Les groupes populaires face à l’État

La bataille des 15 dollars de l’heure L’expérience du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants

Résistances

Par , Mis en ligne le 15 mars 2019

Depuis 2012, les cam­pagnes pour la hausse du salaire mini­mum à 15 dol­lars de l’heure se mul­ti­plient à tra­vers les États-Unis et le Canada. Au Québec, plu­sieurs orga­ni­sa­tions s’y sont impli­quées, dont le Centre des tra­vailleurs et tra­vailleuses immi­grants. Les dyna­miques ont évolué depuis. Cet article exa­mine les défis sou­le­vés par ces cam­pagnes ainsi que les pers­pec­tives qui s’ouvrent à partir des inter­ven­tions dans les régions de Montréal et du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

États des lieux

Le Centre des tra­vailleurs et tra­vailleuses immi­grants (CTI) a tou­jours reven­di­qué un salaire décent. Cette demande consti­tue l’une des cinq reven­di­ca­tions pro­po­sées à la Coalition contre le tra­vail pré­caire que le Centre a mise sur pied. Mais la coa­li­tion a décidé de mettre de l’avant le salaire décent, et ce, pour deux rai­sons : son carac­tère rela­ti­ve­ment uni­ver­sel ainsi que le succès des cam­pagnes pour les 15 dol­lars ($) aux États-Unis et en Ontario. Autrement dit, la hausse du salaire mini­mum, plus que les autres reven­di­ca­tions, concerne un large seg­ment de la popu­la­tion, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs de dif­fé­rents sec­teurs, syn­di­qués ou non, sans égard à leur statut d’immigration. En octobre 2015, la Coalition contre le tra­vail pré­caire lance donc la cam­pagne 15 et jus­tice, et au début de 2017, le CTI se joint à la cam­pagne régio­nale pour les 15 $ au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Dans cette région, il faut tenir compte de cer­taines par­ti­cu­la­ri­tés, dont les grandes dis­tances qui rendent la mobi­li­sa­tion plus ardue et de la volonté de donner un ton plus local aux argu­ments afin de sen­si­bi­li­ser la popu­la­tion et de la mobi­li­ser.

En plus de vou­loir amener le gou­ver­ne­ment à aug­men­ter le salaire mini­mum à 15 $ de l’heure, nous avions deux autres objec­tifs : aider l’organisation des tra­vailleuses et des tra­vailleurs (im) migrants afin d’améliorer leur situa­tion, et construire une alliance la plus large pos­sible.

Le pre­mier objec­tif consti­tue un des prin­cipes fon­da­teurs du CTI ; il est donc inté­gré à toutes ses acti­vi­tés. Le deuxième est incon­tour­nable pour une orga­ni­sa­tion fai­sant partie des mou­ve­ments sociaux. Plusieurs fac­teurs sous-tendent cet objec­tif, dont l’accès à des res­sources, humaines et finan­cières entre autres, ainsi que la néces­sité de faire appel à un grand nombre de per­sonnes pour exer­cer une pres­sion auprès du gou­ver­ne­ment et obte­nir les chan­ge­ments reven­di­qués. Toutefois, si le CTI n’en est pas à sa pre­mière cam­pagne, celle-ci consti­tue une nou­velle expé­rience, car la Coalition joue un rôle cen­tral au sein d’une struc­ture qui a pris de l’ampleur.

Dans l’ensemble, les cam­pagnes actuelles sont loin d’avoir satis­fait les attentes. Le salaire mini­mum du Québec s’établit à 12 $ l’heure depuis le 1er mai 2018, loin de l’Alberta, de l’Ontario et de la Colombie-Britannique, qui ont adopté des mesures pour atteindre 15 $. Sur le plan orga­ni­sa­tion­nel, le CTI a réussi à former une impor­tante alliance, bien que la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleuses et tra­vailleurs (im) migrants demeure faible.

Le défi de la convergence et de la mobilisation

Le CTI a investi des res­sources afin de conclure des alliances ; il a contacté des groupes com­mu­nau­taires, syn­di­caux, poli­tiques et étu­diants dès le début de la cam­pagne 15 et jus­tice. Le mou­ve­ment prend de l’ampleur jusqu’en octobre 2016 : de nom­breuses orga­ni­sa­tions prennent posi­tion en faveur des 15 $ ; le nombre de délé­gué-e-s pré­sents aux réunions régu­lières orga­ni­sées par le CTI s’accroît au fil du temps. L’envergure de l’alliance bous­cule les habi­tudes du CTI et exige beau­coup d’efforts pour que les groupes s’approprient les actions com­munes dans le res­pect de la diver­sité des approches. Parallèlement à cela, plu­sieurs orga­ni­sa­tions com­mencent leur propre cam­pagne, de sorte qu’il n’y a tou­jours pas de coa­li­tion natio­nale qui regroupe tout le monde. Il y a une frac­ture entre les régions ; ainsi, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, la mobi­li­sa­tion est plus ardue. La situa­tion des per­sonnes tou­chées par la hausse deman­dée n’est pas la même qu’à Montréal. Par ailleurs, la ques­tion de la place qu’une orga­ni­sa­tion mont­réa­laise peut prendre parmi les orga­nismes régio­naux se pose. Aujourd’hui, quatre « blocs » orga­nisent la lutte qué­bé­coise pour les 15 $ : 15 $ main­te­nant, Minimum 155-10-15 et 15 plus, sans comp­ter d’autres groupes qui ne sont pas affi­liés à l’une ou l’autre de ces coa­li­tions. Cependant, une struc­ture col­la­bo­ra­tive rap­proche les dif­fé­rents blocs : Les cam­pagnes unies pour le 15 $.

Cette plu­ra­lité des regrou­pe­ments carac­té­rise la lutte au Québec et la dif­fé­ren­cie de celle des autres pro­vinces cana­diennes. L’organisation d’actions com­munes exige de longues démarches de concer­ta­tion. Or, ce ne sont pas néces­sai­re­ment de grandes actions uni­fiées, mais de petites acti­vi­tés dis­per­sées qui ont fait avan­cer la cam­pagne aux États-Unis et au Canada, par­ti­cu­liè­re­ment en Ontario. En d’autres termes, l’organisation en réseau subit deux pres­sions : celle de per­sonnes ou de groupes non affi­liés à l’un des blocs, sou­vent réti­cents à s’engager davan­tage, et celle du manque de res­sources du regrou­pe­ment Les cam­pagnes unies pour le 15 $ pour sou­te­nir des ini­tia­tives auto­nomes et locales. Ce sont là des dilemmes pour l’organisation en réseau.

Par ailleurs, la prise de posi­tion ne se tra­duit pas néces­sai­re­ment par une par­ti­ci­pa­tion active. Ainsi, les orga­nismes membres n’abandonnent pas leurs propres pré­oc­cu­pa­tions et la lutte pour les 15 $ est sou­vent repous­sée dans l’ordre des prio­ri­tés. Sil n’y a pas une volonté ferme et clai­re­ment expri­mée de leurs membres, les orga­ni­sa­tions limitent la mobi­li­sa­tion. En réa­lité, la majo­rité des membres des syn­di­cats sont payés plus de 15 $ de l’heure. Les étu­diantes et les étu­diants pensent sou­vent que leur salaire, après leurs études, sera supé­rieur à 15 $. Au sein des orga­nismes de lutte contre la pau­vreté, des per­sonnes non sala­riées mais pres­ta­taires de pen­sion ou d’aide ne voient pas vrai­ment l’intérêt d’une hausse du salaire mini­mum. Pourtant l’articulation de la reven­di­ca­tion des 15 $ à d’autres pré­oc­cu­pa­tions sociales est incon­tour­nable si on veut faire de la hausse du salaire mini­mum un enjeu social vivant auprès de groupes diver­si­fiés et bâtir un rap­port de force favo­rable.

Le CTI a déclen­ché la lutte fort de l’appui de ses membres tra­vailleuses et tra­vailleurs pré­caires et (im) migrants. Il a mobi­lisé ses tac­tiques habi­tuelles en vue de rejoindre et d’organiser la popu­la­tion cible : dis­tri­bu­tion de tracts près de milieux de tra­vail, recours aux réseaux per­son­nels et orga­ni­sa­tion­nels. Étant donné que 90 % des tra­vailleuses et tra­vailleurs rému­né­rés au salaire mini­mum ne sont pas syn­di­qués, cette approche nous est appa­rue cru­ciale. Aux États-Unis, la par­ti­ci­pa­tion active des tra­vailleuses et tra­vailleurs pré­caires et non syn­di­qués à ces cam­pagnes a ampli­fié le mou­ve­ment. La réac­tion géné­rale de ces tra­vailleuses et tra­vailleurs a aussi été favo­rable à notre cam­pagne. Toutefois, la par­ti­ci­pa­tion active n’est pas garan­tie : les fac­teurs habi­tuels, comme la peur de repré­sailles, un emploi du temps irré­gu­lier, une sur­charge de tra­vail, limitent la mobi­li­sa­tion à l’appui passif.

La créa­tion de comi­tés de quar­tier à Montréal en 2017 s’avéra une nou­velle forme de pro­ces­sus orga­ni­sa­tion­nel[1]. Traditionnellement, le CTI se concentre sur les lieux de tra­vail en vue de ren­con­trer les tra­vailleuses et les tra­vailleurs. L’idée est alors venue que des comi­tés de quar­tier pou­vaient tenter de s’appuyer sur des rési­dentes et des rési­dents. Le CTI est inter­venu dans deux quar­tiers, Côte-des-Neiges et Parc-Extension, où se trouve l’une des plus grandes concen­tra­tions de tra­vailleuses et tra­vailleurs pauvres de la région métro­po­li­taine. Les per­sonnes pré­sentes dans les comi­tés expriment des inté­rêts divers qui ne se restreignent pas au salaire ou aux condi­tions de tra­vail. Ces comi­tés de quar­tier créés par le CTI et ceux mis sur pied par d’autres groupes ont apporté une nou­velle dyna­mique à la cam­pagne. Toutefois, la mobi­li­sa­tion com­porte aussi des limites. Pour le Centre, l’engagement auprès des comi­tés de quar­tier consti­tue une charge sup­plé­men­taire. De plus, chaque comité connaît des dif­fi­cul­tés orga­ni­sa­tion­nelles et souffre de la rareté des res­sources.

Aller plus loin

L’engagement du CTI dans la lutte pour les 15 $ com­porte des défis par­ti­cu­liers dans un contexte où le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois rejette les reven­di­ca­tions malgré les efforts enga­gés. Des ques­tions s’imposent alors : est-ce une lutte tou­jours pos­sible pour une petite orga­ni­sa­tion comme le CTI ? Si oui, quelles stra­té­gies conviennent à une lutte de longue haleine ?

En 2018, nous sommes en période élec­to­rale et l’ambiance poli­tique ne semble pas favo­rable à notre reven­di­ca­tion. Il serait uto­pique d’espérer gagner sans une mobi­li­sa­tion mas­sive, comme celle qui a eu lieu en Alberta. Pourtant, l’augmentation du salaire mini­mum à 15 $ l’heure dans trois pro­vinces cana­diennes exer­ce­rait une pres­sion. D’ailleurs, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois a fait un pas en annon­çant une aug­men­ta­tion du salaire mini­mum qui dépasse le taux annoncé en 2017, sans tou­te­fois atteindre 15 $. Le CTI inter­prète ce fait comme une inci­ta­tion à pour­suivre la lutte et à aug­men­ter la pres­sion popu­laire sur les élu-e-s.

Il faut accroître la mobi­li­sa­tion, rendre les cam­pagnes plus inclu­sives et y ajou­ter des enjeux variés rele­vant, notam­ment, des carac­té­ris­tiques régio­nales. Aux États-Unis, la reven­di­ca­tion des 15 $ se com­bine sou­vent à d’autres, dont l’accès à la syn­di­ca­li­sa­tion. En Ontario, la cam­pagne englo­bait, sous la ban­nière Fairness[2], plu­sieurs reven­di­ca­tions rele­vant du droit du tra­vail. Il faut arti­cu­ler l’enjeu du salaire mini­mum à ceux de la pré­ca­rité et de la pau­vreté, selon le contexte, et ouvrir des espaces de par­ti­ci­pa­tion à des per­sonnes de dif­fé­rents milieux et à des groupes de taille ou d’orientation poli­tique variées. Il faut pro­po­ser dif­fé­rents types de par­ti­ci­pa­tion afin de dépas­ser les limites de l’organisation en réseau et du par­tage des res­sources.

Il faut conce­voir des argu­ments inté­gra­teurs adap­tés aux besoins de divers milieux et les par­ta­ger avec les mili­tantes et les mili­tants. Il faut aussi une struc­ture d’appui mutuel qui ren­force la soli­da­rité au moyen d’actions concrètes. Dans le contexte de la plu­ra­lité des cam­pagnes, il n’est pas facile d’adopter des reven­di­ca­tions com­munes. Il semble plus por­teur d’encourager l’articulation des 15 $ à d’autres enjeux, chez divers groupes, et d’installer un méca­nisme d’organisation d’actions conjointes sur la base de l’appui aux 15 $. Enfin, la sta­bi­li­sa­tion de la struc­ture de col­la­bo­ra­tion est éga­le­ment essen­tielle à la pro­mo­tion d’activités décen­tra­li­sées et auto­nomes.

Beaucoup de travail en vue

L’ensemble de ces tâches dépasse la capa­cité du CTI et une répar­ti­tion judi­cieuse des res­sources s’impose. Dans la mesure où les tra­vailleuses et les tra­vailleurs (im) migrants et pré­caires prio­risent une aug­men­ta­tion sub­stan­tielle du salaire mini­mum, le CTI se doit de par­ti­ci­per à cette lutte. Le CTI doit se concen­trer sur ses acti­vi­tés prio­ri­taires tout en y inté­grant la reven­di­ca­tion des 15 $. De plus, le CTI détient cer­tains atouts et peut jouer un rôle de média­teur au sein de ces cam­pagnes : il repré­sente des tra­vailleuses et tra­vailleurs pré­caires et mar­gi­na­li­sés, les pre­mières et pre­miers concer­nés par cette lutte ; sa sou­plesse orga­ni­sa­tion­nelle faci­lite la col­la­bo­ra­tion avec divers groupes. Bref, la lutte pour les15 $ reste incon­tour­nable tant pour les tra­vailleuses et tra­vailleurs que pour le CTI. Il ne fait pas de doute que le Centre, malgré les obs­tacles, conti­nuera de par­ti­ci­per à cette longue lutte.

Cheolki Yoon et Jorge Frozzini, Militants du Centre des travailleuses et travailleurs immigrants

Notes

  1. Cette stra­té­gie se limite à Montréal pour le moment. Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, on a tou­jours l’intention d’organiser des actions locales à visée régio­nale selon le plan de mobi­li­sa­tion adopté au début de 2018. Par ailleurs, la stra­té­gie des comi­tés de quar­tier pour­rait être utile à un moment donné dans cette région.
  2. En Ontario, le salaire mini­mum de 15 $ fait partie de la Loi pour l’équité (fair­ness) en milieu de tra­vail et de meilleurs emplois qui pré­voit d’autres mesures pour faci­li­ter la vie des employé-e-s, notam­ment sur le plan des congés de mala­die. (NdR)


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