La « révolution Harper » repose sur des bases fragiles

Une analyse plus fine des résultats de l’élection du 2 mai dernier dans le Canada anglais révèle un déplacement très léger en faveur du Parti Conservateur de Stephen Harper, à peine plus de 2 % des votes, concentrés par ailleurs sur les électeurs masculins blancs. C’est le même phénomène qui profite au Parti Républicain aux États-Unis.

 

Une campagne « stratégique »

 

La victoire de Harper s’explique alors par deux principales raisons. Les partis d’opposition, essentiellement le PLC et le NPD, se sont partagés les mêmes votes « anti-Harper ». La deuxième raison, moins connue, est la stratégie très ciblée qu’a utilisé le PC dans certains comtés systématiquement sélectionnés, notamment dans la banlieue de Toronto. Les stratèges de Harper ont bien joué leur jeu, ont évité une campagne éparpillée, pour se concentrer là où des gains pouvaient être marqués. Et ça a marché ! On se souvient que Carl Rove, le génial Machiavel derrière George W. Bush, avait fait la même chose. Dans ce monde de manipulateurs pourris, on ne fait pas des élections pour la gloire ou le débat politique, mais pour une seule chose : gagner.

 

Harper doit foncer

 

Tout cela mène à la fois aux forces et aux faiblesses de Harper et de son projet révolutionnaire. Harper a une stratégie dont l’objectif est une restructuration en profondeur de l’État canadien, dans un contexte où il représente moins de 30% de l’électorat. Aussi, il est impératif pour lui de détruire le système politique tel qu’on l’a connu à date. Ce qui implique bien sûr de supprimer le financement public des partis, d’affaiblir considérablement la fonction publique et les médias publics (SRC-CBC), et de miner les institutions, à commencer par le système judiciaire (dont l’un des enjeux est la nomination de nouveaux juges à la cour suprême). Ce « blitzkrieg » doit être fait sans état d’âme, et le plus rapidement possible, pendant que les adversaires sont encore désarçonnés. Certes, dans une démocratie dite libérale, on ne peut pas exactement ce qu’on veut. Il y a donc de multiples dérapages possibles. Comme la majorité de la population est contre ce projet révolutionnaire de droite, la première erreur risque de coûter cher. Cela pourrait arriver de plusieurs manières, par exemple s’il y a un rebond de la crise aux États-Unis et de ses impacts sur l’économie canadienne, une possibilité fort envisageable (rien n’a changé à Wall Street). Une confrontation avec les provinces, y compris le Québec, pourrait aussi lui coûter cher. Bref, la guerre de position sera longue et difficile.

 

Les trois « antis » du Québec

 

Au Québec comme tout le monde le sait, on a voté NPD. Il s’avère que ce vote a été motivé par trois refus : le refus de Harper, le refus du PLC et le refus du Bloc. Ce sont ces trois « antis » qui ont conduit des milliers d’électeurs, à droite comme à gauche, nationalistes ou fédéralistes, à voter NDP. Le refus de Harper est le plus facile à comprendre et reproduit ce qui s’est passé avant. Le vote anti-PLQ a également ses racines, dans la « gestion » des commandites et l’hostilité au nationalisme québécois.  Quant au vote anti Bloc, il est nouveau, résultat d’un scepticisme généralisé quant à l’efficacité d’une opposition nationaliste à Ottawa. Traditionnellement, le Bloc a été le répondant à Ottawa du PQ à Québec, autour du projet de souveraineté d’une part, et de la défense des intérêts du Québec d’autre part. Or il s’avère que sur un plan comme sur l’autre, la validité de cette approche n’est plus évidente, même pour ceux et celles qui sont souverainistes.  De tout cela, le NPD a profité sans trop d’efforts, sans proposer rien de clair, sans faire campagne au-delà des performances de Jack et de Mulcair, sans base organisée non plus.

 

Les défis du NPD

 

Cette situation est porteuse d’ambigüités qui vont revenir rapidement sur l’agenda du NPD. Le problème est qu’il ne s’agit pas de trouver simplement quelque chose d’ « intelligent » à dire, mais d’arbitrer deux réalités différentes, celle du Québec et celle du Canada anglais. En principe, la sensibilité de « gauche » du Québec pourrait se combiner à celle du Canada anglais. Mais en réalité, cet « idéal » ne s’est jamais concrétisé. Au Québec, la justice sociale va de pair avec l’affirmation de l’identité québécoise, contre un État canadien construit sur l’oppression nationale. Au Canada anglais, l’identité québécoise est perçue, même parmi les secteurs progressistes (à part une petite minorité très à gauche) comme inacceptable ou pire encore, comme quelque chose d’antinomique avec la justice sociale. On pourra dire qu’il s’agit de « construits », de référents symboliques, mais nier leur importance nous ferait retomber dans l’économicisme primitif de tant de mouvements de gauche (québécois et canadiens) qui rêvaient de réaliser  l’ « unité de la classe ouvrière pancanadienne ».

 

Rêver et résister

 

En tout cas, une telle convergence pourrait se réaliser si et seulement si surgit d’un véritable « tremblement de terre » politique au Canada anglais. Le projet deviendrait alors la suppression de cet État canadien, tel qu’il a été à date, et de la construction, d’égal à égal (avec le peuple québécois et les peuples autochtones) d’une nouvelle alliance. On a le droit (peut-être même le devoir de) rêver, mais on ne peut retenir son souffle pour cela. En attendant, il y a tout un boulot à faire, en commençant par reconstruire un rapport de forces avec la droite révolutionnaire qui vient de capturer l’État fédéral. Cela ne sera pas simple.