La crise commence

C’était prévisible : le moindre frémissement de la conjoncture allait être interprété comme le signal du début de la fin de la crise. Un trimestre de croissance non négative a suffi pour que les traders et les bonus repartent comme en quarante. On cherche à se rassurer comme on peut. Ainsi, l’institut patronal Rexecode souligne que « l’ajustement à la baisse des effectifs dans la phase récessive actuelle a été plus faible que celui qui avait été observé dans des précédentes phases récessives ».
Par Mis en ligne le 21 août 2009

Supposer que la réces­sion puisse être effa­cée par une mini-reprise, c’est ne pas voir plus loin que le bout de son nez. Que l’ajustement sur l’emploi ait été (rela­ti­ve­ment) modéré compte tenu de l’ampleur du choc, c’est pos­sible. Mais la contre­par­tie est un recul brutal de la pro­duc­ti­vité que Rexecode chiffre à 2,2 %. Cela veut dire que les résul­tats des entre­prises se dégradent d’autant, ainsi que les finances publiques pour la part du chô­mage par­tiel qu’elles prennent en charge. Qui peut croire que les entre­prises ne vont pas cher­cher à réta­blir leurs pro­fits, en blo­quant les salaires, ou en ajus­tant leurs effec­tifs ? Tous les dis­po­si­tifs, comme le chô­mage par­tiel qui joue un rôle consi­dé­rable en Allemagne, ont une durée d’utilisation limi­tée. Et, lorsqu’ils seront épui­sés, les licen­cie­ments secs pren­dront le relais. Le gou­ver­ne­ment le sait bien, qui a fait plutôt profil bas à propos du « recul » récent du chô­mage acquis à coup de radia­tions, et qui n’empêchera pas son aug­men­ta­tion ulté­rieure (sous réserve de nou­veaux trai­te­ments « statistiques »).

L’hypothèse d’une reprise signi­fi­ca­tive est peu pro­bable en raison même des ajus­te­ments face à la crise. Aux Etats-Unis, le taux d’épargne des ménages a sen­si­ble­ment aug­menté, ce qui veut dire que la sur­con­som­ma­tion fondée sur le sur­en­det­te­ment ne pourra plus retrou­ver son rôle de moteur de la crois­sance. La Chine redé­marre mais la demande inté­rieure joue un rôle plus impor­tant que les expor­ta­tions, ce qui implique aussi de moindres impor­ta­tions et donc des débou­chés moins dyna­miques pour les Etats-Unis ou l’Europe. Le Japon est cata­to­nique, le Royaume-Uni en quasi-faillite, et l’Allemagne ne compte que sur les expor­ta­tions, contri­buant ainsi à dépri­mer la crois­sance dans toute l’Europe. Un sec­teur moteur comme l’automobile va tomber en panne une fois que les primes à la casse seront sup­pri­mées. Et les entre­prises ne sont en rien inci­tées à inves­tir au-delà d’un main­tien des capa­ci­tés de pro­duc­tion dans quelques sec­teurs. Ne par­lons pas de l’immobilier.

Les mois à venir ver­ront donc s’enclencher une nou­velle boucle réces­sive ali­men­tée par deux méca­nismes qui ne jouent pas encore. D’abord, la demande sala­riale va finir par stag­ner en raison de la baisse de l’emploi et du blo­cage des salaires. Ensuite, les mesures des­ti­nées à résor­ber les défi­cits bud­gé­taires vont pro­gres­si­ve­ment annu­ler l’effet d’entraînement des dépenses publiques et sociales sur l’activité économique.

On aurait donc tort de se lais­ser impres­sion­ner par le sen­ti­ment géné­ral de sou­la­ge­ment : « ce n’était fina­le­ment pas si grave ! » Il y a au contraire devant nous plu­sieurs années de crois­sance dépri­mée et de mesures d’austérité des­ti­nées à épon­ger les plans de relance. Derrière les dis­cours léni­fiants, se joue en réa­lité une sinistre comé­die : ce qui se passe aujourd’hui, c’est la recons­ti­tu­tion dis­crète des pro­fits et des rentes, dont l’affaire du mil­liard de bonus est un petit sym­bole. Et de très mau­vais coups se pré­parent contre la Sécu et les retraites.

Tout ceci est après tout com­pré­hen­sible : les inté­rêts sociaux domi­nants n’ont qu’un seul objec­tif, celui de réta­blir le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme anté­rieur à l’éclatement de la crise. C’est logique mais en même temps absurde. Logique, parce qu’il n’existe pas d’alternative : de la der­nière grande réces­sion (celle de 1974-1975) le capi­ta­lisme a pu sortir au prix du grand tour­nant néo­li­bé­ral du début des années 80. Mais il n’y a au fond que deux manières de fonc­tion­ner pour le capi­ta­lisme : « à la Keynes », comme pen­dant les « Trente Glorieuses », ou « à la libé­rale ». Comme les pres­sions sociales sont insuf­fi­santes pour reve­nir à la pre­mière for­mule, il ne reste d’autre issue que d’aller encore plus loin dans la voie néo­li­bé­rale. Mais c’est absurde : cette voie est dura­ble­ment bou­chée parce que ses condi­tions de via­bi­lité ont été détruites par la crise finan­cière. Telle est la contra­dic­tion majeure de la période qui s’ouvre.

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