La crise de civilisation réclame des élaborations radicalement neuves

Quelles sont les théories, les expériences porteuses de transformations émancipatrices  ?

Par Mis en ligne le 19 janvier 2011

Il y a eu l’affaire des sub­primes et l’ahurissante mobi­li­sa­tion en quelques semaines de mil­liers de mil­liards de dol­lars pour « sauver » le sys­tème finan­cier. Et aujourd’hui cette tout autre réa­lité, aussi stu­pé­fiante, de pays déve­lop­pés atta­qués par ceux qu’ils ont sauvés, une zone euro et une Union euro­péenne dont l’avenir est plus qu’incertain. Crise finan­cière, crise de l’économie réelle et du tra­vail, crise de la dette, crise sociale… Ces crises ne sont-elles pas des dimen­sions, et des consé­quences, d’une crise de l’ensemble du mode d’accumulation du capi­ta­lisme finan­cia­risé, à l’échelle du monde ? Produisent-elles des contra­dic­tions, des condi­tions, des poten­tia­li­tés nou­velles pou­vant consti­tuer des points d’appui pour la trans­for­ma­tion éman­ci­pa­trice ?

Comment 9 mil­liards d’êtres humains pour­ront-ils habi­ter la Terre sans se ou la détruire ? Il est impen­sable, d’en rester à la concep­tion de la crois­sance héri­tée des siècles der­niers, qui se heurte déjà aux limites indé­pas­sables de la bio­sphère, et au refus de la plus grande partie de l’humanité d’accepter le main­tien de la domi­na­tion occi­den­tale sur le reste du monde. Comment faire pour aller vers un déve­lop­pe­ment humain sou­te­nable, plus éga­li­taire et soli­daire, vers la satis­fac­tion uni­ver­selle des besoins humains fon­da­men­taux ? Comment pou­vons-nous les repen­ser, et mettre en cause un sys­tème qui lie emploi, pro­duc­ti­visme, consu­mé­risme, mise en concur­rence de chacun contre tous, et tend à mar­chan­di­ser toutes res­sources, acti­vi­tés et formes de vie sur Terre ? La ques­tion de savoir quelle huma­nité nous vou­lons être, et quelle vie nous vou­lons vivre ne nous oblige-t-elle pas à mettre une nou­velle concep­tion et arti­cu­la­tion du social, de l’environnement, de la soli­da­rité et de la culture au cœur du déve­lop­pe­ment ?

Le sommet de Copenhague a montré l’incapacité des États à trou­ver une solu­tion à un pro­blème vital pour tous les êtres humains. Crise de gou­ver­nance mon­diale ? Ou plutôt défi­cience démo­cra­tique qui inter­dit aux peuples de débattre des pro­blèmes qui leur sont com­muns pour y appor­ter ensemble des réponses face à des pou­voirs exor­bi­tants concen­trés entre les mains de quelques super­puis­sants ?

Ne faut-il pas rap­pro­cher cette situa­tion de la crise démo­cra­tique qui, dans chaque nation, donne aux citoyens le sen­ti­ment qu’ils n’ont pas prise sur le cours des choses ? N’est-on pas placé devant l’exigence d’inventer une démo­cra­tie de nou­velle géné­ra­tion, du local au mon­dial, per­met­tant aux peuples de reprendre la main ? Quelle démo­cra­tie poli­tique peut-on construire sur la capa­cité d’intervention indi­vi­duelle et col­lec­tive des citoyens, sur le pos­tu­lat de leur éga­lité poli­tique abso­lue ? Ne doit-on pas déve­lop­per une exi­gence de démo­cra­tie éco­no­mique pour dépas­ser la réa­lité actuelle des États deve­nus « market states » ? Et quelles formes nou­velles d’appropriation sociale ?

La domi­na­tion du capi­tal est plus bru­tale que jamais, mais les rap­ports de forces se sont gra­ve­ment dété­rio­rés, ces der­nières décen­nies, au détri­ment du tra­vail. Les socié­tés, le monde se sont trans­for­més, les impasses du XXe siècle ont estompé les repères qui avaient permis que se construise une classe ouvrière consciente de ses inté­rêts com­muns et de ceux qu’elle avait à affron­ter. Le nombre des exploi­tés gran­dit, les champs de l’exploitation s’élargissent. Mais la finan­cia­ri­sa­tion mon­dia­li­sée du capi­tal, les trans­for­ma­tions rapides de la pro­duc­tion et de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, la concur­rence géné­ra­li­sée, l’exacerbation par les forces qui sou­tiennent le capi­tal des contra­dic­tions et des divi­sions qui tra­versent les socié­tés font obs­tacle à la construc­tion d’une nou­velle conscience de classe. Cela ne des­sine-t-il pas une crise idéo­lo­gique qui appelle des éla­bo­ra­tions nou­velles : une repré­sen­ta­tion des contra­dic­tions et des forces à l’œuvre, des enjeux actuels de la lutte de classes et de ses acteurs ? Quelles sont les théo­ries, les expé­riences por­teuses de trans­for­ma­tions éman­ci­pa­trices ? Peut-on ima­gi­ner recons­truire un nou­veau « bloc social » don­nant force et sens aux luttes sans poser cette ques­tion à l’échelle inter­na­tio­nale ? Quels outils nou­veaux faut-il alors cher­cher à se donner ?

Crises éco­no­mique, sociale, éco­lo­gique, démo­cra­tique, idéo­lo­gique sont enche­vê­trées. Elles marquent les impasses d’un sys­tème capi­ta­liste qui atteint des limites, mais aussi une concep­tion des rap­ports des hommes à la nature et entre eux. Jamais la conscience de l’unicité du monde n’a été aussi forte et pour­tant les ten­sions et l’insécurité gran­dissent. N’y a-t-il pas urgence à oppo­ser à la mon­dia­li­sa­tion finan­cière une « mon­dia­lité » qui orga­nise la vie en commun dans le res­pect du dia­logue et le mélange des cultures ?

C’est autour de ces ques­tions essen­tielles qu’Espaces Marx, en par­te­na­riat avec la Fondation Gabriel-Péri et le réseau euro­péen Transform !, orga­nise les 28 et 29 jan­vier un col­loque qui se veut le début d’un tra­vail en pro­fon­deur, fai­sant appel à toutes les contri­bu­tions pos­sibles. Il s’agit, au fond, de tenter de prendre la mesure de la crise glo­bale que nous tra­ver­sons : ne faut-il pas parler d’une véri­table crise de civi­li­sa­tion, qui en appelle une concep­tion radi­ca­le­ment nou­velle ?

Patrice COHEN-SEAT

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