La cécité sociale : mala­die ultime de la bureau­cra­tie syn­di­cale

Par Mis en ligne le 28 août 2012

Avant de savoir com­ment va s’annoncer le retour en classe suite à la trêve esti­vale, nous pou­vons en pro­fi­ter pour faire un bilan de la mobi­li­sa­tion étu­diante. Une mobi­li­sa­tion, devons-nous sou­li­gner qui s’est trans­for­mée en une véri­table mobi­li­sa­tion sociale et poli­tique à Montréal et dans plu­sieurs centres urbains du Québec.

Pour faire un bilan réel et concret, il faut obser­ver les acquis, sou­li­gner les aspects posi­tifs de cette lutte, mais il faut aussi dési­gner aussi les manques et défi­cits. Il faut ins­crire dans cette ana­lyse les acteurs sociaux qui ont manqué lamen­ta­ble­ment à l’appel et cher­cher à com­prendre pour­quoi ils ont agi ainsi. Nous par­lons ici des cen­trales syn­di­cales qué­bé­coises. Il ne s’agit pas ici de créer des fis­sures au sein du large camp de la gauche qué­bé­coise mais plutôt de sus­ci­ter le débat sur les rai­sons qui expliquent l’absence du mou­ve­ment syn­di­cal dans des pers­pec­tives de lutte sociale au Québec.

Pendant toute cette période de la grève, force est de consta­ter que le mou­ve­ment syn­di­cal ne s’est pas mani­festé d’une manière intense. Il n’y a pas eu de dia­logue stra­té­gique entre les cen­trales syn­di­cales et le mou­ve­ment étu­diant. Ce dia­logue aurait pu se faire il y a deux ans puisque le mou­ve­ment étu­diant avait déjà annoncé son inten­tion de se mobi­li­ser contre le gou­ver­ne­ment libé­ral. Les cen­trales syn­di­cales n’ont pas dia­lo­gué non plus avec le mou­ve­ment popu­laire après la négo­cia­tion du sec­teur public de 2010. Pourtant, une Coalition contre la hausse des tarifs et la tari­fi­ca­tion des ser­vices publics avait déjà été mise en place et avait orga­nisé une mani­fes­ta­tion de 15,000 per­sonnes en 2010 contre le budget du gou­ver­ne­ment libé­ral. Quel a été le choix des cen­trales syn­di­cales suite à cette mobi­li­sa­tion ? Créer une autre coa­li­tion appe­lée l’Alliance sociale. Cette déci­sion de créer une nou­velle coa­li­tion alors qu’il en exis­tait déjà une fonc­tion­nant selon les mêmes règles et en ayant sen­si­ble­ment les mêmes objec­tifs, c’est-à-dire d’endiguer la machine de la pri­va­ti­sa­tion et la tari­fi­ca­tion des ser­vices publics a sus­cité une cer­taine confu­sion dans la gauche qué­bé­coise. Au gré des semaines et des mois, nous ne pou­vons dire que cette confu­sion se soit dis­si­pée. Bien sûr, l’Alliance sociale a ini­tiée des confé­rences de presse en appui au mou­ve­ment étu­diant mais les inter­ven­tions média­tiques ne se sont pas trans­for­mées en mobi­li­sa­tion sur le ter­rain concret des luttes.

Nous avons été encore plus confus lorsque les chefs syn­di­caux ont annoncé leur inten­tion d’intervenir dans la négo­cia­tion entre le mou­ve­ment étu­diant et le gou­ver­ne­ment lors de la fin de semaine du 5 mai der­nier. Le rôle des chefs a été nébu­leux : Est ce qu’il s’agissait d’un rôle de média­teur ? de sup­por­teur au mou­ve­ment étu­diant ? Non seule­ment le rôle des chefs syn­di­caux n’a pas été com­pris mais l’entente qui a découlé de cette négo­cia­tion était suf­fi­sam­ment com­plexe pour ne pas avoir été bien saisi par l’opinion publique et étu­diante. Les résul­tats n’ont pas été pro­bants. Louis Roy disait, le 5 mai, à la télé­vi­sion que l’entente négo­ciée serait une grande nou­velle pour la popu­la­tion qué­bé­coise. Cette entente, en tout cas, n’a pas été une grande nou­velle pour le mou­ve­ment étu­diant. Elle n’avait tout sim­ple­ment pas le res­sort pour conclure une lutte his­to­rique de laquelle émerge le plus grand rap­port de force syn­di­cal depuis 1972.

Ce qui nous laisse encore plus dubi­ta­tif, c’est l’article parue la semaine sui­vante par Michelle Ouimet, jour­na­liste à la Presse (12 mai 2012).1 Selon elle, « le gou­ver­ne­ment libé­ral avait demandé aux chefs syn­di­caux d’agi en tant que faci­li­ta­teurs. » Dans le même article, Michel Arseneault explique « quand tu es pré­sident de la FTQ et que le pre­mier ministre te convoque, tu y vas, raconte Michel Arsenault. Surtout quand il te demande un ser­vice pour le bien du Québec. » (C’est moi qui sou­ligne) Lors de cette ren­contre, « Jean Charest leur explique que la crise nuit au Québec et qu’il faut trou­ver une solu­tion. ».

Arrêtons-nous un ins­tant sur ces deux élé­ments. Le Premier Ministre demande aux chefs syn­di­caux de rendre un ser­vice pour le bien du Québec. Ensuite, le Premier Ministre en remet en disant que la crise nuit au Québec et qu’il faut trou­ver une solu­tion. Ce que nous pou­vons com­prendre c’est que cette lutte sociale a échappé à la com­pré­hen­sion, à la fois, des néos-libé­raux que des chefs syn­di­caux. Lors de cette ren­contre, tout au moins, il y a eu une com­mu­nauté d’esprit entre les appa­reils d’état et les appa­reils syn­di­caux. Il y a eu un sous-ensemble qui a fait en sorte qu’ils pou­vaient se com­prendre entre eux mais qu’ils ne pou­vaient pas com­prendre le monde social qui l’entoure. Ce que nous avons vécu n’est pas une crise sociale dans le sens où le Québec était para­lysé et inca­pable de fonc­tion­ner sur le plan social. Il s’agissait plutôt d’une mobi­li­sa­tion très large de citoyennes et de citoyennes qui vou­laient chan­ger de mode de régu­la­tion sociale. Le rejet de l’entente négo­ciée du 5 mai d’une manière mas­sive par le mou­ve­ment étu­diant dans les semaines qui ont suivi est un indi­ca­teur de ce défi­cit de com­pré­hen­sion du monde social exprimé, à la fois, par l’appareil éta­tique et l’appareil des cen­trales syn­di­cales.

L’inertie des cen­trales syn­di­cales

Au moment où on écrit ces lignes, on peut parler d’un rendez-vous manqué lamen­table entre le mou­ve­ment étu­diant et syn­di­cal ? Et il ne semble pas y avoir de chan­ge­ment l’horizon dans l’attitude des direc­tions syn­di­cales. Où se situent les cen­trales syn­di­cales sur la carte poli­tique du Québec en 2012 ? C’est à cette ques­tion à laquelle nous devons répondre que nous soyons à l’intérieur ou à l’extérieur des appa­reils syn­di­caux. En fait, nous avons besoin d’une socio­lo­gie poli­tique du mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois qui nous per­met­trait de saisir les enjeux internes et externes expli­quant cette inca­pa­cité de créer ou de sup­por­ter les luttes sociales actuelles. En atten­dant de construire cette socio­lo­gie du mou­ve­ment syn­di­cal, nous pou­vons quand même émettre cer­taines hypo­thèses pour expli­quer ce défi­cit de mobi­li­sa­tion :

Première hypo­thèse. Il existe une dis­so­nance entre les appa­reils syn­di­caux et le mem­ber­ship des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. La mis­sion pre­mière de cet appa­reil est de sup­por­ter les membres en lutte pour la défense de leurs droits sociaux et syn­di­caux. Mais l’appareil syn­di­cal est devenu tel­le­ment fort qu’il peut fonc­tion­ner sans tenir compte concrè­te­ment des posi­tions des membres. Les der­niers débats hou­leux dans cer­taines fédé­ra­tions du sec­teur public lors de l’adoption de l’entente de 2010 laissent entendre qu’il y a une dis­so­nance entre la com­pré­hen­sion des enjeux syn­di­caux et sociaux.

Deuxième hypo­thèse : Les porte-paroles de l’appareil pré­tendent que les membres ne veulent pas se mobi­li­ser. On l’a entendu à plu­sieurs reprises par des diri­geants sur le plan natio­nal et régio­nal. « C’est dif­fi­cile pour nous car les membres ne veulent pas bouger. » Pourtant, il n’y a eu aucun espace de déli­bé­ra­tion syn­di­cale dans les milieux de tra­vail pour dis­cu­ter de la grève étu­diante et de la per­ti­nence d’une grève sociale. Au lieu de cela, une partie impor­tante de membres des syn­di­cats ont exprimé leur colère dans les mani­fes­ta­tions de cas­se­roles lors de mani­fes­ta­tions noc­turnes au mois de mai et juin.

Troisième hypo­thèse : la crainte de la sanc­tion juri­dique. C’est une crainte sans doute fondée. La loi spé­ciale rédi­gée par le gou­ver­ne­ment libé­ral en réponse au mou­ve­ment étu­diant peut sus­ci­ter une inquié­tude dans l’ensemble des mou­ve­ments sociaux au Québec. Cependant, on ne peut dire qu’on refuse d’envoyer les membres dans la fosse à lions sans les consul­ter et d’évaluer avec eux leur déter­mi­na­tion et leur com­ba­ti­vité.

Ces hypo­thèses sont par­tielles et elles demandent un débat large sans com­plai­sance sur l’inertie syn­di­cale en période de mobi­li­sa­tion his­to­rique au Québec. En période de mobi­li­sa­tion tumul­tueuse, comme nous l’avons vécu, nous avons pu obser­ver l’addition de nou­velles forces dans la lutte contre le gou­ver­ne­ment. Par exemple, des réseaux comme Professeurs contre la hausse, Professeurs de CEGEP contre la hausse ou encore Mères en colère et soli­daire contre la hausse ont émergé de cette lutte pour appuyer les étu­diants-es. Il est inté­res­sant de consta­ter qu’on a mis alors en place de nou­velles struc­tures souples pou­vant répondre rapi­de­ment aux impé­ra­tifs de la lutte immé­diate. Une ques­tion se pose : ces dif­fé­rentes ini­tia­tives spon­ta­nées dont nous venons de parler ne seraient-ils pas le symp­tôme de cette inca­pa­cité du mou­ve­ment syn­di­cal d’intervenir dans le monde social actuel du Québec ?

René Charest

Cet article est parue en anglais le 12 août dans le web­zine www​.new​so​cia​list​.org

Une réponse à “La cécité sociale : mala­die ultime de la bureau­cra­tie syn­di­cale”

  1. Bonjour,

    Il s’agit là d’un très mau­vais texte, bourré de cli­chés sur le mou­ve­ment syn­di­cal et qui ne s’appuie sur aucune source !

    Il y a eu plu­sieurs dia­logues entre les cen­trales syn­di­cales et les fédé­ra­tions de l’enseignement supé­rieur de la CSQ et de la CSN. Jamais, lors ces ren­contres, les asso­cia­tions étu­diantes leur ont demandé de réflé­chir à la pos­si­bi­lité de joindre le mou­ve­ment de grève par la grève sociale. Jamais !

    L’Alliance sociale ne fonc­tionne pas selon les mêmes règles de la Coalition oppo­sée à la tari­fi­ca­tion et à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics. Cette orga­ni­sa­tion n’a pas de règles, pas de man­dats et pas de direc­tion. Elle fait malgré tout un tra­vail remar­quable. Mais il faut réta­blir les faits.

    Les lea­ders syn­di­caux ont en effet été conviés, à la fois par le gou­ver­ne­ment et les orga­ni­sa­tions étu­diantes, à jouer le rôle de faci­li­ci­ta­teur. Ils n’ont jamais signer l’entente !

    Il a été sou­vent ques­tion de la grève sociale à la CSQ depuis octobre der­nier. Une idée bien reçu par les repré­sen­tants syn­di­caux délé­gués aux dif­fé­rentes assem­blées. Mais, disons-le clai­re­ment, ce sont les membres qui ne sont pas au rendez-vous sur cette ques­tion. Il ne fau­drait pas oublier que les syn­di­cats, en raison de leur mono­pole de la repré­sen­ta­tion, repré­sentent tout le monde : des péquistes, des libé­raux, des caquistes, etc.

    Contrairement à ce que laisse entendre ce texte, il y a eu un véri­table espace de débat au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­cales sur la mobi­li­sa­tion du prin­temps der­nier.