La crise du PQ ou la décomposition d’un bloc social sous hégémonie des élites nationalistes

Par Mis en ligne le 04 novembre 2011

Après la démis­sion de cinq dépu­téEs, Pauline Marois fait main­te­nant face à la fronde et aux menaces de dépu­téEs qui craignent de voir leur siège emporté par une vague qui balaie­rait le Parti qué­bé­cois aux pro­chaines élec­tions pro­vin­ciales.

Les son­dages qui se suc­cèdent leur amènent le même constat : le Parti qué­bé­cois se retrouve au niveau des inten­tions de vote autour de la barre des 20 %. Avec le sys­tème de scru­tin uni­no­mi­nal que nous connais­sons, cela pour­rait signi­fier une catas­trophe pour le Parti qué­bé­cois. CertainEs res­pon­sables en appellent au ral­lie­ment et à la dis­ci­pline.

D’autres deviennent de plus en plus excé­dés face à ce qui leur appa­raît comme un entê­te­ment de Pauline Marois. Et cela d’autant plus, qu’un nou­veau son­dage paru le 30 octobre, signale que le PQ dirigé par Gilles Duceppe obtien­drait 37 % des voies le pla­çant devant le parti de François Legault réduit à 25% des inten­tions de vote. Dans ce contexte, l’urgence de sauver les meubles fera rebon­dir la crise jusqu’à ce que la situa­tion devienne tout à fait inte­nable pour Pauline Marois. Mais au-delà de ces effets de sur­face, com­ment com­prendre le dis­cré­dit qui mine ce parti.

Le ral­lie­ment des élites natio­na­listes au néo­li­bé­ra­lisme et au pro­vin­cia­lisme est le prin­ci­pal res­pon­sable de la décon­fi­ture actuelle du mou­ve­ment pour la sou­ve­rai­neté du Québec

Les ral­lie­ments pani­quards der­rière les Bouchard, Landry, Boisclair et autres Marois ont pu per­mettre de garder le bateau à flot, mais ils n’ont jamais construit une stra­té­gie ni fait avan­cer moin­dre­ment le Québec vers son indé­pen­dance. Pourquoi ? Bouchard a poussé jusqu’au bout le PQ dans la voie du ral­lie­ment au néo­li­bé­ra­lisme et à un asso­cia­tion­nisme de moins en moins sou­ve­rai­niste. Bouchard s’est servi de la prio­rité qu’il a donnée au défi­cit zéro, pour s’attaquer aux acquis des classes popu­laires. Tout à son sou­tien au libre-échange, et au tout au marché, Landry a conti­nué la déré­gle­men­ta­tion, a appro­fondi le pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion du sec­teur public et de défis­ca­li­sa­tion des grandes socié­tés… Tout cela au nom du déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés concur­ren­tielles des entre­prises qué­bé­coises.

Pauline Marois a ava­lisé tous les poli­tiques anti­po­pu­laires de ces dif­fé­rents pre­miers ministres péquistes. Elle a cour­tisé la droite au moment où l’ADQ avait réussi à ren­for­cer sa base élec­to­rale. Elle a refusé d’apporter son sou­tien aux reven­di­ca­tions du front commun du sec­teur public. Elle a refusé de mettre de l’avant un pro­gramme social qui aurait été marqué d’un clair refus de la pri­va­tion en édu­ca­tion et en santé. Elle a rejeté clai­re­ment la gra­tuité de l’éducation du pri­maire à l’université. Et toute la période des quinze der­rières années après le réfé­ren­dum de 95, ce bloc social natio­na­liste a été miné par des poli­tiques néo­li­bé­rales sur le ter­rain social.

Ce bloc a éga­le­ment été miné par la confu­sion sur l’objectif et des ter­gi­ver­sa­tions sans nombre sur le ter­rain natio­nal. Les diri­geants du PQ ont détourné le pro­gramme du parti à de mul­tiples reprises et ont durant toute la der­nière période refu­sée de per­mettre que la sou­ve­rai­neté popu­laire puisse s’exprimer. De la sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion, avec ou sans trait d’union, à la sou­ve­rai­neté – par­te­na­riat en abou­tis­sant à la gou­ver­nance sou­ve­rai­niste, on a assisté à leur ral­lie­ment au pro­vin­cia­lisme auto­no­miste alors que la direc­tion péquiste conti­nuait à semer la confu­sion sur ses objec­tifs réels et à saper le bloc social natio­nal construit autour de la sou­ve­rai­neté du Québec. [1]

Pauline Marois a porté plus loin encore que les autres diri­geants péquistes un pro­vin­cia­lisme étroit. Elle a d’abord posé comme condi­tion de son retour à la direc­tion du PQ, le fait que soit écarté l’article 1 du pro­gramme du PQ voté en 2005 et qui obli­geait un éven­tuel gou­ver­ne­ment péquiste à tenir un réfé­ren­dum sur la sou­ve­rai­neté durant son pre­mier mandat. Elle a ensuite fait adop­ter un pro­gramme auto­no­miste en le pré­sen­tant comme de la gou­ver­nance sou­ve­rai­niste. Pour nombre d’indépendantistes, qui n’avaient pas encore quitté le Parti qué­bé­cois, le Rubicon venait d’être fran­chi. Le bloc social dirigé par les élites natio­na­listes se décom­po­sait, encore une fois, débou­chant sur la frag­men­ta­tion de la mou­vance sou­ve­rai­niste…. et l’usure de son pou­voir d’attraction. Les élec­tions du 2 mai der­nier ont été la pre­mière mani­fes­ta­tion de cette réa­lité sur le ter­rain élec­to­ral. Que les forces fédé­ra­listes aient pro­fité de la situa­tion pour exa­cer­ber cette crise, on ne peut en douter. Mais c’est le Parti qué­bé­cois lui-même qui porte la prin­ci­pale res­pon­sa­bi­lité de sa décon­fi­ture.

Un ral­lie­ment pani­quard der­rière un nou­veau chef ne consti­tue pas une stra­té­gie véri­table

Face au désastre de leurs poli­tiques, la direc­tion péquiste compte sur la poli­tique du moindre mal. Il fau­drait sauver les meubles. Il fau­drait se garan­tir des risques de la prise du pou­voir des par­ti­sans du fédé­ra­lisme aux pro­chaines élec­tions qué­bé­coises. Pour ce faire, il serait néces­saire de s’unir der­rière le navire amiral du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste et de sa direc­tion actuelle pour faire face à l’arrogance du gou­ver­ne­ment Harper et pour contrer les attaques contre la société qué­bé­coise qui tendent à se mul­ti­plier.

Compte tenu des son­dages actuels, le cou­ron­ne­ment d’un nou­veau chef s’avérera sans doute néces­saire pour rendre cré­dible l’appel à un tel ral­lie­ment. Et ce ral­lie­ment, en s’appuyant sur les atta­che­ments passés et les espoirs dont on veut oublier qu’ils ont été déçus, peut mobi­li­ser suf­fi­sam­ment, le temps d’une élec­tion, pour garder ce parti à flot. C’est ainsi que le poids du passé et l’inertie ins­ti­tu­tion­nelle vont per­mettre qu’un parti qui a épuisé toute per­ti­nence stra­té­gique conti­nue à faire son bout de chemin rejouant sous de nou­velles formes les étapes d’une crise qui n’en finira plus de rebon­dir.

Et cela est d’autant plus vrai que l’éventuelle direc­tion Duceppe, poli­ti­que­ment très proche des concep­tions de Pauline Marois, s’inscrira essen­tiel­le­ment dans la pers­pec­tive sans issue des élites qué­bé­coises qui veulent s’appuyer les aspi­ra­tions natio­nales sans être capables de pro­po­ser une voie à leur accom­plis­se­ment. Duceppe n’a-t-il répété avec esprit de suite qu’il sou­te­nait la pers­pec­tive mise de l’avant par Pauline Marois comme il n’avait jamais le moin­dre­ment cri­ti­qué les poli­tiques néo­li­bé­rales que le PQ a mené durant toutes ces années où il fut au pou­voir après le réfé­ren­dum de 95 ?

Ce n’est pas une coa­li­tion sou­ve­rai­niste bri­co­lée à la hâte et à la remorque du Parti qué­bé­cois que pro­pose cer­tains qui per­met­tra de ral­lier sur une base durable et dans l’action les bases sociales per­met­tant de résis­ter à la droite et de construire une société plus éga­li­taire où l’oligarchie finan­cière n’imposera plus son règne et un mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste déter­miné à en découdre avec les pro­jets réac­tion­naires de l’impérialisme cana­dien (mili­ta­ri­sa­tion de l’économie, déve­lop­pe­ment des éner­gies fos­siles, poli­tique sécu­ri­taire anti­dé­mo­cra­tique, poli­tique d’immigration res­tric­tive, poli­tique cultu­relle mar­quée par la défense de valeurs patriar­cales, sans parler du rape­tis­se­ment du Québec…).

Prendre le temps de construire un nou­veau bloc social et natio­nal basé sur les mou­ve­ments sociaux anti­sys­té­miques

Un parti de gauche ne pourra se construire que s’il par­vient à favo­ri­ser la consti­tu­tion d’un nou­veau bloc social et natio­nal ins­piré par les luttes des mou­ve­ments sociaux anti­sys­té­miques. Ce sont autour des reven­di­ca­tions et des ini­tia­tives des mou­ve­ments fémi­niste, éco­lo­giste, étu­diant, syn­di­cal et cultu­rel que peut se construire un projet de trans­for­ma­tion de la société qué­bé­coise. Les luttes de ces mou­ve­ments peuvent rester défen­sives, frag­men­taires et dis­con­ti­nues. C’est le rôle d’un parti poli­tique de gauche de mon­trer qu’elles peuvent porter en leur sein un nou­veau projet de société avec ces diverses com­po­santes : un autre modèle de déve­lop­pe­ment, une néces­saire refon­da­tion du sys­tème démo­cra­tique de notre société, une concep­tion de l’indépendance qui lie libé­ra­tion natio­nale, éga­lité sociale et démo­cra­tie citoyenne.

Il ne s’agit pas de ral­lier dans un parti la gauche et la droite pour pré­tendre vou­loir ral­lier la majo­rité comme l’affirme la direc­tion péquiste. Il s’agit de comp­ter sur la mobi­li­sa­tion de la vaste majo­rité de la société com­po­sée de tra­vailleuses, de tra­vailleurs, des couches popu­laires et des couches moyennes qui seules peuvent favo­ri­ser le déga­ge­ment d’une majo­rité poli­tique lut­tant pour une société qué­bé­coise démocratique,féministe, éga­li­taire et indé­pen­dante.

Pour concré­ti­ser cette pers­pec­tive, il est impé­ra­tif de favo­ri­ser l’action orga­ni­sée des membres du parti dans les luttes sociales, par­ti­cu­liè­re­ment ceux et celles qui sont déjà des mili­tants actifs de ces mou­ve­ments sociaux. Ces col­lec­tifs mili­tants doivent faire connaître les posi­tions de Québec Solidaire sur les enjeux aux­quels ils sont confron­tés. C’est ainsi qu’il sera pos­sible de gagner le sou­tien expli­cite, mili­tant, finan­cier du maxi­mum d’organisations sociales par­ta­geant les objec­tifs de trans­for­ma­tion sociale de Québec soli­daire. Il faut que ces sou­tiens deviennent l’étendard de Québec soli­daire dans la construc­tion de sa cré­di­bi­lité, de sa nature d’alternative véri­table.

Notes

[1] De 1982 à 1985, on avait éga­le­ment assisté à la décom­po­si­tion du bloc social sou­te­nant le PQ à cause de sa rup­ture avec la défense de la sou­ve­rai­neté, de la ten­ta­tive de réfor­mer le fédé­ra­lisme – le beau risque mis de l’avant par René Lévesque et des attaques contre les tra­vailleurs et les tra­vailleuses du sec­teur public. Ces poli­tiques avaient été sanc­tion­nées par une défaite majeure du PQ aux élec­tions de 1985. La prio­rité donnée à la sou­ve­rai­neté par la direc­tion Parizeau a alors donné un second souffle au PQ. Mais, les bases de ce nou­veau bloc sur le ter­rain des reven­di­ca­tions sociales n’avait pas la cohé­rence de celles déve­lop­pées au début des années 70. Car déjà les élites qué­bé­coises avaient déjà com­mencé leur grand virage vers les poli­tiques néo­li­bé­rales.

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