La crise de l’université : entre sous-financement et financiarisation

Mis en ligne le 02 avril 2008

Le carac­tère par­ti­cu­lier de la crise qui secoue l’UQAM, avec son lot de mal­ver­sa­tions ges­tion­nai­res, ne doit pas nous faire oublier que c’est l’ensemble des uni­ver­si­tés du Québec qui sont aujourd’hui en proie à une muta­tion fon­da­men­tale, la plu­part du temps rap­por­tée à « l’économie du savoir ».

L’essentiel de cette muta­tion réside dans le déve­lop­pe­ment hégé­mo­ni­que des nou­veaux sec­teurs de for­ma­tion à carac­tère tech­ni­ciste et mana­gé­riale qui mono­po­li­sent les res­sour­ces tra­di­tion­nel­le­ment allouées à l’université, en même temps qu’ils cau­tion­nent sa dépen­dance crois­sante à l’égard d’investissements finan­ciers la sou­met­tant désor­mais à la logi­que capi­ta­liste de la ren­ta­bi­lité. Il s’agit en bref d’une muta­tion qui, der­rière la pro­blé­ma­ti­que du sous finan­ce­ment de l’université, signi­fie avant tout la finan­cia­ri­sa­tion de l’université.

En sachant très bien que le calme appa­rent qui règne dans les autres uni­ver­si­tés qué­bé­coi­ses n’est que le signe de leur plus grande doci­lité face à cette finan­cia­ri­sa­tion accé­lé­rée, il reste ainsi à consta­ter malgré tout que l’UQAM, tête de pont du réseau des uni­ver­si­tés d’État, court pré­sen­te­ment le risque de dis­pa­raî­tre à moins d’une injec­tion rapide d’argent public. La voici sommée de se « redres­ser » sous la hou­lette d’une firme comp­ta­ble privée, alors que des « injonc­tions léga­les » et des « inter­ven­tions poli­ciè­res » visent à neu­tra­li­ser les « per­tur­ba­tions » en son sein. Mais cette situa­tion ne concerne pas uni­que­ment l’UQAM, et elle n’est pas non plus propre au Québec. Partout les uni­ver­si­tés, enga­gées dans la nou­velle com­pé­ti­tion ins­tau­rée par « l’économie du savoir », « crient famine » et appel­lent à un réin­ves­tis­se­ment public massif, sou­vent doublé de haus­ses des frais de sco­la­rité – au moment même où tend à deve­nir tota­le­ment obso­lète le prin­cipe de l’universalité et de la gra­tuité de l’éducation, du moins là où il sub­sis­tait encore.

Fidèle au modèle entre­pre­neu­rial, la course à la ren­ta­bi­lité conduit donc les uni­ver­si­tés à entrer en com­pé­ti­tion afin de déve­lop­per les sec­teurs à haute valeur ajou­tée tels que la bio­phar­ma­ceu­ti­que, la ges­tion, la com­mu­ni­ca­tion, etc. Et cela, en se déles­tant alors en retour des dis­ci­pli­nes qui, depuis les huma­ni­tés jusqu’aux arts libé­raux en pas­sant par la théo­lo­gie et la phi­lo­so­phie, étaient pour­tant au coeur même du projet fon­da­teur de l’université enten­due comme voie d’accès à l’universel – et donc comme par­ti­ci­pa­tion au déve­lop­pe­ment de l’idéal de jus­tice – grâce à la mise en commun et la dif­fu­sion des connais­san­ces les plus direc­te­ment reliées à la spé­ci­fi­cité de l’existence humaine.

Le constat sui­vant a beau être para­doxal, il n’en reste pas moins vrai, en tout cas en Amérique du Nord : ce sont aujourd’hui les uni­ver­si­tés ayant, depuis leur fon­da­tion, le plus lar­ge­ment tablé sur cette mar­chan­di­sa­tion du savoir et le finan­ce­ment privé qu’elle sup­pose, qui, tout en per­for­mant ainsi dans cette arène com­mer­ciale de la com­pé­ti­ti­vité qu’elles ont inau­gu­rée, sont désor­mais les plus aptes à sou­te­nir, de par leur richesse et de manière néces­sai­re­ment éli­tiste, une cer­taine éthi­que huma­niste de la connais­sance envi­sa­gée pour elle-même. Les autres, ne ces­sant d’accuser leur retard – encore et tou­jours en fran­çais pour la plu­part, allez savoir pour­quoi –, sont de plus en plus for­cées d’opérer en catas­tro­phe un virage dras­ti­que si elles espè­rent rester dans la course au finan­ce­ment et au profit, même si elles n’ont aucune chance de gagner, inca­pa­bles de riva­li­ser avec les McGill et les Harvard de ce monde. Une course qui signi­fie donc sur­tout pour elles l’acceptation d’une relé­ga­tion au statut d’universités de second ordre, axées uni­que­ment sur la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle au meilleur coût pour le plus grand nombre, ainsi que sur les recher­ches les plus immé­dia­te­ment ren­ta­bi­li­sa­bles.

L’« uni­ver­sité du nou­veau monde », pour repren­dre un terme déjà usité, se trouve ainsi déchi­rée de l’intérieur entre les deux rôles de la vic­time et du bour­reau qu’elle est amenée à jouer en même temps : d’un côté en conti­nuant à ensei­gner cette culture à la recher­che de sa propre uni­ver­sa­lité et, de l’autre, en inno­vant sans cesse sur la scène capi­ta­liste de la per­for­mance finan­cière. En effet, alors que le sous finan­ce­ment actuel de l’université repré­sente le signe de la mort cer­taine des dis­ci­pli­nes clas­si­ques qui ne répon­dent pas à la logi­que de la ren­ta­bi­lité, il consti­tue au contraire pour les nou­veaux sec­teurs de pointe, dont l’objectif est jus­te­ment de se ren­ta­bi­li­ser par eux-mêmes en contri­buant à l’innovation tech­nos­cien­ti­fi­que du capi­ta­lisme, l’heureux pré­sage de leur libé­ra­tion défi­ni­tive à l’égard du modèle huma­niste de la connais­sance dés­in­té­res­sée et de l’archaïsme ins­ti­tu­tion­nel du domaine public. Pour les « réfor­ma­teurs » néo-libé­raux et les nou­veaux adep­tes de l’économie du savoir, c’est-à-dire de l’intégration du savoir dans l’économie, c’est faire d’une pierre deux coups puis­que le cada­vre de l’université publi­que et huma­niste pourra jus­te­ment, selon une juste des­ti­née, être ense­veli au côté de celui de l’État, lais­sant la logi­que du capi­ta­lisme glo­ba­lisé régner seul sur les socié­tés et tous les aspects de la vie humaine.

Ainsi, après l’instrumentalisation capi­ta­liste de l’État opérée par l’« éco­no­mie poli­ti­que », c’est à pré­sent au tour de l’Université de se voir ins­tru­men­ta­li­sée de la sorte par l’« éco­no­mie du savoir ». Et c’est dans cette opti­que, selon laquelle le sous finan­ce­ment du sec­teur public appa­raît doré­na­vant comme l’argument le plus consé­quent afin de légi­ti­mer l’impérialisme crois­sant des com­pa­gnies finan­ciè­res, qu’il serait temps de recon­naî­tre que le finan­ce­ment accru des uni­ver­si­tés équi­vaut, para­doxa­le­ment, à une fuite en avant en direc­tion de l’oubli de ce qu’elles sont et, par ce biais, de leur dis­pa­ri­tion. Et c’est donc encore dans cette opti­que que la crise par­ti­cu­lière qui sévit actuel­le­ment à l’UQAM ne doit, de son côté, être appré­hen­dée que comme une preuve parmi tant d’autres de la vic­toire pro­gres­sive de l’État Marché global sur les États Nations par­ti­cu­liers, une vic­toire face à laquelle la pos­si­bi­lité même d’offrir une his­toire au Québec se trouve empor­tée par le « libre échange » dans « l’eau gla­ciale du calcul égoïste ».

En effet, l’intégration cri­ti­que et la dif­fu­sion de la connais­sance, com­prise comme une valeur fon­da­men­tale, for­ment aussi une condi­tion de l’accession des per­son­nes au plus haut niveau de leur inté­grité humaine, et donc de la par­ti­ci­pa­tion effec­tive des citoyens au déve­lop­pe­ment d’une com­mu­nauté poli­ti­que res­pon­sa­ble de sa des­ti­née. La sou­ve­rai­neté du Québec, qui nous appa­raît comme l’enjeu his­to­ri­que fon­da­men­tal auquel nous n’aurions pas dû cesser d’être confron­tés, a ainsi tout à perdre dans cette offen­sive qui est actuel­le­ment menée contre l’autonomie de l’éducation supé­rieure à l’égard de la logi­que de l’accroissement illi­mité du profit. Cette sou­ve­rai­neté qui, aujourd’hui pour­tant, loin d’être syno­nyme d’un repli sur soi, devrait être consi­dé­rée comme la condi­tion d’une géné­reuse par­ti­ci­pa­tion non seule­ment au mou­ve­ment mon­dial de résis­tance au capi­ta­lisme, mais éga­le­ment à la mobi­li­sa­tion qui devra bien­tôt conduire à la liqui­da­tion d’un sys­tème dont chacun sait main­te­nant qu’il est en train de détruire le monde, ce monde que nous vou­lons conti­nuer à habi­ter ensem­ble et dons nous avons désor­mais à pren­dre soin.

Par :
Remi de Villeneuve, doc­teur en socio­lo­gie, UQAM
Eric Martin, doc­to­rant en pensée poli­ti­que, Université d’Ottawa
Michel Freitag, pro­fes­seur asso­cié, dépar­te­ment de socio­lo­gie de l’UQAM
Jacques Mascotto, pro­fes­seur asso­cié, dépar­te­ment de socio­lo­gie de l’UQAM
Gilles Gagné, pro­fes­seur en socio­lo­gie, Université Laval
Daniel Dagenais, pro­fes­seur en socio­lo­gie, Université Concordia
Jean Pichette, pro­fes­seur, École des Médias, UQAM

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