La Commune comme nouvelle forme de république démocratique et sociale  

Xavier Lafrance[1]

La genèse

La Révolution de 1830 en France avait triomphé grâce aux luttes du prolétariat parisien lors des journées de Juillet. Le régime orléaniste qui en a émané a refusé cependant de rendre son dû à la classe ouvrière et a rejeté les revendications socio-économiques qu’elle avait formulées. C’est à la suite de cette déception que la classe ouvrière française a pris explicitement conscience pour la première fois de ses intérêts propres. Ces intérêts devaient être défendus par la Deuxième République, issue de la révolution de 1848. Au lendemain de la chute de la monarchie et pendant plusieurs jours, les travailleurs et les travailleuses de Paris ont pris la rue pour éviter une nouvelle restauration et obliger le gouvernement provisoire à déclarer la République. Le nouveau régime a déçu cependant une fois de plus les aspirations sociales de la classe ouvrière, qui s’est alors engagée dans une lutte débouchant sur la sanglante répression de juin, ce qui a ouvert la porte au coup d’État de Louis Bonaparte en 1851.

Réinventer la démocratie

Après cette nouvelle défaite, beaucoup parmi les militants les plus politisées ont compris comme Marx que la prochaine révolution en France « devra consister non plus à faire passer la machine bureaucratique et militaire en d’autres mains, comme ce fut le cas jusqu’ici, mais à la détruire »[2]. Il faudrait alors inventer une nouvelle forme de démocratie, au-delà du simple suffrage universel en lequel beaucoup de républicaines et socialistes français avaient placé trop d’espoirs. Le monde du travail parisien a proposé sa solution au problème en 1871 : la République communaliste, pour laquelle la Commune de Paris, qui a duré de mars à mai, devait servir de modèle. Après la débâcle des armées françaises devant les Prussiens en 1870, ce qui a entraîné la chute de l’Empire, le gouvernement provisoire mis sur pied le 4 septembre a refusé de régler la question constitutionnelle, la nature du régime. Les habitants de la capitale, réclamant une République, se sont organisés spontanément dans une Fédération républicaine de la Garde nationale, qui représentait l’essentiel des bataillons et de la population parisienne. Le Comité central de la Fédération a organisé une opposition républicaine aux prétentions monarchistes d’un gouvernement provisoire retranché à Versailles. Les sections de l’Association internationale des travailleurs (AIT) ont participé à cette opposition républicaine, aux côtés de néojacobins et de blanquistes, dont plusieurs rejoignaient ses rangs à cette époque[3].

Un nouveau pouvoir

Après la tentative avortée des troupes versaillaises de récupérer les canons dans des quartiers de Paris, le 18 mars 1871, le Comité central de la Fédération a été porté au pouvoir par les foules parisiennes. Il s’agissait ainsi d’éviter que le processus constituant issu de la révolution ne tombe une fois de plus aux mains de monarchistes. De fait, afin d’assurer le triomphe de la République (qu’on souhaitait sociale) et d’éviter que ses membres ne puissent usurper le pouvoir à leur profit, le Comité central a lui-même refusé d’accaparer ce processus constituant. Il s’est assuré de la présence continue du peuple dans la constitution et le fonctionnement des institutions politiques de la Commune. Le Comité a émis des recommandations, reprises par le Conseil de la Commune issu des élections municipales du 26 mars. Ces recommandations visaient d’abord à assurer la responsabilité et la révocabilité des déléguées élues au Conseil, munies de mandats impératifs. Ensuite, elles prônaient une circulation de l’information des déléguées au Conseil et des membres des commissions ministérielles, de façon à faciliter et encourager la participation des citoyennes au processus politique.

Les communards ne voulaient pas simplement s’engager dans un soulèvement municipal localisé. Cependant, contre la domination centralisatrice de Paris, on souhaitait fonder la nouvelle République sur une unité se réalisant à travers la fédération d’initiatives communales locales. Dans cette perspective républicaine communaliste, Paris n’imposait plus un régime politique au reste de la France, mais prêchait plutôt par l’exemple, espérant que les provinces emboîtent le pas. Autant par son aspect radicalement démocratique que par son esprit décentralisateur, issus d’une longue réflexion républicaine et socialiste qu’on peut faire remonter à la Constitution jacobine de 1793, la Commune représente une tentative de briser l’État parasitaire qui a accablé et exploité les classes laborieuses de France tout au long du 19e siècle.

Le rôle de l’AIT

L’AIT a appuyé la transformation révolutionnaire du pouvoir politique entamée par les communardes. Dans La guerre civile en France, texte adopté unanimement et largement diffusé par le Conseil général de l’AIT, Marx a présenté la Commune comme « essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des expropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail »[4]. Les internationaux de France se sont également engagés dans le processus de démocratisation du pouvoir politique. Lorsqu’en mai, l’urgence de défendre Paris devant les Versaillais et leurs alliés prussiens s’est intensifiée, une majorité de délégués, formée de néojacobins et de blanquistes, a proposé à l’assemblée municipale de centraliser le pouvoir politique dans les mains d’un Comité de salut public. Souhaitant préserver l’intégrité de la souveraineté populaire, une minorité, à laquelle se sont joints les membres de l’AIT à l’assemblée, s’est opposée à ce projet.

Au-delà de la défense de ses aspects démocratiques, les membres de l’Internationale ont aussi joué un rôle central dans l’élaboration de la dimension sociale de la nouvelle République. La Commune a adopté plusieurs mesures politiques républicaines, en établissant notamment la séparation de l’Église et de l’État, en mettant en place un enseignement laïque, gratuit et obligatoire, ou encore en abolissant la conscription et l’armée permanente. Notons aussi que les salaires des élus et des fonctionnaires ont été réduits de façon drastique. Quant au caractère social de la République, son gage le plus probant a certainement été la mise en place du premier ministère du Travail (commission ministérielle du Travail) de l’histoire de France, qui a été dirigé par les représentants de l’Internationale, Léo Fränkel et Benoît Malon. Leur œuvre, au cours de la courte période qui leur a été dévolue avant la violente répression de la Commune, a compris entre autres l’abolition du travail de nuit des boulangers et des boulangères, l’interdiction dans les ateliers et les administrations des amendes ou des retenues sur les salaires, l’égalité salariale entre les hommes et les femmes et la création de bureaux de placement dans chaque arrondissement. La commission du Travail a aussi adopté un décret autorisant la confiscation des ateliers abandonnés par leurs patrons pendant la guerre franco-prussienne et le siège de Paris et leur conversion en coopératives ouvrières. Un seul atelier a ainsi été converti, mais ce décret s’est inscrit une nouvelle fois dans la lignée du socialisme ouvrier de métier et a représenté un nouveau prolongement du projet de transformation socioéconomique qui avait déjà animé les sociétés ouvrières en 1848 et au-delà.

L’héritage

Après la « semaine sanglante » de la fin mai, qui a clôt l’expérience audacieuse et inspirante de la Commune de Paris et a débouché sur une décennie de République de l’« ordre moral », l’Internationale n’a plus eu d’existence effective en France. Les sections françaises de l’AIT s’étaient développées dans un contexte politique et socio-économique national spécifique, contexte qu’elles avaient en retour contribué à modifier, en participant à la reconstruction du mouvement ouvrier français au cours des années 1860 et, de façon spectaculaire, en participant à la Commune. Au moment de l’effacement de la Première Internationale, le mouvement ouvrier français devra se reconstruire sur de nouvelles bases. Il pouvait se mettre à la tâche en s’abreuvant à une nouvelle source d’inspiration et en s’appuyant sur les riches expériences tirées de l’aventure qu’a été l’Internationale. La nécessaire reconstruction du mouvement ouvrier en France et ailleurs, en ce début de 21e siècle, pourra (devra) aussi s’inspirer de ces internationalistes français du 19e siècle, qui sont montées à l’ « assaut du ciel ».

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[1] Extrait de « Les sections françaises de l’AIT : le socialisme de métier », in L’internationale sera le genre humain, sous la direction de Thierry Drapeau et Pierre Beaudet, M Éditeur 2015. Xavier est professeur de sciences politiques à l’UQÀM.

[2] Marx, La guerre civile en France, 1871, Les classiques des sciences sociales.

[3] Jacques Rougerie, Paris libre, 1871, Seuil 2004.

[4] Marx, La guerre civile en France, 1871