La Commune, une expérience féministe

Les femmes ont massivement participé à la Commune. Au-delà, les combats des femmes révolutionnaires engagées dans l’insurrection ont constitué des jalons essentiels pour l’histoire des féminismes.

 

«Citoyennes, l’heure décisive est arrivée. Il faut que c’en soit fait du vieux monde. Nous voulons être libres […]. Citoyennes, toutes résolues, toutes unies, veillons à la sûreté de notre cause ! Aux portes de Paris, sur les barricades, dans les faubourgs, n’importe ! Soyons prêtes… Et si les armes et les baïonnettes sont toutes utilisées par nos frères, il nous restera encore des pavés pour écraser les traîtres. » Trois semaines après le début de l’insurrection parisienne de 1871, l’appel est lancé par Élisabeth Dmitrieff, qui a fondé alors avec Nathalie Lemel l’Union des femmes pour la défense de Paris.

Pendant les 72 jours de la Commune de Paris, les femmes ont massivement participé à l’insurrection populaire. Bien plus encore que lors des révolutions de 1789, 1793 ou 1848, elles ont pris part aux combats, ont secouru les blessés, nourri le peuple de Paris…

Dans l’imaginaire collectif, la figure monumentale de Louise Michel, devenue un mythe de son vivant, a quelque peu éclipsé le rôle de nombreuses figures féminines de la Commune, donnant de l’implication des femmes dans l’événement une vision un peu monolithique. L’image des « pétroleuses » – ces femmes accusées d’avoir mis le feu à Paris face à la répression versaillaise – s’est aussi imposée dans les représentations comme le symbole de la violence de l’événement qui a amené des femmes à des actes aussi extrêmes.

Les ouvrages soulignant l’implication déterminante des femmes dans la Commune sont aujourd’hui nombreux, le livre décisif d’Édith Thomas, Les Pétroleuses, publié en 1963 et récemment réédité en poche, ayant ouvert la voie.

Pourtant, étrangement, l’apport au féminisme des communardes n’est que peu étudié, affirme l’historienne Carolyn J. Eichner, qui vient de publier Franchir les barricades, les femmes dans la Commune (Éditions de la Sorbonne). Toute une historiographie considère en effet qu’il est hors de propos de parler de féminisme dans l’engagement des communardes, à l’instar de Florence Rochefort et Laurence Klejman, qui expliquent, dans L’Égalité en marche, le féminisme dans la IIIe République (Éditions des Femmes, 1989), qu’il « serait abusif d’assimiler l’engagement des femmes dans l’insurrection à une démarche féministe. La question de l’égalité des sexes n’est pas à l’ordre du jour […], sans doute en raison de la gravité de la situation ».

De fait, les communardes ne se sont pas battues pour accéder aux droits civiques, le droit de vote ou la représentation politique, ce qui a pu faire dire à certains, selon une conception finalement bien étroite du féminisme, que celui-ci n’était pas à l’ordre du jour de l’expérience révolutionnaire de 1871.

Plus qu’une parenthèse dans les combats féministes, la Commune fut pourtant, avance Carolyn J. Eichner, une expérience qui a transfiguré, enrichi les féminismes de cette fin du XIXe siècle et ce, même si le terme n’est évidemment pas encore employé par les actrices de l’époque.

Car si le mot n’est pas utilisé, les combats sont bien là. Les féminismes de la Commune sont pour Carolyn J. Eichner des « féminismes socialistes », qui pourraient se définir comme « le démantèlement des hiérarchies et rapports inégaux de classe et de genre », dans le cadre d’« une entière réorganisation sociale, politique et économique au sein d’une société poussée à bout par ces inégalités ».

 

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En rappelant le bouillonnement politique et intellectuel qui a précédé la Commune, grâce à l’assouplissement des lois sur la liberté d’expression et d’association de 1868, Carolyn J. Eichner montre comment certaines femmes, au travers des clubs politiques, ont réfléchi à diverses formes d’émancipation qui seront retravaillées dans la Commune.

En suivant la trajectoire de trois figures essentielles de l’insurrection, celle d’Élisabeth Dmitrieff, d’André Léo et de Paule Mink, l’historienne américaine donne à voir l’apport à l’histoire du féminisme de leurs engagements respectifs.

Chacune à sa manière a ouvert dans cette expérience politique si singulière une voie d’émancipation pour les femmes : Élisabeth Dmitrieff en dotant les femmes de la Commune d’une structure aussi solide que l’Union des femmes pour la défense de Paris, qui organise des coopératives ouvrières, Paule Mink à travers les clubs et la réquisition d’églises pour y tenir des diatribes contre l’emprise de la religion sur les femmes, comme de l’ordre bourgeois, alors que la journaliste et écrivaine André Léo, au travers de son journal La Sociale, théorise l’importance d’une réorganisation collectiviste du travail, la place essentielle d’une instruction égalitaire et laïque, et réfléchit à l’institution qu’est le mariage.

Pendant la Commune, la plupart des femmes révolutionnaires mirent donc de côté la lutte pour l’égalité des droits politiques, y compris celles, comme André Léo et Paule Mink, qui l’avaient pourtant ardemment défendue jusque-là. Une position qui a contribué à les marginaliser dans l’histoire des féminismes.

« Les communardes avaient rejeté les objectifs relativement abstraits du féminisme bourgeois ou républicain que la philosophie des Lumières avait inspirés », écrit Carolyn J. Eichner. Les communardes, qui vont se battre pour une égalité sociale et économique réelle, étaient d’ailleurs marquées par les plébiscites de Napoléon III, qui avaient quelque peu terni l’image du « vote démocratique ». « Les droits politiques sont déjà morts. L’instruction à égal degré, le travail rétribué pour les états de femme, […] c’est ce qu’il y avait de réel dans notre programme », écrira d’ailleurs Louise Michel dans ses Mémoires. La reconnaissance des unions libres et des enfants nés hors mariage est pour les communardes une de ces avancées « réelles » pour la cause des femmes, qui semble plus importante alors que de se battre pour un strapontin électif.

Le Conseil de la Commune de Paris, élu le 26 mars, ne fait pas de place aux femmes. Aucune, officiellement, ne s’est portée candidate. Six semaines plus tard, la journaliste et écrivaine André Léo interroge dans le journal qu’elle a créé, La Sociale : les communards pensent-ils faire pour autant « la révolution sans les femmes » « On pourrait, d’un certain point de vue, écrire l’histoire depuis 89, histoire des inconséquences du parti révolutionnaire, la question des femmes en ferait le plus gros chapitre, et l’on y verrait comment ce parti trouva moyen de faire passer du côté de l’ennemi la moitié de ses troupes qui ne demandait qu’à marcher avec lui », y écrit-elle. Ne pas intégrer les femmes à l’organisation communale, leur laisser des places de figurantes, c’est les abandonner à l’Église et au conservatisme, comme ce fut le cas lors les révolutions précédentes, plaide-t-elle.

La Commune a besoin des femmes et pas seulement pour faire des soupes. André Léo et Élisabeth Dmitrieff vont ainsi prôner la participation militaire des femmes à la défense de Paris, une participation difficile à accepter chez des officiers, pour qui l’intrusion des communardes dans les bataillons est le signe manifeste d’une déprofessionnalisation.

Le 1er mai, le Comité de salut public publie d’ailleurs un arrêt interdisant l’accès au champ de bataille des femmes. André Léo s’insurge. Sans attendre l’autorisation de quiconque, les communardes ont pourtant défendu les barricades, pris les armes quand elles le pouvaient, et fait voler en éclats un tabou majeur de l’ordre patriarcal.

En réaction à un texte de citoyennes anonymes demandant la paix à Versailles, le comité central de l’Union des femmes écrit un le 6 mai 1971 un Manifeste particulièrement clair. « Non ce n’est pas la paix mais bien la guerre à outrance que les travailleuses de Paris viennent réclamer […]. Les femmes de Paris prouveront à la France et au monde qu’elles aussi sauront au moment du danger suprême […] donner comme leurs frères leur sang et leur vie pour la défense et le triomphe de la Commune, c’est à dire du peuple. » Cette image de femmes combattantes ébranlera durablement la société française, comme en témoignent les nombreuses caricatures produites par l’ordre versaillais et montrant le caractère monstrueux de ces femmes dégénérées, ainsi que le montre le livre Combattante, une histoire de la violence en Occident, sous la direction de Martial Poirson (Seuil, 2020).

L’autre pilier du patriarcat que les communardes ont attaqué est la question du travail féminin. En cette fin de XIXe siècle, les ouvrières parisiennes sont essentiellement cantonnées à des travaux de sous-traitance de l’industrie textile, pour des salaires de misère. Toute une tradition socialiste est hostile au travail des femmes, accusées de tirer les salaires vers le bas ou de voler le travail des hommes. En 1866, le congrès de l’Internationale condamne le travail des femmes, signe d’une « dégénérescence de la race » et vu comme un « agent de démoralisation de la classe capitaliste ». Pour Proudhon, particulièrement virulent sur le sujet, « à l’atelier comme dans la famille, elle [la femme – ndlr] reste mineure et ne fait pas partie de la cité ».

Pour les femmes révolutionnaires de la Commune, cette question est pourtant cruciale. « En déniant à la femme le droit de travailler, vous la mettez sous le joug de l’homme et vous la livrez en tout au bon plaisir masculin », affirme Paule Mink. Proche de Marx, Élisabeth Dmitrieff, qui a seulement 20 ans quand éclate la Commune, a déjà une importante expérience militante et va sur ce point jouer un rôle fondamental. Elle quitte Londres, où elle étudiait le syndicalisme britannique, afin de venir observer pour l’Internationale ce qui se joue alors à Paris. Lectrice de Marx comme de Bakounine, elle a été très marquée par la description des coopératives paysannes russes faite par Tchernychevski. Au sein de l’Union des femmes, elle met en place des ateliers coopératifs assurant un salaire décent aux femmes qui y travaillent.

De courte durée, l’expérience communarde constitue ainsi un jalon essentiel de l’histoire des féminismes, sur des points aussi primordiaux que l’institution maritale, le travail des femmes, l’instruction des filles, le rapport à la religion, comme le démontre brillamment le livre de Carolyn J. Eichner.