Le gouvernement du Québec et le pipeline d’Enbridge

La consultation bidon n’arrêtera pas la mobilisation citoyenne

Par Mis en ligne le 02 septembre 2014

Au fur et à mesure que se pré­cisent les détails de la com­mis­sion par­le­men­taire annon­cée par le gou­ver­ne­ment péquiste sur l’oléoduc d’Enbridge, la décep­tion se fait pal­pable parmi les groupes citoyens mobi­li­sés contre les pro­jets de pipe­lines visant à trans­por­ter le pétrole des sables bitu­mi­neux.

Un simu­lacre de consul­ta­tion

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Alors que les groupes éco­lo­gistes qué­bé­cois sou­hai­taient une consul­ta­tion publique en bonne et due forme sur le projet d’inversement du flux de la ligne 9 d’Enbridge, le gou­ver­ne­ment Marois a répondu par une simple com­mis­sion par­le­men­taire dont le mandat est tel­le­ment res­treint qu’elle en est risible.

Non seule­ment cette com­mis­sion est limi­tée à un déri­soire 6 jours d’audience publique mais les groupes citoyens en sont exclus, le gou­ver­ne­ment les contrai­gnant à ne sou­mettre que des mémoires écrits. En outre, seule­ment cinq groupes éco­lo­gistes ont été convo­qués aux audiences et la durée maxi­male de l’exposé de chacun de ces orga­nismes ne sera que de 10 minutes avec un maxi­mum de 35 minutes permis pour l’échange sub­sé­quent avec les membres de la com­mis­sion. La touche finale à ce simu­lacre de consul­ta­tion est four­nie par les condi­tions excep­tion­nelles accor­dées à Enbridge : celle-ci ne sera ques­tion­née que par les par­le­men­taires membres de la com­mis­sion pour une durée ne dépas­sant pas les 90 minutes. Enbridge évi­tera ainsi le contre-inter­ro­ga­toire serré et public que lui aurait servi une authen­tique contre-exper­tise indé­pen­dante.

Le carac­tère expé­di­tif et bâclé de la com­mis­sion par­le­men­taire – elle est tenue de sou­mettre son rap­port à l’Assemblée natio­nale au plus tard le 6 décembre – révèle encore une fois le parti-pris du gou­ver­ne­ment péquiste en faveur des pipe­lines tra­ver­sant le ter­ri­toire qué­bé­cois. En effet, la poli­tique pétro­lière du gou­ver­ne­ment Marois s’oriente vers une inté­gra­tion à double volet dans le sys­tème éner­gé­tique nord-amé­ri­cain : l’ouverture du ter­ri­toire qué­bé­cois aux pipe­lines trans­por­tant le pétrole des sables bitu­mi­neux en direc­tion des ports de l’Atlantique (Ligne 9 d’Enbridge, projet Energy East de Transcanada) ET l’exploitation des réserves qué­bé­coises de pétrole non-conven­tion­nel (Anticosti, Old Harry). Le tout, bien sûr, sous l’œil vigi­lant des grandes mul­ti­na­tio­nales du pétrole et leurs alliés poli­tiques à Ottawa et à Calgary.

Un embal­lage « vert » peu cré­dible

Toutefois, le double dis­cours du gou­ver­ne­ment Marois passe de plus en plus mal. En effet, com­ment peut-on conci­lier deux objec­tifs tota­le­ment contra­dic­toires soit, d’une part, la pro­duc­tion et le trans­port accru du pétrole en sol qué­bé­cois et, d’autre part, la réduc­tion des gaz à effet de serre ? La réponse est bien simple : c’est impos­sible et il s’ensuit que la tran­si­tion éner­gé­tique dont s’époumone le Parti qué­bé­cois n’est rien d’autre que de la poudre aux yeux.

Mais cer­tains dans les rangs gou­ver­ne­men­taux s’activent tant bien que mal pour défendre l’indéfendable. Le der­nier en ligne n’est nul autre que Scott McKay, ancien diri­geant du Parti vert mais rallié de longue date au PQ[1]. Sans l’ombre d’une gêne ce der­nier (tout comme Daniel Breton, lui aussi ancien diri­geant du Parti vert), s’évertue à pro­mettre qu’une simple régu­la­tion de l’exploitation et du trans­port pétro­lier jumelé à l’électrification des trans­ports serait la voie à suivre pour un Québec plus vert. Mais ce soi-disant prag­ma­tisme, qui reprend en gros les recom­man­da­tions de la Banque Mondiale, du FMI ou de la Commission euro­péenne, ne mène qu’au cul-de-sac constaté par les grandes orga­ni­sa­tions éco­lo­gistes à la Conférence inter­na­tio­nale sur le climat de Varsovie[2]. Alors que le réchauf­fe­ment de la pla­nète s’accélère et que les gaz à effet de serre ont atteint un seuil cri­tique, les pays déve­lop­pés sous l’emprise des lob­bies pétro­liers et finan­ciers pré­fèrent se lancer dans une course folle à l’exploitation hau­te­ment toxique des hydro­car­bures non-conven­tion­nels (sables bitu­mi­neux, pétrole et gaz de schiste ainsi que, à brève échéance, le forage dans les sous-sols de l’océan Arctique) quitte à maquiller le tout d’un label « éco­no­mie verte » de moins en moins cré­dible.

Triste à dire, mais avec ce virage pétro­lier du PQ, le Québec serait en bonne voie de rejoindre les grands cancres envi­ron­ne­men­taux que sont les « dirty four » : les États-Unis, le Japon, l’Australie et le Canada.

Bloquer les pipe­lines : une bataille stra­té­gique

Mais quelles que soient les manoeuvres péquistes, la mobi­li­sa­tion contre les pipe­lines, déjà bien enga­gée au Québec, se pour­sui­vra. Loin de se lais­ser abattre, les groupes citoyens sont à peau­fi­ner de concert avec les groupes éco­lo­gistes une stra­té­gie qui com­bi­ne­rait des pré­sen­ta­tions cri­tiques devant la com­mis­sion par­le­men­taire avec des acti­vi­tés externes de dénon­cia­tion du carac­tère fac­tice de cette consul­ta­tion.

Car le cœur de la cam­pagne visant à blo­quer les pipe­lines en ter­ri­toire qué­bé­cois réside dans la pour­suite des cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion et de mobi­li­sa­tion popu­laire, et non dans le lob­byisme auprès de ministres ou de par­le­men­taires péquistes soit-disant « amis ». Le mora­toire sur les gaz de schiste fut gagné de haute main par une vaste mobi­li­sa­tion citoyenne en dépit des manœuvres du gou­ver­ne­ment libé­ral de Charest et de ses alliés de l’industrie pétro­lière. En Colombie-Britannique et aux États-Unis ce sont de vaste coa­li­tions regrou­pant envi­ron­ne­men­ta­listes, pro­gres­sistes et com­mu­nau­tés autoch­tones qui ont freiné les pipe­lines Northern Gateway et Keystone XL, et non pas la « bonne volonté » du gou­ver­ne­ment libé­ral en CB ou celle d’Obama aux USA.

C’est pré­ci­sé­ment ce que redoute le plus l’industrie des sables bitu­mi­neux. L’expansion vers les ports de l’Atlantique lui est vitale pour sur­mon­ter l’enclavement rela­tif imposé par l’échec des pipe­lines allant vers l’ouest (Northern Gateway) ou le sud (Keystone XL). Une sourde inquié­tude se répand main­te­nant dans la presse finan­cière cana­dienne : la pro­fi­ta­bi­lité des pro­duc­teurs alber­tains ne ferait que bais­ser au cou­rant des pro­chaines années si les pro­jets de pipe­lines allant vers l’est ren­contrent trop d’embûches[3]. Comme la pro­duc­tion des sables bitu­mi­neux est appe­lée à plus que dou­bler d’ici 2020, c’est la peur de l’effondrement des prix du bitume alber­tain qui s’installe.

Pour une vraie tran­si­tion envi­ron­ne­men­tale et sociale

Le mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique en Amérique du Nord a énor­mé­ment mûri depuis trois ans. Après de nom­breuses luttes per­dantes contre l’augmentation de la consom­ma­tion des hydro­car­bures, il a frappé dans le mille avec une mobi­li­sa­tion mas­sive pour garder les éner­gies fos­siles (char­bon, gaz et pétrole) dans le sol. Ces luttes ont déclen­ché de vastes alliances popu­laires, avec les com­mu­nau­tés autoch­tones en pointe, et porté des coups à l’industrie pétro­lière et ses alliés.

Il s’agit aujourd’hui de conso­li­der ce vaste front popu­laire éco­lo­gique en l’arrimant à la lutte pour la trans­for­ma­tion radi­cale des struc­tures socio-éco­no­miques res­pon­sables de cet immense gâchis envi­ron­ne­men­tal et social.

À ceux comme Scott McKay qui n’ont cesse de nous abreu­ver de bana­li­tés du genre qu’il faut « se hisser au-delà de la par­ti­sa­ne­rie poli­tique et du cli­vage gauche-droite » nous devons ripos­ter que la vraie tran­si­tion éner­gé­tique ne peut se faire qu’à gauche.

L’immense impor­tance stra­té­gique de la bataille contre les pipe­lines surgit ici dans toute sa clarté. Non seule­ment s’agit-il de frap­per les pétro­lières direc­te­ment dans le por­te­feuille, là où cela fait le plus mal, mais il en va de la survie de la pla­nète. Comme le dit si bien l’ancien cli­ma­to­logue de la NASA, James Hansen, si les sables bitu­mi­neux sont exploi­tés au maxi­mum de leur capa­cité, c’est la fin pour la pla­nète.

[1] Voir « Le casse-tête pétro­lier » par Scott McKay, dans Le Devoir du 19 novembre 2013.
[2] Voir « Les ONG claquent la porte de la labo­rieuse confé­rence de Varsovie », dans Le Monde du 21 novembre 2013. 
http://​www​.lemonde​.fr/​e​u​r​o​p​e​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​3​/​1​1​/​2​1​/​l​e​s​-​o​n​g​-​c​l​a​q​u​e​n​t​-​l​a​-​p​o​r​t​e​-​d​e​-​l​a​-​l​a​b​o​r​i​e​u​s​e​-​c​o​n​f​e​r​e​n​c​e​-​d​e​-​v​a​r​s​o​v​i​e​_​3​5​1​8​3​6​4​_​3​2​1​4​.html

[3] Voir « Analysts don’t like Gateway’s chances. Transportation issues hamper oil pro­du­cers », dans le Financial Post du 25 octobre 2013.

Le Journal des alter­na­tives, 22 novembre 2013

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