La conception marxiste de l’histoire

Mis en ligne le 27 mars 2010

Éric Hobsbawn (extraits de Marx et l’Histoire, Éditions Démopolis, 2010)

Cent ans après la mort de Marx, nous sommes réunis ici pour dis­cu­ter des thèmes et des pro­blèmes rela­tifs à la concep­tion mar­xiste de l’histoire. Ce n’est pas un rituel de célé­bra­tion d’un cen­te­naire, mais il est impor­tant de com­men­cer en nous rap­pe­lant le rôle unique de Marx dans le domaine de l’historiographie. Je le ferai sim­ple­ment, à l’aide de trois exemples. Le pre­mier est autobiographique.

Dans les années 1930, lorsque j’étais étu­diant à Cambridge, nombre de jeunes hommes et femmes, parmi les plus doués, rejoi­gnirent le parti com­mu­niste. C’était une époque très brillante pour cette uni­ver­sité qui ne l’est pas moins, et beau­coup d’entre eux furent pro­fon­dé­ment influen­cés par les grands noms dont nous recueil­lions l’enseignement. Une plai­san­te­rie avait cours parmi les jeunes com­mu­nistes : les phi­lo­sophes com­mu­nistes étaient witt­gen­stei­niens, les éco­no­mistes com­mu­nistes étaient key­né­siens, les étu­diants com­mu­nistes en lit­té­ra­ture étaient dis­ciples de F. R. Leavis. Et les his­to­riens ? Ils étaient mar­xistes, car nous ne connais­sions aucun his­to­rien, à Cambridge ou ailleurs, qui puisse riva­li­ser avec Marx, comme maître et comme source d’inspiration – nous avions pour­tant entendu parler de cer­tains grands his­to­riens, comme Marc Bloch. Mon deuxième exemple est simi­laire. Trente ans plus tard, en 1969, Sir John Hicks, lau­réat du prix Nobel, publiait sa Théorie de l’histoire éco­no­mique. Il écri­vait : « La plu­part de ceux qui dési­rent mettre en place le cours géné­ral de l’histoire uti­lisent les caté­go­ries mar­xistes, ou une ver­sion modi­fiée de celles-ci, car il n’existe pas réel­le­ment d’autre option. Il demeure néan­moins extra­or­di­naire que cent ans après Das Kapital (…), si peu d’idées nou­velles aient émergé » Mon troi­sième exemple vient du magni­fique ouvrage de Fernand Braudel, Civilisation maté­rielle, éco­no­mie et capi­ta­lisme, dont le titre seul montre ses liens avec Marx. Dans cette oeuvre impo­sante, il est fait davan­tage réfé­rence à Marx qu’à tout autre auteur, et même qu’à tout autre auteur fran­çais. Un tel hom­mage rendu par un pays qui n’a pas l’habitude de sous-esti­mer ses pen­seurs autoch­tones est impres­sion­nant en soi.

Cette influence de Marx sur l’écriture de l’histoire n’est pas une évo­lu­tion qui va de soi. Bien que la concep­tion maté­ria­liste de l’histoire soit au centre du mar­xisme, et que tout ce qu’a écrit Marx soit impré­gné d’histoire, il n’a pas lui-même écrit beau­coup d’histoire, dans le sens où l’entendent les his­to­riens. Engels était plus his­to­rien, écri­vant davan­tage d’ouvrages que l’on peut clas­ser dans la sec­tion « his­toire » d’une biblio­thèque. Marx a bien sûr étudié l’histoire, et était extrê­me­ment érudit. Mais aucun des titres de ses oeuvres ne contient le mot « his­toire », excepté une série d’articles polé­miques antit­sa­ristes, publiés plus tard sous le titre The Secret Diplomatic History of the Eigteenth Century, l’un de ses tra­vaux les moins inté­res­sants. Ce que nous consi­dé­rons comme les écrits his­to­riques de Marx est presque entiè­re­ment consti­tué d’analyses poli­tiques de l’actualité et de com­men­taires jour­na­lis­tiques, com­bi­nés à un cer­tain degré de contexte his­to­rique. Ses ana­lyses poli­tiques de l’actualité, comme Les Luttes de classe en France et Le Dix-Huit-Brumaire de Louis Bonaparte, sont réel­le­ment remar­quables. Bien que d’un inté­rêt inégal, ses volu­mi­neux écrits jour­na­lis­tiques contiennent des ana­lyses du plus grand inté­rêt – on pense à ses articles sur l’Inde – et montrent com­ment Marx appli­quait sa méthode aux pro­blèmes concrets, à la fois de l’histoire et d’une période qui est depuis lors deve­nue de l’histoire. Mais ils n’étaient pas écrits comme de l’histoire, dans le sens où l’entendent ceux qui se livrent à l’étude du passé. Son étude du capi­ta­lisme contient enfin une énorme quan­tité de maté­riaux his­to­riques, d’exemples his­to­riques et autres sujets per­ti­nents pour l’historien.

La plus grande partie du tra­vail his­to­rique de Marx est donc inté­grée à ses écrits théo­riques et poli­tiques. Ces der­niers consi­dèrent les déve­lop­pe­ments his­to­riques dans un cadre à plus ou moins long terme, incluant toute la durée du déve­lop­pe­ment humain. Ils doivent être lus conjoin­te­ment à ses écrits cen­trés sur de courtes périodes ou des sujets et des pro­blèmes par­ti­cu­liers, ou sur une his­toire évé­ne­men­tielle détaillée. Aucune syn­thèse com­plète du pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment his­to­rique ne se trouve tou­te­fois dans Marx ; même le Capital ne peut pas être consi­déré comme « une his­toire du capi­ta­lisme jusqu’à 1867 ».

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