La Bolivie d’Evo Morales : démocratique, indianiste et socialiste ?

Par Mis en ligne le 17 décembre 2009

Une double carac­té­ris­tique confère à l’entreprise de trans­for­ma­tion sociale par la voie démo­cra­tique en cours en Bolivie une portée sym­bo­lique et refon­da­trice hors du commun : sa volonté d’en finir avec le « colo­nia­lisme interne » par le biais d’un « gou­ver­ne­ment des mou­ve­ments sociaux ». A l’usage tou­te­fois, la ten­ta­tive se révèle ardue, en proie tant à des menaces exté­rieures qu’à ses propres fai­blesses.

Dans une Amérique latine ayant majo­ri­tai­re­ment viré à gauche depuis le tour­nant du mil­lé­naire, c’est pro­ba­ble­ment dans la Bolivie d’Evo Morales qu’est engagé le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale le plus ambi­tieux du conti­nent. A l’instar d’Hugo Chavez au Venezuela ou de Rafael Correa en Equateur, et à la dif­fé­rence de Lula au Brésil, le nou­veau pré­sident n’a de cesse d’affirmer sa volonté de « rup­ture » avec les années néo­li­bé­rales et manie un dis­cours de la confron­ta­tion – contre ses adver­saires internes, contre les puis­sances « impé­ria­listes ».

Mais l’expérience boli­vienne a sur­tout deux carac­té­ris­tiques qui lui donnent une charge sym­bo­lique et une portée « refon­da­trice » qu’on ne retrouve pas ailleurs : d’une part, pre­mier pré­sident indi­gène de Bolivie, Evo Morales ne s’en prend pas seule­ment aux injus­tices socioé­co­no­miques ou au néo­co­lo­nia­lisme des mul­ti­na­tio­nales étran­gères, il pré­tend aussi en finir avec le « colo­nia­lisme interne » de l’Etat boli­vien et l’exclusion struc­tu­relle, depuis l’indépendance, de la majo­rité indienne du pays ; d’autre part, cette refon­da­tion n’est pas envi­sa­gée comme la mis­sion d’un homme ou d’un groupe d’élus, mais comme la res­pon­sa­bi­lité d’un « gou­ver­ne­ment des mou­ve­ments sociaux » qui confère une dimen­sion par­ti­ci­pa­tive inédite, bien que non dénuée d’ambiguïtés, à sa ges­tion des affaires publiques.

Les pre­mières ini­tia­tives du pré­sident Morales dès son arri­vée au pou­voir en jan­vier 2006 confirment sa volonté de rup­ture avec la poli­tique « tra­di­tion­nelle » : réduc­tion du salaire pré­si­den­tiel et de celui des hauts fonc­tion­naires, aug­men­ta­tion du salaire mini­mum, « natio­na­li­sa­tion » des hydro­car­bures, lan­ce­ment d’une réforme agraire, mise en place d’une Assemblée consti­tuante. A la grande satis­fac­tion de ses admi­ra­teurs au sein de la gauche inter­na­tio­na­liste, le nou­veau gou­ver­ne­ment n’a appa­rem­ment pas peur de bous­cu­ler les inté­rêts éco­no­miques et poli­tiques locaux et inter­na­tio­naux pour se donner les moyens d’accomplir ses deux prin­ci­pales pro­messes – la « réap­pro­pria­tion » des res­sources natu­relles et la « refon­da­tion » de la nation.

Cette dyna­mique de chan­ge­ment pro­met­teuse ne tarde cepen­dant pas à se grip­per. Dès la seconde moitié de l’année 2006, les dis­cus­sions autour des règles de fonc­tion­ne­ment de l’Assemblée consti­tuante s’enlisent, le démar­rage des tra­vaux est repoussé pen­dant plus de sept mois. Les dif­fi­cul­tés du nou­veau gou­ver­ne­ment ne font que com­men­cer…

La nature cha­hu­tée du scé­na­rio boli­vien, suc­ces­sion inin­ter­rom­pue de bras de fer poli­tiques entre le gou­ver­ne­ment et l’opposition dégé­né­rant régu­liè­re­ment en affron­te­ments vio­lents, offre d’abord une illus­tra­tion sai­sis­sante de la capa­cité de nui­sance d’une oli­gar­chie conser­va­trice poli­ti­que­ment dimi­nuée, mais déter­mi­née à abuser de ses res­sources ins­ti­tu­tion­nelles et média­tiques pour enrayer un pro­ces­sus poli­tique qu’elle juge contraire à ses inté­rêts.

Elle témoigne aussi de la com­plexité d’une entre­prise de trans­for­ma­tion sociale par la voie démo­cra­tique dans un pays où les écarts sociaux, abys­saux, recoupent des dis­cri­mi­na­tions eth­niques plu­ri­sé­cu­laires. Une com­plexité face à laquelle la dyna­mique interne du Mouvements vers le socia­lisme (MAS) d’Evo Morales – coa­li­tion de mou­ve­ments sociaux et poli­tiques hété­ro­gènes – consti­tue à la fois une force et une fai­blesse.

Pays « en guerre »

L’accession d’Evo Morales à la pré­si­dence boli­vienne est d’abord le débou­ché poli­tique d’un cycle de mobi­li­sa­tions sociales entamé au milieu des années 1990. Des mobi­li­sa­tions plus larges, plus pro­fondes, plus phy­si­que­ment enga­gées aussi – d’où le terme de « guerre » de la coca, de l’eau, puis du gaz – que celles qui secouent les autres pays latino-amé­ri­cains à la même époque, hormis peut-être dans l’Argentine des années 2001-2002. Ce cycle fait lui-même suite à une longue période de déclin du syn­di­ca­lisme ouvrier (minier en par­ti­cu­lier) et paysan qui, pen­dant plus de trente ans, a marqué la vie sociale et poli­tique boli­vienne de son empreinte – en appuyant tout d’abord le régime natio­na­liste révo­lu­tion­naire issu de la Révolution de 1952 [1] , en condui­sant ensuite le mou­ve­ment démo­cra­tique contre les dic­ta­tures mili­taires (1964-1982) –, avant d’être affai­bli et mar­gi­na­lisé sous les coups de la contre-révo­lu­tion néo­li­bé­rale.

Dix ans après le reflux des mou­ve­ments sociaux clas­siques, de nou­veaux acteurs col­lec­tifs émergent donc, qui révèlent l’existence d’un long pro­ces­sus de recom­po­si­tion mili­tante dans un contexte marqué par les muta­tions éco­no­miques, les migra­tions inté­rieures et l’ethnicisation de la vie poli­tique boli­vienne. « L’accent était mis sur les luttes des classes, ouvrières et pay­sannes, il s’est déplacé vers des luttes de sec­teurs très variés, liées entre elles par des dis­cours poli­tiques et cultu­rels, ras­sem­blées dans un mou­ve­ment natio­nal, popu­laire et iden­ti­taire » (Le Bot, 2009). La reven­di­ca­tion du contrôle popu­laire des res­sources natu­relles, au croi­se­ment d’enjeux à la fois sociaux, iden­ti­taires et natio­na­listes, est le fil conduc­teur des vagues de mobi­li­sa­tion qui secouent la Bolivie.

La renais­sance de la contes­ta­tion sociale a pour ber­ceau la région du Chaparé, dans le Tropique de Cochabamba, où des flots de migrants – pay­sans andins fuyant la séche­resse de l’Altiplano et ouvriers licen­ciés suite aux fer­me­tures des mines de Potosí et Oruro – sont venus gros­sir les rangs des culti­va­teurs tra­di­tion­nels de coca au long des années 1980. C’est dans ce creu­set aty­pique qu’un nou­veau type de syn­di­ca­lisme fait son appa­ri­tion, qui com­bine les tra­di­tions orga­ni­sa­tion­nelles des popu­la­tions pay­sannes et le savoir-faire mili­tant des anciens mineurs. Un syn­di­ca­lisme qui se ren­force dans la résis­tance aux poli­tiques d’éradication de plus en plus répres­sives menées sous l’orientation (et avec la par­ti­ci­pa­tion directe) de la Drug Enforcement Administration (DEA) états-unienne.

L’ampleur et le dyna­misme du syn­di­ca­lisme coca­lero, les longues marches à tra­vers la Bolivie et une cer­taine « héroï­sa­tion » de leurs confron­ta­tions avec les forces poli­cières et mili­taires leur donnent pro­gres­si­ve­ment un poids déci­sif au sein du mou­ve­ment paysan natio­nal – la CSUTCB (la Confédération syn­di­cale unique des tra­vailleurs pay­sans de Bolivie) – et font bien­tôt de la feuille de coca le sym­bole fédé­ra­teur de la résis­tance natio­nale à une élite néo­li­bé­rale au ser­vice des inté­rêts impé­ria­listes.

Deuxième temps fort de ce cycle de mobi­li­sa­tions, la « guerre de l’eau » de Cochabamba, en 2000, est gravée dans la mémoire des mili­tants boli­viens comme la pre­mière vic­toire popu­laire contre les forces poli­tiques et éco­no­miques néo­li­bé­rales. Elle met aux prises une mul­ti­na­tio­nale de l’eau, « Agua del Tunari», déte­nue à 55% par une filiale de la com­pa­gnie amé­ri­caine Bechtel et sou­te­nue par un gou­ver­ne­ment qui lui-même obéit aux pré­ceptes de la Banque mon­diale en matière de ges­tion de l’eau, et une popu­la­tion révol­tée par la hausse des prix entraî­née par la pri­va­ti­sa­tion et déci­dée à blo­quer la ville pour faire res­pec­ter ses droits.

Au-delà de la vic­toire des insur­gés et de l’expulsion d’Agua del Tunari, c’est l’efficacité du dis­po­si­tif orga­ni­sa­tion­nel adopté à Cochabamba qui va mar­quer le champ mili­tant boli­vien et ins­pi­rer bien des conver­gences par la suite. « L’alliance entre les pay­sans, les comi­tés de regantes, les ouvriers et les pro­fes­sions inter­mé­diaires, tous repré­sen­tés dans la Coordinadora del Agua y de la Vida, a (…) généré à la fois une forte implan­ta­tion dans la popu­la­tion et une unité d’action favo­ri­sée par des pra­tiques com­mu­nau­taires » (Poupeau, 2008).

La « guerre de l’eau » a un effet dés­in­hi­bant. Les nom­breux groupes sociaux qui s’estiment vic­times de dis­cri­mi­na­tions socio-éco­no­miques, cultu­relles et poli­tiques laissent peu à peu explo­ser leur mécon­ten­te­ment. Les années 2000 et 2001 sont ryth­mées par les vagues de sou­lè­ve­ments indi­gènes de l’Altiplano. Le gou­ver­ne­ment est régu­liè­re­ment obligé d’envoyer l’armée pour briser les bar­rages rou­tiers tenus par les troupes du chef aymara Felipe Quispe. Divers sec­teurs socio­pro­fes­sion­nels se radi­ca­lisent à leur tour, à l’instar des pro­fes­seurs et des poli­ciers, et lorsqu’en 2003 le gou­ver­ne­ment annonce sa volonté de confier à un groupe privé l’exportation du gaz natu­rel natio­nal via le Chili, la révolte popu­laire prend une enver­gure natio­nale.

La vente de gaz au rabais via l’ennemi chi­lien ances­tral est vécue par la majo­rité pauvre de la popu­la­tion comme un nouvel épi­sode dans une his­toire de spo­lia­tion des res­sources natu­relles qui n’a que trop duré. La cri­tique, pré­cé­dem­ment sec­to­rielle ou loca­li­sée, monte en géné­ra­lité : des sec­teurs sociaux dis­pa­rates s’allient sous la ban­nière de la « réap­pro­pria­tion des res­sources natu­relles», réac­ti­vant le vieux fond natio­nal-popu­laire latent au sein de l’imaginaire col­lec­tif boli­vien.

Les pay­sans de l’Altiplano d’abord, puis les comi­tés de quar­tiers de la ville d’El Alto [2] , les coca­le­ros et les mineurs enfin joignent leurs forces pour blo­quer les routes qui mènent à la capi­tale et para­ly­ser le pays. La répres­sion, meur­trière et dis­pro­por­tion­née, qui s’abat sur les mani­fes­tants, loin de per­mettre au gou­ver­ne­ment de reprendre le contrôle de la situa­tion, fait défi­ni­ti­ve­ment bas­cu­ler le rap­port de force en faveur des mani­fes­tants. Le 17 octobre 2003, le pré­sident Gonzalo Sanchez de Lozada fuit la capi­tale en héli­co­ptère.

Le pré­sident déchu est rem­placé par son vice-pré­sident, Carlos Mesa, qui accepte de donner suite à « l’agenda d’octobre » : la natio­na­li­sa­tion des res­sources natu­relles et la convo­ca­tion d’une Assemblée consti­tuante. Un réfé­ren­dum sur le gaz est orga­nisé en juillet 2004, qui voit la popu­la­tion opter pour la récu­pé­ra­tion de la pro­priété des hydro­car­bures par l’Etat boli­vien. Mais les réti­cences du gou­ver­ne­ment à pro­mul­guer une loi sur les hydro­car­bures, déjà votée par le par­le­ment, qui pré­voit un par­tage « 50/50 » des béné­fices et une rené­go­cia­tion des contrats avec les mul­ti­na­tio­nales, lui aliènent le sou­tien du MAS et des diri­geants sociaux et replongent le pays dans la crise. Les pré­pa­ra­tifs d’une deuxième guerre du gaz auront fina­le­ment raison du gou­ver­ne­ment Mesa le 6 juin 2005. La voie est libre pour le MAS d’Evo Morales…

MAS : « ins­tru­ment poli­tique » entre natio­na­lisme et india­nisme

Dans la foulée du renon­ce­ment de Carlos Mesa, le MAS fait un tabac aux élec­tions de décembre 2005 : Evo Morales rafle 53,7% des votes pour la pré­si­den­tielle et sa for­ma­tion rem­porte la majo­rité abso­lue à la Chambre des dépu­tés et obtient cinq dépar­te­ments sur neuf. Le parti d’Evo a habi­le­ment réussi à capi­ta­li­ser l’effervescence sociale des mois et des années pré­cé­dentes. En agis­sant à la fois au niveau ins­ti­tu­tion­nel – Evo Morales est élu au par­le­ment en 1997 où il défend ardem­ment la cause des coca­le­ros, au point de se faire des­ti­tuer en 2002 – et au niveau social – le MAS est dans la rue et par­ti­cipe aux mobi­li­sa­tions.

Deux carac­té­ris­tiques impor­tantes de ce parti aty­pique méritent d’être exa­mi­nées, en ce qu’elles per­mettent à la fois d’expliquer son succès élec­to­ral et de com­prendre les dif­fi­cul­tés et les tiraille­ments aux­quels il fait face dans l’exercice de ses res­pon­sa­bi­li­tés gou­ver­ne­men­tales. Tout d’abord, le nom com­plet du parti d’Evo Morales est « MAS – IPSP», pour « Mouvement vers le socia­lisme – Instrument poli­tique de sou­ve­rai­neté des peuples ». Or dans cette com­bi­nai­son, « IPSP » a sans doute davan­tage d’importance que « MAS», car le parti est avant tout consi­déré comme un « ins­tru­ment poli­tique » – « leur » ins­tru­ment poli­tique – par des mou­ve­ments sociaux, les syn­di­cats pay­sans en l’occurrence, qui dési­rent être « direc­te­ment » pré­sents au sein des espaces de prise de déci­sion poli­tique. Le MAS-IPSP est donc le pro­lon­ge­ment poli­tique d’un mou­ve­ment paysan qui entend garder un contrôle direct sur ses élus.

Ce refus de la logique stricte de la repré­sen­ta­tion, de la sépa­ra­tion entre le social d’un côté et le poli­tico-ins­ti­tu­tion­nel de l’autre, reflète la pro­fonde défiance envers le sys­tème poli­tique qui habite le mou­ve­ment paysan et les classes popu­laires boli­viennes plus géné­ra­le­ment. Il s’explique par la conco­mi­tance entre les pro­ces­sus de libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique et poli­tique – les condi­tions sociales de larges sec­teurs de la popu­la­tion n’ont cessé de se dégra­der depuis le retour de la démo­cra­tie, ali­men­tant l’impression tenace que le jeu démo­cra­tique n’est qu’un décor en trompe-l’œil, que le sys­tème poli­tique fonc­tionne au seul profit d’une mino­rité liée à la classe des poli­ti­ciens. En Bolivie, cette impres­sion néga­tive est accen­tuée par l’existence d’une demo­cra­cia pac­tada, d’une « démo­cra­tie pactée » qui voit les prin­ci­paux partis mul­ti­plier les accords par­le­men­taires pour se par­ta­ger le pou­voir.

D’où l’insistance d’Evo Morales à pré­sen­ter le MAS comme un parti « anti­sys­tème», qui ne sau­rait ren­trer dans le jeu des négo­cia­tions entre « partis tra­di­tion­nels » du fait du lien « orga­nique » qu’il main­tient avec le mou­ve­ment popu­laire. Cette dif­fé­rence de « nature » reven­di­quée par le MAS vis-à-vis des autres orga­ni­sa­tions par­ti­sanes, l’oblige à arti­cu­ler en per­ma­nence dyna­mique par­le­men­taire et extra-par­le­men­taire, à « tou­jours se situer dans l’entre-deux d’espaces dif­fé­ren­ciés » (Casen, 2006). Un exer­cice déli­cat et lourd de contra­dic­tions à l’heure de déci­der pour l’ensemble de la société boli­vienne, comme nous le ver­rons plus loin.

Fonctionnant d’abord comme une plate-forme de mou­ve­ments sociaux, l’«instrument poli­tique » n’a pas un profil idéo­lo­gique clai­re­ment arrêté. En dépit de ce que laisse entendre la pre­mière partie de son sigle – « Mouvement vers le socia­lisme » –, il ne pour­suit pas tant un objec­tif anti­ca­pi­ta­liste, bien qu’il soit clai­re­ment situé à gauche, qu’un agenda natio­na­liste « eth­ni­cisé ». En cela, le mou­ve­ment poli­tique impulsé par le MAS récu­père l’argumentaire du natio­na­lisme révo­lu­tion­naire de 1952, tout en le revi­si­tant pour le faire cor­res­pondre aux coor­don­nées de la société boli­vienne du début du 21e siècle.

Comme le sou­lignent jus­te­ment Hervé Do Alto et Pablo Stefanoni, « si l’idée natio­nale fut éla­bo­rée par la classe moyenne urbaine (qui l’envisageait comme le sup­port du ‘métis­sage’), puis bran­die par les cadres du mou­ve­ment ouvrier lors des luttes pour le réta­blis­se­ment de la démo­cra­tie dans les années 1970 et 1980, il s’agit désor­mais de repen­ser cette même idée à partir de la vision d’une Bolivie plé­béienne ‘ unie dans la diver­sité’ contre un adver­saire : l’impérialisme » (2008). Il s’agit donc d’une part de réaf­fir­mer la sou­ve­rai­neté de l’Etat sur le ter­ri­toire natio­nal, d’autre part de « déco­lo­ni­ser » cet Etat pour qu’il reflète plus fidè­le­ment la réa­lité plu­rieth­nique de la popu­la­tion boli­vienne.

Cet accent sur la « déco­lo­ni­sa­tion » du pou­voir ins­crit clai­re­ment le MAS-IPSP dans la filia­tion du kata­risme [3] . Mais l’indianisme dont se réclament Evo et les siens, à la fois ouvert et natio­na­liste, a tiré les leçons des dérives qui ont marqué les cou­rants « néo­ka­ta­ristes » qui l’ont pré­cédé. Dérive inté­griste, d’une part, post­mo­derne de l’autre. La pre­mière est iden­ti­fiée à la figure de Felipe Quispe, leader aymara pro­fes­sant un india­nisme sans conces­sion, dont l’objectif ultime est la défense de la culture et du mode de pensée aymara, contre les influences occi­den­tales, et la recons­ti­tu­tion du ter­ri­toire aymara ori­gi­nel, le « Collasuyo ». Le « Mallku » [4] n’y va pas par quatre che­mins : « nous vou­lons notre dra­peau, nos sym­boles, notre pré­sident, notre sys­tème d’éducation, notre armée, notre police, notre jus­tice » (Libération, 14 juillet 2005).

Le parti emmené par Felipe Quispe, le MIP (Mouvement indien pacha­kuti), qui jouit d’un véri­table ancrage au sein de nom­breuses com­mu­nau­tés pay­sannes de l’Altiplano, a obtenu jusqu’à 6% des voix à l’échelle natio­nale en 2002, avant de retom­ber à 3% lors des élec­tions de 2005 qui consacrent l’hégémonie du MAS au sein de la popu­la­tion indi­gène et pay­sanne. Un MAS qui cultive une india­nité plus ouverte, une india­nité « de réfé­rence » comme le note Yvon Le Bot, « moins défi­nie par le mono­lin­guisme, le ter­ri­toire et l’appartenance com­mu­nau­taire, une india­nité fluc­tuante mais cepen­dant très pré­gnante », dans laquelle peuvent se recon­naître « les Aymaras, les Quechuas, comme les membres des groupes eth­niques des basses terres [5] , les pay­sans, les colons, les mineurs, les cita­dins des couches popu­laires et par­fois des couches moyennes, qu’ils parlent ou non une langue indienne » (Le Bot, 2009).

Une india­nité plus ouverte donc, mais qui ne se confond pas avec l’indianité « post­mo­derne » promue dans les années 1990 par le pre­mier gou­ver­ne­ment Sanchez de Lozada. Ce der­nier s’était allié avec le diri­geant d’un des prin­ci­paux cou­rants kata­ristes, Victor Hugo Cardenas, qui devien­dra pour l’occasion le pre­mier vice-pré­sident indi­gène de Bolivie, en vue de conju­guer moder­ni­sa­tion éco­no­mique et pro­mo­tion du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Deux pro­jets – ouver­ture sur la mon­dia­li­sa­tion et valo­ri­sa­tion de la diver­sité – dont la com­pa­ti­bi­lité rési­dait sur­tout dans l’idée de dépas­se­ment de l’Etat-nation.

Ses réformes (ins­crip­tion du carac­tère mul­tieth­nique et plu­ri­cul­tu­rel de la nation, loi de décen­tra­li­sa­tion et de par­ti­ci­pa­tion popu­laire, recon­nais­sance de droits ter­ri­to­riaux), si elles ont consti­tué une pre­mière remise en ques­tion des struc­tures assi­mi­la­tion­nistes de l’Etat boli­vien, étaient cepen­dant trop bureau­cra­tiques et trop en phase avec le projet néo­li­bé­ral pour empor­ter l’adhésion du mou­ve­ment indi­gène et paysan. « Les indiens d’aujourd’hui sont (…) des indiens natio­na­listes, et non les indiens ‘post­mo­dernes’ plei­ne­ment inté­grés à la société néo­li­bé­rale dont rêvaient les élites poli­tiques des années 1990 » (Do Alto et Stefanoni, 2008).

Défis d’une trans­for­ma­tion sociale « en actes »

Dès son arri­vée au Palacio Quemado, le gou­ver­ne­ment fraî­che­ment élu du MAS s’est empressé d’engager les chan­tiers de « l’agenda d’octobre » au nom duquel une large partie de la popu­la­tion boli­vienne l’a porté au pou­voir – la réap­pro­pria­tion natio­nale des res­sources natu­relles et la mise en place d’une Assemblée consti­tuante. Les pre­miers mois sont mar­qués par des succès poli­tiques indé­niables – Loi sur les terres, rena­tio­na­li­sa­tion du gaz, mise en place de pro­grammes d’aide pour les plus dému­nis (plan d’alphabétisation, allo­ca­tion Juancito Pinto [6] , for­ma­tion de méde­cins boli­viens à l’étranger, etc.) (Poupeau, 2008). Mais cette pre­mière impres­sion posi­tive va rapi­de­ment être rela­ti­vi­sée par une série de blo­cages et de ten­sions qui révèlent d’une part l’ampleur des défis que recèle cette expé­rience de trans­for­ma­tion de struc­tures sociales inégales et dépen­dantes, contre la vision volon­ta­riste du chan­ge­ment social, de l’autre les limites et les contra­dic­tions de l’organisation poli­tique pilo­tant cette trans­for­ma­tion – le MAS – dans la ges­tion de ces défis.

Vers un nou­veau modèle socio-éco­no­mique ?

Première consta­ta­tion qui s’impose à l’observateur – du moins à l’observateur qui prend un mini­mum de recul par rap­port aux nar­ra­tions, pas­sion­nées et pola­ri­sées, des acteurs en pré­sence : la portée concrète de cer­taines trans­for­ma­tions est sou­vent net­te­ment en deçà de la com­mu­ni­ca­tion de « rup­ture » et de « révo­lu­tion » pri­vi­lé­giée par le gou­ver­ne­ment. Cet écart est par­ti­cu­liè­re­ment visible dans le domaine éco­no­mique.

La « natio­na­li­sa­tion » des hydro­car­bures en est un exemple frap­pant. De fait la démons­tra­tion de force lors de la signa­ture du décret de natio­na­li­sa­tion le 1er mai 2006 – sur un champ pétro­lier appar­te­nant à Petrobras, avec déploie­ment de forces mili­taires à la clé – est en sérieux déca­lage avec l’esprit de com­pro­mis qui a fina­le­ment pré­sidé à la rené­go­cia­tion des contrats avec les mul­ti­na­tio­nales dans les mois qui ont suivi [7] . Ce qui n’enlève évi­dem­ment rien à la per­ti­nence poli­tique et sociale de la mesure, quand on sait que la Bolivie, pays le plus pauvre d’Amérique du Sud, pro­po­sait les contrats les plus avan­ta­geux du monde aux mul­ti­na­tio­nales gazières et pétro­li­fères…

Comme le signale Georges Gray Molina (2007), si le bilan de la natio­na­li­sa­tion des hydro­car­bures est posi­tif à court terme, en ce qu’elle a permis à l’Etat de tri­pler ses marges de manœuvre bud­gé­taires en deux ans à peine [8] , le véri­table enjeu éco­no­mique pour la Bolivie réside dans le dépas­se­ment d’une stra­té­gie de déve­lop­pe­ment basée sur l’exportation d’un petit nombre de res­sources natu­relles et donc hau­te­ment dépen­dante de l’évolution du prix de ces quelques pro­duits sur les mar­chés inter­na­tio­naux. [9] Evolution impré­vi­sible, comme l’ont montré les embar­dées du marché des matières pre­mières ces trois der­nières années. Pour inflé­chir cette tra­jec­toire his­to­rique d’inscription « dépen­dante » au sein du marché inter­na­tio­nal, la Bolivie doit donc impé­ra­ti­ve­ment diver­si­fier sa base éco­no­mique. Une pré­oc­cu­pa­tion au cœur de l’idée de capi­ta­lisme « andin-ama­zo­nien » déve­lop­pée par le vice-pré­sident boli­vien, Álvaro García Linera.

L’enjeu du capi­ta­lisme « andin-ama­zo­nien » est de faire coexis­ter et d’articuler entre eux des sec­teurs éco­no­miques géné­ra­le­ment jugés incom­pa­tibles. Le rôle de chef d’orchestre de cette nou­velle confi­gu­ra­tion éco­no­mique revient à l’Etat. Ce qu’expliquait le vice-pré­sident un mois avant de prendre les com­mandes du pays (en décembre 2005): « il s’agit de construire un État fort, qui puisse arti­cu­ler de manière équi­li­brée les trois plates-formes ‘éco­no­mico-pro­duc­tives’ qui coexistent en Bolivie : la com­mu­nau­taire, la fami­liale et la ‘moderne-indus­trielle’. Il s’agit de trans­fé­rer une partie de l’excédent des hydro­car­bures natio­na­li­sés pour encou­ra­ger la mise en place de formes d’auto-organisation, d’autogestion et de déve­lop­pe­ment com­mer­cial pro­pre­ment andines et ama­zo­niennes » (García Linera, 2005).

Ce capi­ta­lisme d’Etat d’un genre nou­veau connaît un début d’application dans la poli­tique d’investissement pro­duc­tif menée par le gou­ver­ne­ment depuis 2006. Une poli­tique dont les résul­tats sont défen­dus par le même Álvaro García Linera après deux ans et demi de gou­ver­ne­ment : « grâce à l’investissement public, le gaz est indus­tria­lisé (usine de LPG à Campo Grande, usine sépa­ra­trice de gaz dans le Chaco, usine ther­mo­élec­trique dans le Chapare), des acti­vi­tés métal­lur­giques liées aux mines sont relan­cées (Huanuni, Vinto, Coro Coro, etc.), les petits pro­duc­teurs dépen­dants du marché interne sont sou­te­nus via l’Entreprise publique d’appui à la pro­duc­tion agri­cole (EMAPA) et des usines sont créées en vue d’approvisionner le marché natio­nal en papier, carton, etc. » (García Linera, 2008).

Une ten­dance « indus­tria­li­sante » semble cepen­dant s’imposer au sein du minis­tère de l’économie, au grand dam des par­ti­sans de la pro­mo­tion de modes d’organisation éco­no­miques « popu­laires», « indi­gènes » ou « com­mu­nau­taires ». Elle assi­mile la moder­ni­sa­tion de l’économie boli­vienne au déve­lop­pe­ment d’une grande indus­trie contrô­lée par l’Etat, dans la tra­di­tion « natio­nale – déve­lop­pe­men­ta­liste ».

Pour les prin­ci­paux déci­deurs en matière de poli­tique éco­no­mique, l’objectif numéro un est donc la mise en place d’unités de trans­for­ma­tion des matières pre­mières que la Bolivie exporte tra­di­tion­nel­le­ment sous une forme brute. D’où les gros inves­tis­se­ments dans l’industrialisation du gaz ou des mines, ainsi que les immenses ambi­tions affi­chées par le gou­ver­ne­ment dans l’exploitation du lithium, ce métal essen­tiel dans la fabri­ca­tion des bat­te­ries de voi­tures élec­triques de demain, dont la Bolivie détien­dra plus de la moitié des réserves mon­diales. [10]

Outre les ten­sions entre ten­dances « indus­tria­li­santes » et « com­mu­nau­taires», le tableau est obs­curci par un cer­tain nombre de fai­blesses en matière de ges­tion, qui jettent un doute sur les capa­ci­tés du gou­ver­ne­ment « masiste » à gérer la tran­si­tion éco­no­mique dans la cohé­rence et la durée. En cause, d’une part le manque cruel de cadres qua­li­fiés dans les rangs du MAS, de l’autre l’absence de ligne poli­tique claire de la part d’un gou­ver­ne­ment exces­si­ve­ment sen­sible aux pres­sions contra­dic­toires des dif­fé­rents groupes d’intérêts qui le sou­tiennent. Des pres­sions qui expliquent la ten­dance, récur­rente au sein du gou­ver­ne­ment, d’envisager l’investissement public comme un mode de redis­tri­bu­tion de la rente gazière davan­tage que comme l’impulsion d’un plan ration­nel et coor­donné de diver­si­fi­ca­tion du tissu éco­no­mique.

Sur un autre plan, force est de consta­ter que la rup­ture avec les pra­tiques de l’ère néo­li­bé­rale ne va pas néces­sai­re­ment de soi au sein des entre­prises fraî­che­ment rena­tio­na­li­sées. Dans son étude du pro­ces­sus de dépri­va­ti­sa­tion du ser­vice de dis­tri­bu­tion d’eau à La Paz et El Alto (l’entreprise Aguas del Illimani, appar­te­nant au groupe Suez, a été rem­pla­cée par l’Empresa Pública y Social de Agua y Saneamiento), Franck Poupeau a constaté com­bien la dépen­dance de la nou­velle entre­prise publique vis-à-vis des finan­ce­ments de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale l’amenait à repro­duire des formes de par­ti­ci­pa­tion com­mu­nau­taire de type Banque mon­diale dans l’équipement des zones insol­vables, qui contri­buent à ren­for­cer la dua­li­sa­tion du sys­tème de dis­tri­bu­tion : « à côté du réseau his­to­ri­que­ment ins­tallé dans les quar­tiers les plus pros­pères, les popu­la­tions insol­vables des sec­teurs péri­ur­bains béné­fi­cient d’un sys­tème adapté à leurs moyens » (Poupeau, 2008).

Heurts et mal­heurs du pro­ces­sus consti­tuant

La tenue d’une Assemblée consti­tuante visait à concré­ti­ser la « révo­lu­tion démo­cra­tique et cultu­relle » pro­mise par Evo Morales, à « déco­lo­ni­ser » l’Etat boli­vien afin de rendre leur légi­ti­mité et toute leur place aux peuples « indi­gènes, ori­gi­naires et pay­sans ». Et de fait, la « Nouvelle Constitution Politique de l’Etat » dont a accou­ché le pro­ces­sus consti­tuant en décembre 2007 à Oruro (elle a été adop­tée par réfé­ren­dum en jan­vier 2009) contient des avan­cées his­to­riques, en matière de recon­nais­sance de la nature plu­ri­na­tio­nale de l’Etat [11] , de droits sociaux et éco­no­miques ou d’interdiction de toute pri­va­ti­sa­tion des res­sources natu­relles.

Mais ces dis­po­si­tions favo­rables à la majo­rité indi­gène et popu­laire voient leur légi­ti­mité sérieu­se­ment enta­mée par le fait que le texte ne repose pas sur un consen­sus natio­nal digne de ce nom, une mino­rité impor­tante de Boliviens ayant l’impression de se l’être vu impo­sée de force par le camp d’en face. Bien qu’Evo appe­lait de ses vœux une « une Assemblée consti­tuante pour unir les Boliviens, une Assemblée consti­tuante où l’on res­pecte la diver­sité », le pro­ces­sus consti­tuant a davan­tage pris la forme d’une bataille rangée, d’une lutte sans merci, majo­rité contre oppo­si­tion, que celle d’une ins­tance de déli­bé­ra­tion per­met­tant « d’unir mieux encore les Boliviens » (Morales, 2006).

La tour­nure bel­li­queuse prise par les évé­ne­ments est d’abord à mettre sur le compte des élites pos­sé­dantes des dépar­te­ments de la « Demi-Lune » (la partie orien­tale du pays qui concentre l’essentiel des réserves d’hydrocarbures et les grands domaines), déci­dées à tout mettre en œuvre pour faire bar­rage à un projet poli­tique qui les aurait obli­gées à par­ta­ger les richesses du sol et du sous-sol avec les popu­la­tions des Andes, comme d’ailleurs avec les groupes indiens autoch­tones ou les petits colons d’origine andine qui peuplent les basses terres (Le Bot, 2009). Battue à l’échelle natio­nale, c’est en appui à la reven­di­ca­tion d’autonomie de cette élite orien­tale, incar­née par les pré­fets et les « comi­tés civiques » de Santa Cruz et des autres dépar­te­ments orien­taux [12] que l’opposition poli­tique s’est réor­ga­ni­sée.

Forts d’une mino­rité de blo­cage au sein de l’Assemblée consti­tuante, où le texte doit être adopté à la majo­rité des deux tiers, les repré­sen­tants des partis conser­va­teurs vont subor­don­ner l’évolution du pro­ces­sus consti­tuant à l’application des sta­tuts d’autonomie. Ces der­niers doivent leur per­mettre d’échapper aux mesures gou­ver­ne­men­tales qu’ils jugent contraires à leurs inté­rêts, telles que la déci­sion d’augmenter l’impôt sur les reve­nus que les dépar­te­ments tirent de l’extraction des hydro­car­bures en vue de finan­cer une pen­sion vieillesse uni­ver­selle (la Renta Dignidad), la « Loi sur la répar­ti­tion des terres » visant à redis­tri­buer les grandes pro­prié­tés non pro­duc­tives ou encore la recon­nais­sance de ter­ri­toires « indi­gènes, ori­gi­naires, pay­sans » auto­nomes au sein des dépar­te­ments dis­po­sant d’un droit prio­ri­taire sur leurs res­sources natu­relles.

Face à l’intransigeance du gou­ver­ne­ment (la « dic­ta­ture du gou­ver­ne­ment cen­tral »), la « mino­rité active » conser­va­trice opte pour la stra­té­gie de la ten­sion et déploie une offen­sive tous azi­muts : mani­fes­ta­tions monstres à Santa Cruz (lar­ge­ment finan­cées par les élites éco­no­miques de la région), boy­cott des tra­vaux de l’Assemblée par les par­le­men­taires de l’opposition, blo­cage des bâti­ments où siègent les consti­tuants pour empê­cher les déli­bé­ra­tions, tenue de réfé­ren­dums sur les auto­no­mies dépar­te­men­tales non recon­nus par la Cour élec­to­rale natio­nale, mise à sac des bâti­ments gou­ver­ne­men­taux par des groupes de choc proches des comi­tés civiques… et pas­sage à tabac des sup­por­ters sup­po­sés – « au faciès » – du MAS, dans une atmo­sphère char­gée de relents racistes anti-indiens.

La main­mise de l’opposition sur les prin­ci­paux médias du pays a consi­dé­ra­ble­ment ampli­fié la capa­cité de nui­sance des élites orien­tales, en sur­di­men­sion­nant le mécon­ten­te­ment popu­laire contre La Paz [13] , en dia­bo­li­sant cha­cune des ini­tia­tives d’un pré­sident accusé de dérives « auto­ri­taires » et en mon­tant en épingle toute rumeur sur des fraudes sup­po­sées lors des réfé­ren­dums révo­ca­toire (août 2008) et consti­tu­tion­nel (jan­vier 2009) lar­ge­ment favo­rables au MAS à l’échelle natio­nale.

Face à la stra­té­gie d’opposition à outrance des auto­ri­tés dépar­te­men­tales de la « Demi-Lune», le gou­ver­ne­ment du MAS va man­quer de cohé­rence et mul­ti­plier les erreurs stra­té­giques qui vont l’empêcher de briser le « match nul catas­tro­phique » (empate catas­tro­fico, une expres­sion du vice-pré­sident García Linera) qui para­lyse le sys­tème poli­tique boli­vien depuis plu­sieurs années. Son man­que­ment prin­ci­pal a cer­tai­ne­ment consisté à mécon­naître la lettre et l’esprit d’une série de dis­po­si­tions consti­tu­tion­nelles et de prin­cipes démo­cra­tiques élé­men­taires, au nom de la légi­ti­mité his­to­rique de son projet, afin d’imposer ses points de vue à la mino­rité réfrac­taire – en approu­vant en quelques heures la quasi-tota­lité des plus de 400 articles de la nou­velle Constitution sans per­mettre aux repré­sen­tants de l’opposition de s’exprimer ou en encou­ra­geant les « débor­de­ments spon­ta­nés » de ses propres troupes syn­di­cales.

Le recours à des formes extra­lé­gales de pres­sion et d’intimidation de l’adversaire en vue de modi­fier le rap­port de force en sa faveur a non seule­ment sapé les bases de l’autorité gou­ver­ne­men­tale, mais a éga­le­ment dis­cré­dité le projet de démo­cra­ti­sa­tion de la société porté par ce même gou­ver­ne­ment auprès d’une large frange de l’opinion publique. En défi­ni­tive, ce sont les ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques boli­viennes elles-mêmes, para­ly­sées ou ins­tru­men­ta­li­sées par l’un ou l’autre des camps en pré­sence, qui sont les véri­tables per­dantes de cette dyna­mique d’affrontements incon­trô­lée (Thede et de la Fuente, 2008).

A un autre niveau, le gou­ver­ne­ment a fait preuve de bien peu de sens stra­té­gique dans sa ges­tion des vel­léi­tés auto­no­mistes cru­ceñas. En effet, au lieu de concé­der au mou­ve­ment régio­na­liste des sta­tuts d’autonomie qui auraient répondu à cer­taines de leurs aspi­ra­tions tout en pré­ser­vant le cœur du projet du MAS [14] , ce qui aurait pu divi­ser et/​ou affai­blir un camp conser­va­teur plus hété­ro­gène qu’on ne le croit, Evo et son entou­rage se sont entê­tés à pré­sen­ter les ini­tia­tives des cou­rants auto­no­mistes comme des conspi­ra­tions séces­sion­nistes our­dies par des oli­gar­chies ne repré­sen­tant qu’elles-mêmes.

Or le sen­ti­ment régio­na­liste orien­tal est plus qu’un sépa­ra­tisme des riches, il repose sur une mémoire par­ta­gée d’une réa­lité his­to­rique indis­cu­table : le faible inté­rêt de l’Etat cen­tral pour le déve­lop­pe­ment des dépar­te­ments orien­taux (Do Alto, 2009). En condam­nant en bloc cette volonté auto­no­miste, le gou­ver­ne­ment a para­doxa­le­ment ren­forcé la légi­ti­mité des élites qui l’incarnent aux yeux de la popu­la­tion des dépar­te­ments orien­taux.

Entre mou­ve­men­tisme, clien­té­lisme et cen­tra­lisme

A la dif­fé­rence d’autres partis de gauche ou de centre-gauche au pou­voir en Amérique latine, le MAS ne s’est pas éman­cipé de sa base lorsqu’il est arrivé aux affaires. Le mou­ve­ment paysan et indi­gène a conti­nué à peser sur les prin­ci­pales déci­sions de « son » ins­tru­ment poli­tique, dans le cadre de consul­ta­tions régu­lières des ins­tances du MAS, comme à tra­vers les mobi­li­sa­tions. La déter­mi­na­tion dont a fait preuve le gou­ver­ne­ment boli­vien à l’heure d’affronter l’immense pres­sion déployée par les oppo­si­tions internes et externes sur des dos­siers tels que la natio­na­li­sa­tion des hydro­car­bures ou la répar­ti­tion des terres est sans conteste le résul­tat de cette rela­tion orga­nique qui le lie au mou­ve­ment popu­laire. Mais cette capa­cité d’influence des mou­ve­ments sociaux sur les faits et gestes de l’exécutif char­rie aussi son lot d’effets per­vers.

Pour bien com­prendre la nature ambi­guë du type de rela­tion qui pré­do­mine aujourd’hui entre le MAS au pou­voir et les orga­ni­sa­tions sociales, il est néces­saire de rompre avec une cer­taine image idéa­li­sée de ces der­nières. Comme Pablo Stefanoni le démontre bien dans cette livrai­son d’Alternatives Sud. [15], si dans la période de conver­gence des luttes contre les gou­ver­ne­ments néo­li­bé­raux de Gonzalo Sánchez de Lozasa et de Carlos Mesa, « un ensemble d’organisations syn­di­cales, indi­gènes et de quar­tiers se sont arti­cu­lées (…) autour d’objectifs com­muns à fort contenu uni­ver­sa­liste », et ont par­tiel­le­ment perdu leur carac­tère cor­po­ra­tiste, « il est cou­rant d’observer, une fois passé le climax des mobi­li­sa­tions, de forts replis cor­po­ra­tifs, une sorte de retour ‘à la nor­male’» de ces orga­ni­sa­tions repré­sen­ta­tives d’intérêts locaux ou sec­to­riels. On passe du « Le gaz est de tous les Boliviens » au « Où est notre part ?».

Le sen­ti­ment de (co-)propriété des sec­teurs sociaux à l’égard du MAS se double d’un sen­ti­ment de (co-)propriété, de type pré­ben­dier, à l’égard de l’appareil d’Etat aujourd’hui dominé par le parti. D’où la ten­dance, chez de nom­breux mili­tants à consi­dé­rer le MAS comme une nou­velle « agence d’emploi » devant per­mettre de décro­cher un poste au sein de l’administration publique. L’augmentation des reve­nus tirés des hydro­car­bures a radi­ca­lisé la com­pé­ti­tion entre orga­ni­sa­tions plus ou moins liées au MAS autour des res­sources publiques. Le cri­tère redis­tri­bu­tif étant lar­ge­ment déter­miné par la capa­cité de pres­sion sur le gou­ver­ne­ment, on assiste à une sur­en­chère mobi­li­sa­trice entre orga­ni­sa­tions qui amène cer­taines d’entre elles à en reve­nir aux mani­fes­ta­tions et aux bar­rages de rue pour voir leurs demandes par­ti­cu­lières satis­faites.

Comment gérer le bien public dans le sens de l’intérêt géné­ral face à la mobi­li­sa­tion per­ma­nente et poten­tiel­le­ment désta­bi­li­sante d’intérêts cor­po­ra­tistes ou locaux ? Qui plus est quand ces inté­rêts s’expriment au sein même du parti tenant les rênes du gou­ver­ne­ment ? Reconnaissons-le, le MAS n’a pas résisté à la solu­tion clien­té­liste, qui permet de satis­faire – pour un temps – l’appétit des groupes d’intérêt mobi­li­sés et de garan­tir (d’acheter ?) leur adhé­sion. Mais la suc­ces­sion de situa­tions de quasi-ingou­ver­na­bi­lité a éga­le­ment décidé Evo Morales à limi­ter le péri­mètre d’influence des mou­ve­ments sociaux au sein de son gou­ver­ne­ment. Une cen­tra­li­sa­tion des déci­sions sans doute néces­saire pour gagner en cohé­rence et en pré­vi­si­bi­lité.

Il n’en reste pas moins que le double mou­ve­ment de per­son­na­li­sa­tion du pou­voir (el evismo) et d’affaiblissement des ins­ti­tu­tions publiques boli­viennes ren­force le profil popu­liste du régime et hypo­thèque le pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion du sys­tème poli­tique boli­vien qu’il pré­tend incar­ner. Est-ce à dire que toute expé­rience de réfor­misme socio-éco­no­mique radi­cal soit incom­pa­tible avec l’approfondissement de la démo­cra­tie en Amérique latine ? Peut-être, mais en Bolivie comme ailleurs, la dégra­da­tion des condi­tions d’exercice du pou­voir démo­cra­tique a autant, si pas davan­tage, à voir avec la gué­rilla ins­ti­tu­tion­nelle et média­tique menée par des classes pos­sé­dantes mino­ri­sées poli­ti­que­ment, qu’avec les limites des gou­ver­ne­ments man­da­tés par les majo­ri­tés pour s’attaquer aux inéga­li­tés his­to­riques des socié­tés lati­nos.

Bibliographie
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• Thede N. et de la Fuente M. (2008), « Bolivie – Chronique d’un affron­te­ment annoncé», Chronique des Amériques, n°15, sep­tembre.

* François Polet .Sociologue, Université de Louvain-La-Neuve (Belgique). Chargé de rédac­tion, recherche et for­ma­tion au CETRI. Coordonne les publi­ca­tions Etat des Résistances dans le Sud. Cet article fait partie du numéro de la revue XVI -2009/3, de la revue du CETRI, titré La Bolivie d’Evo. Démocratique, india­niste et socia­liste ?

1. La Révolution natio­nale de 1952, pre­mière irrup­tion des classes popu­laires sur la scène poli­tique boli­vienne, a accou­ché de trois réformes qui ont mis un terme au règne sans par­tage des oli­gar­chies : la réforme agraire, la natio­na­li­sa­tion des mines et le suf­frage uni­ver­sel.
2. Immense ville-ban­lieue de l’altiplano qui sur­plombe la capi­tale La Paz.
3. . Le kata­risme, en réfé­rence au leader indien Tupak Katari, chef de la der­nière grande rébel­lion anti­co­lo­niale à la fin du 18e siècle, est un cou­rant syn­di­cal iden­ti­taire qui émerge dans les années 1970 en réac­tion aux poli­tiques assi­mi­la­tion­nistes de la République. Pour les kata­ristes, la majo­rité de la société pay­sanne souffre non seule­ment d’une oppres­sion de classe, jus­te­ment dénon­cée par les mou­ve­ments ouvriers et pay­sans de gauche, mais aussi d’une oppres­sion eth­nique. Le kata­risme devien­dra hégé­mo­nique au sein du syn­di­ca­lisme paysan avant de décli­ner au début des années 1980, paral­lè­le­ment au syn­di­ca­lisme ouvrier auquel il a lié son destin.
4. Nom d’une auto­rité tra­di­tion­nelle dans les com­mu­nau­tés ayma­ras.
5. La popu­la­tion indi­gène de la partie orien­tale du pays (les « basses terres») est com­po­sée d’une tren­taine de groupes eth­niques de faible dimen­sion démo­gra­phique. A la dif­fé­rence des eth­nies aymara et que­chua des Andes, elles sont en mino­rité sur leur propre ter­ri­toire. A noter que cette popu­la­tion a connu un pro­ces­sus de mobi­li­sa­tion dis­tinct des indiens des Andes – ces der­niers se sont orga­ni­sés à tra­vers le syn­di­ca­lisme paysan dès les années 1950 (le kata­risme) tandis que celle-là a « émergé » dans les années 1980 grâce à des sou­tiens « externes » (ONG inter­na­tio­nales, sec­teurs ecclé­sias­tiques, etc.). Les deux mou­ve­ments ont opéré un rap­pro­che­ment en 1990 en dépit de leurs diver­gences sur une série de thèmes, à com­men­cer par celui de la décen­tra­li­sa­tion, perçu comme une menace par le syn­di­ca­lisme andin, mais comme une oppor­tu­nité pour les petites eth­nies des basses terres.
6. Allocation de 20 euros par enfant sco­la­risé.
7. Un esprit de com­pro­mis qui résulte d’une part des pres­sions exer­cées par les pays « amis » (Brésil et Argentine) d’où sont ori­gi­naires cer­taines des mul­ti­na­tio­nales, d’autre part de la conscience, dans le chef des négo­cia­teurs boli­viens, de la dépen­dance vis-à-vis de l’investissement et du savoir-faire étran­gers pour l’exploration et l’exploitation de nou­veaux champs.
8. Les reve­nus de l’Etat sont passés de près de 600 mil­lions de dol­lars en 2005 à un peu plus de 1 mil­liard 900 mil­lions de dol­lars en 2007. Une bonne partie de cette aug­men­ta­tion est cepen­dant due au ren­ché­ris­se­ment du gaz et du pétrole sur le marché inter­na­tio­nal.
9. En 2006, les hydro­car­bures repré­sen­taient 49% des expor­ta­tions et les mines 19%.
10. Pour Evo Morales, le lithium devra être indus­tria­lisé sur le sol boli­vien et son exploi­ta­tion sera stric­te­ment contrô­lée par l’Etat boli­vien, avec pour objec­tif de fabri­quer les bat­te­ries, voire les voi­tures élec­triques elles-mêmes, en Bolivie. C’est dans cette pers­pec­tive que le gou­ver­ne­ment a investi 6 mil­lions de dol­lars dans une usine pilote à Rio Grande, sur les bords du désert salé d’Uyuni, bien qu’il soit conscient que le déve­lop­pe­ment du projet dépend des inves­tis­se­ments et de la tech­no­lo­gie des grands groupes étran­gers (Perrin, 2009).
11. Reconnaissance des langues indi­gènes, recon­nais­sance des droits des nations et peuples indi­gènes à l’exercice de leur propre sys­tème poli­tique, juri­dique et éco­no­mique, éta­blis­se­ment de Territoires indi­gènes ori­gi­naires pay­sans dotés de com­pé­tences en termes de défi­ni­tion de forme propre de déve­lop­pe­ment, d’administration de la jus­tice indi­gène, de ges­tion des res­sources natu­relles, etc.
12. Les dépar­te­ments orien­taux sont ceux de Santa Cruz, Beni, Pando et Tarija. Ensemble ils repré­sentent 36% de la popu­la­tion boli­vienne pour 45% du PIB. Notons que les grandes villes des dépar­te­ments de Cochabamba et de Chuquisaca pré­sentent elles aussi des ten­dances pro-auto­no­mie.
13. Or les résul­tats du réfé­ren­dum révo­ca­toire d’août 2008 montrent que la popu­la­rité d’Evo Morales, indis­cu­table à l’échelle natio­nale (67,4% des votes !), est aussi rela­ti­ve­ment forte dans les dépar­te­ments de l’Orient majo­ri­tai­re­ment favo­rables aux sta­tuts d’autonomie et oppo­sés à la nou­velle Constitution (il obtient 52,5% dans le Pando, 49,8% à Tarija, 43,7% dans le Beni et 40,7% à Santa Cruz).
14. D’autant que plu­sieurs exa­mens minu­tieux des quatre sta­tuts d’autonomie dépar­te­men­taux (qui dif­fèrent for­te­ment en termes de com­pé­tences récla­mées, soit dit au pas­sage) en viennent à la conclu­sion qu’ils pour­raient pour l’essentiel être rendus com­pa­tibles avec le projet de nou­velle Constitution (Thede et de la Fuente, 2008).
15. Lire dans la même revue l’article «‘Indianisation’ du natio­na­lisme ou refon­da­tion per­ma­nente de la Bolivie » (résumé sur le site du CETRI)

Les opi­nions expri­mées et les argu­ments avan­cés dans cet article demeurent l’entière res­pon­sa­bi­lité de l’auteur et ne reflètent pas néces­sai­re­ment ceux du CETRI.

(17 décembre 2009)

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