La charte des valeurs : le détournement d’un débat de société pour des motifs électoralistes

Par Mis en ligne le 28 février 2014

À l’instar du gou­ver­ne­ment Charest lors du débat sur la gra­tuité sco­laire, le gou­ver­ne­ment Marois a détourné la fina­lité du débat sur la charte des valeurs pour l’assujettir à sa stra­té­gie élec­to­rale. Il n’a pas hésité à conver­tir ce qui aurait du être un débat de société, d’où la nation qué­bé­coise serait sortie plus unie et plus forte, en une tac­tique élec­to­ra­liste dont elle sor­tira plus divi­sée et affai­blie. C‘est un cas patent où l’intérêt par­ti­san prime sur l’intérêt géné­ral.

En revoyant le che­mi­ne­ment du débat sur le projet de charte depuis qu’une fuite média­tique l’a lancé inopi­né­ment en août der­nier, on s’aperçoit qu’il s’est déroulé selon un scé­na­rio habi­le­ment conçu. Non seule­ment le sujet s’est-il imposé d’emblée comme la vedette du forum public mais les divers élé­ments du projet se sont vite imbri­qués les uns aux autres pour deve­nir une pièce mai­tresse de la stra­té­gie élec­to­rale du parti gou­ver­ne­men­tal. Ainsi, si le l’on se fie aux der­niers son­dages, le regain de popu­la­rité dont pro­fite le Parti qué­bé­cois en région grâce à la charte devrait pou­voir l’extirper de la gangue de la mino­rité par­le­men­taire pour le hisser au nir­vana de la majo­rité lors des élec­tions qui auront lieu d’ici quelques semaines au mépris de la loi sur les élec­tions à date fixe qu’a pour­tant fait adop­ter le gou­ver­ne­ment Marois.

Il est évident depuis le début qu’entre une laï­cité ouverte et une laï­cité fermée le gou­ver­ne­ment péquiste choi­sis­sait la deuxième. En tenant compte davan­tage de la situa­tion qui pré­vaut en France que de la conjonc­ture qué­bé­coise, il pré­fé­rait pour ainsi dire le prêt-à-porter d’un modèle fran­çais de nature jaco­bine plutôt au fait-sur-mesure d’un modèle qué­bé­cois plus souple adapté au contexte nord-amé­ri­cain. Le ton du débat actuel démontre aussi que le natio­na­lisme civique du PQ se trans­forme peu à peu en un natio­na­lisme iden­ti­taire aux accents revan­chards. De là, il n’y a qu’un pas pour qu’il dévale au niveau d’un natio­na­lisme eth­nique imbu­vable.

La résur­gence des vieux démons

La conjonc­ture actuelle fait craindre éga­le­ment que notre société tra­verse une période enfié­vrée pro­pice à l’apparition de phé­no­mènes troubles comme l’antisémitisme pro­pagé à la veille de la der­nière grande guerre. Cette pro­pa­gande hai­neuse ne fut pas seule­ment pro­pa­gée bru­ta­le­ment par le chef fas­ciste Adrien Arcand et ses « che­mises bleues » mais aussi de façon plus sub­tile par des pon­tifes natio­na­listes de droite, admi­ra­teurs de Mussolini, qui jouis­saient d’une bonne audience dans l’élite cana­dienne-fran­çaise du temps.

Par la suite, la période de la « grande noir­ceur » a été mar­quée par l’anticommunisme pri­maire du pre­mier ministre Duplessis et sa loi du cade­nas –éven­tuel­le­ment décla­rée anti­cons­ti­tu­tion­nelle- qui visait à mettre un terme aux acti­vi­tés des com­mu­nistes et des Témoins de Jéhovah. Le chef de l’Union natio­nale a même eu le culot d’attribuer la chute d’un pont à Trois-Rivières au sabo­tage des com­mu­nistes camou­flant ainsi la res­pon­sa­bi­lité d’entrepreneurs sous­cri­vant à la caisse élec­to­rale de son parti.

C’est pour­quoi je ne suis pas d’accord lorsque quelqu’un m’affirme d’un air entendu -comme c’est arrivé récem­ment- que des fon­da­men­ta­listes isla­mistes com­plotent pour infil­trer des lieux névral­giques comme les gar­de­ries. Et que je m’insurge car­ré­ment quand mon inter­lo­cu­teur isla­mo­phobe ajoute que leur pro­sé­ly­tisme sec­taire enva­hira bien­tôt les autres sec­teurs de la société si on ne les arrête pas immé­dia­te­ment. Mais qu’adviendra-t-il au cours de la pro­chaine cam­pagne élec­to­rale ? Ceux qui s’opposent à l’interdiction par la loi 60 des signes reli­gieux osten­ta­toires dans l’ensemble du sec­teur public se ver­ront-il mon­trés du doigt comme les alliés des isla­mistes inté­gristes ?

Je suis convaincu, par ailleurs, que cette inter­dic­tion ne règle­rait pas le pro­blème. Elle ne ferait qu’inciter plus de gens à se joindre à des inté­gristes isla­mistes aujourd’hui mar­gi­naux.

Elle nui­rait aussi aux efforts déployés depuis des décen­nies par une légion de patriotes qui ont milité pour l’indépendance du Québec. Tout sim­ple­ment parce que plu­sieurs citoyens sus­cep­tibles de rejoindre les rangs sou­ve­rai­nistes se méfie­raient désor­mais du Parti qué­bé­cois jusqu’ici le navire amiral de ce mou­ve­ment.

Montréal, le 18 février 2014

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