers une société post-capitaliste et post-patriarcale. Cet échec s’est vécu avec la persistance de la corruption et de l’absence de démocratie. Tout cela a permis aux forces conservatrices et d’extrême droite de regagner du terrain en portant la bannière de la démocratie et de la bonne administration. En outre, la gauche a souvent adopté des politiques promues par le néolibéralisme, comme ce fut le cas avec l’extractivisme latino-américain. Dans de nombreux cas, la gauche a été incapable de réfléchir de manière critique sur ces expériences et inapte à affronter les obstacles bloquant l’émergence d’un nouvel imaginaire de la transformation. Le Venezuela est un des cas où cette détérioration a été davantage vécue. Après 20 ans du processus bolivarien, la société s’est contractée, permettant le déplacement vers la droite du consensus social-démocrate originaire et favorisant une dépolitisation de masse.

Les nouvelles figures de la droite

Dans différentes parties du monde aujourd’hui, l’extrême droite et de nouvelles formes d’autoritarisme fleurissent sur la tradition des gouvernements du cône sud imposés par la répression militaire. Ces forces se fondent sur un conservatisme culturel croissant et un autoritarisme social, comme on l’a constaté avec les Trump, Bolsonaro, Duterte, Modi et Victor Orbán qui ont par ailleurs bénéficié d’un large soutien de leurs populations respectives. Aux États-Unis, une grande partie des couches populaires et moyennes ont voté pour Trump, dans le contexte d’une démocratie libérale en crise et de la montée du racisme et du suprémacisme blanc.

Avec la pandémie, en plus des impacts sur la santé, des centaines de millions de personnes ont perdu leur source d’emploi. En Amérique latine, la faim est revenue comme un phénomène de masse qui affecte même des communautés importantes d’Amérique du Nord. En même temps, la concentration des richesses s’est accélérée. Durant le dernier trimestre de 2019, la fortune des cinq milliardaires les plus riches des États-Unis a augmenté de 34,2 %.

Militarisation

Nous assistons à une militarisation croissante qui semble selon de nombreux experts mener vers une nouvelle vague de guerres. Les États-Unis sont mis au défi de maintenir leur pleine hégémonie mondiale, en particulier dans le domaine économique, tandis que la Chine devient une superpuissance qui menace sa suprématie. Entre ces puissances se développent des tensions caractérisées par une concurrence technologique intense, une guerre commerciale agressive et une réorientation significative à la fois de la doctrine militaire du Pentagone, de la guerre contre le terrorisme de Bush et d’Obama et de la concurrence stratégique à long terme avec la Chine [3]. Ces réarrangements géopolitiques peuvent difficilement se faire pacifiquement. La menace d’un conflit nucléaire réapparaît à l’horizon.

Résistances

La résistance et l’opposition à ces tendances désormais hégémoniques ont été vigoureuses. C’est certainement le cas aux États-Unis, où les mobilisations de masse contre la brutalité policière raciste illustrée par le meurtre de George Floyd ont atteint un haut niveau d’intensité. La puissance montée d’une génération activiste autour Black Lives Matter (BLM) a mis en évidence le lourd héritage du capitalisme colonial et esclavagiste, reproduit par le racisme systémique à l’époque contemporaine.  En Amérique latine, avec l’échec des gouvernements progressistes, un virage marqué vers la droite semblait s’amorcer, nous avons vu se vérifier la vitalité du mouvement populaire chilien, qui converge vers l’appel à une nouvelle Assemblée constituante. Lors des récentes élections boliviennes, un fort rejet de la droite raciste s’est imposé. Au Brésil, Bolsonaro a perdu du terrain lors des récentes élections municipales. Après des années de luttes, les mouvements de femmes en Argentine semblent être sur le point d’obtenir l’approbation de la dépénalisation de l’avortement.

Ailleurs dans le monde, cette résistance a connu des rebondissements. En Italie, la gauche est investie dans un processus pour réarticuler les divers mouvements et organisations sociaux anticapitalistes au niveau national. En Inde, le mouvement paysan contre les réformes du marché et la déréglementation néolibérale du secteur agricole, a pris une ampleur inédite à travers des grèves nationales et plusieurs mobilisations multiclasses et multicastes. La posture autoritaire du gouvernement chinois s’est heurtée à une opposition massive et déterminée de la part du peuple de Hong Kong.

Bref, nous ne sommes pas confrontés à un monde incapable de résister aux tendances hégémoniques ! La question doit être reposée attentivement : que devons-nous faire ? Quelles sont, ou peuvent être, les alternatives systémiques d’aujourd’hui à cet ordre de vie mondial exploiteur et destructeur ?

[1] Professeur émérite à l’Université centrale du Venezuela à Caracas et membre du Transnational Institute.