La « révolution Harper » repose sur des bases fragiles

Par Mis en ligne le 24 mai 2011

Une ana­lyse plus fine des résul­tats de l’élection du 2 mai der­nier dans le Canada anglais révèle un dépla­ce­ment très léger en faveur du Parti Conservateur de Stephen Harper, à peine plus de 2 % des votes, concen­trés par ailleurs sur les élec­teurs mas­cu­lins blancs. C’est le même phé­no­mène qui pro­fite au Parti Républicain aux États-Unis.

Une cam­pagne « stra­té­gique »

La vic­toire de Harper s’explique alors par deux prin­ci­pales rai­sons. Les partis d’opposition, essen­tiel­le­ment le PLC et le NPD, se sont par­ta­gés les mêmes votes « anti-Harper ». La deuxième raison, moins connue, est la stra­té­gie très ciblée qu’a uti­lisé le PC dans cer­tains comtés sys­té­ma­ti­que­ment sélec­tion­nés, notam­ment dans la ban­lieue de Toronto. Les stra­tèges de Harper ont bien joué leur jeu, ont évité une cam­pagne épar­pillée, pour se concen­trer là où des gains pou­vaient être mar­qués. Et ça a marché ! On se sou­vient que Carl Rove, le génial Machiavel der­rière George W. Bush, avait fait la même chose. Dans ce monde de mani­pu­la­teurs pour­ris, on ne fait pas des élec­tions pour la gloire ou le débat poli­tique, mais pour une seule chose : gagner.

Harper doit foncer

Tout cela mène à la fois aux forces et aux fai­blesses de Harper et de son projet révo­lu­tion­naire. Harper a une stra­té­gie dont l’objectif est une restruc­tu­ra­tion en pro­fon­deur de l’État cana­dien, dans un contexte où il repré­sente moins de 30% de l’électorat. Aussi, il est impé­ra­tif pour lui de détruire le sys­tème poli­tique tel qu’on l’a connu à date. Ce qui implique bien sûr de sup­pri­mer le finan­ce­ment public des partis, d’affaiblir consi­dé­ra­ble­ment la fonc­tion publique et les médias publics (SRC-CBC), et de miner les ins­ti­tu­tions, à com­men­cer par le sys­tème judi­ciaire (dont l’un des enjeux est la nomi­na­tion de nou­veaux juges à la cour suprême). Ce « blitz­krieg » doit être fait sans état d’âme, et le plus rapi­de­ment pos­sible, pen­dant que les adver­saires sont encore désar­çon­nés. Certes, dans une démo­cra­tie dite libé­rale, on ne peut pas exac­te­ment ce qu’on veut. Il y a donc de mul­tiples déra­pages pos­sibles. Comme la majo­rité de la popu­la­tion est contre ce projet révo­lu­tion­naire de droite, la pre­mière erreur risque de coûter cher. Cela pour­rait arri­ver de plu­sieurs manières, par exemple s’il y a un rebond de la crise aux États-Unis et de ses impacts sur l’économie cana­dienne, une pos­si­bi­lité fort envi­sa­geable (rien n’a changé à Wall Street). Une confron­ta­tion avec les pro­vinces, y com­pris le Québec, pour­rait aussi lui coûter cher. Bref, la guerre de posi­tion sera longue et dif­fi­cile.

Les trois « antis » du Québec

Au Québec comme tout le monde le sait, on a voté NPD. Il s’avère que ce vote a été motivé par trois refus : le refus de Harper, le refus du PLC et le refus du Bloc. Ce sont ces trois « antis » qui ont conduit des mil­liers d’électeurs, à droite comme à gauche, natio­na­listes ou fédé­ra­listes, à voter NDP. Le refus de Harper est le plus facile à com­prendre et repro­duit ce qui s’est passé avant. Le vote anti-PLQ a éga­le­ment ses racines, dans la « ges­tion » des com­man­dites et l’hostilité au natio­na­lisme qué­bé­cois. Quant au vote anti Bloc, il est nou­veau, résul­tat d’un scep­ti­cisme géné­ra­lisé quant à l’efficacité d’une oppo­si­tion natio­na­liste à Ottawa. Traditionnellement, le Bloc a été le répon­dant à Ottawa du PQ à Québec, autour du projet de sou­ve­rai­neté d’une part, et de la défense des inté­rêts du Québec d’autre part. Or il s’avère que sur un plan comme sur l’autre, la vali­dité de cette approche n’est plus évi­dente, même pour ceux et celles qui sont sou­ve­rai­nistes. De tout cela, le NPD a pro­fité sans trop d’efforts, sans pro­po­ser rien de clair, sans faire cam­pagne au-delà des per­for­mances de Jack et de Mulcair, sans base orga­ni­sée non plus.

Les défis du NPD

Cette situa­tion est por­teuse d’ambigüités qui vont reve­nir rapi­de­ment sur l’agenda du NPD. Le pro­blème est qu’il ne s’agit pas de trou­ver sim­ple­ment quelque chose d’ « intel­li­gent » à dire, mais d’arbitrer deux réa­li­tés dif­fé­rentes, celle du Québec et celle du Canada anglais. En prin­cipe, la sen­si­bi­lité de « gauche » du Québec pour­rait se com­bi­ner à celle du Canada anglais. Mais en réa­lité, cet « idéal » ne s’est jamais concré­tisé. Au Québec, la jus­tice sociale va de pair avec l’affirmation de l’identité qué­bé­coise, contre un État cana­dien construit sur l’oppression natio­nale. Au Canada anglais, l’identité qué­bé­coise est perçue, même parmi les sec­teurs pro­gres­sistes (à part une petite mino­rité très à gauche) comme inac­cep­table ou pire encore, comme quelque chose d’antinomique avec la jus­tice sociale. On pourra dire qu’il s’agit de « construits », de réfé­rents sym­bo­liques, mais nier leur impor­tance nous ferait retom­ber dans l’économicisme pri­mi­tif de tant de mou­ve­ments de gauche (qué­bé­cois et cana­diens) qui rêvaient de réa­li­ser l’ « unité de la classe ouvrière pan­ca­na­dienne ».

Rêver et résis­ter

En tout cas, une telle conver­gence pour­rait se réa­li­ser si et seule­ment si surgit d’un véri­table « trem­ble­ment de terre » poli­tique au Canada anglais. Le projet devien­drait alors la sup­pres­sion de cet État cana­dien, tel qu’il a été à date, et de la construc­tion, d’égal à égal (avec le peuple qué­bé­cois et les peuples autoch­tones) d’une nou­velle alliance. On a le droit (peut-être même le devoir de) rêver, mais on ne peut rete­nir son souffle pour cela. En atten­dant, il y a tout un boulot à faire, en com­men­çant par recons­truire un rap­port de forces avec la droite révo­lu­tion­naire qui vient de cap­tu­rer l’État fédé­ral. Cela ne sera pas simple.

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