L’overclass et son imaginaire : entrevue avec Jacques Mascotto

Mis en ligne le 15 décembre 2007

Relations : Le néo­li­bé­ra­lisme tel que mis en place aux États-Unis à tra­vers ses grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales a pro­duit une nou­velle classe de riches que vous appe­lez l’over­class. Qu’entendez-vous par là ?

Jacques Mascotto : Le génie du néo­li­bé­ra­lisme aux États-Unis a été d’élargir, en une tren­taine d’années, la base sociale du bloc diri­geant – et donc son pou­voir – grâce à de fortes rému­né­ra­tions, trans­for­mant les mana­gers en quasi pro­prié­taires du capi­tal. Pour ce faire, une de ses inven­tions a été d’accroître l’éventail des reve­nus des mana­gers : à la fois en salaire, en stock options, en divi­dendes, en rede­vances, en gains de capi­taux, etc. Les grandes familles de pro­prié­taires, telles les Rockfeller, Ford et C ie, et les hauts diri­geants d’entreprises, qui com­po­saient à peine 2 % de la popu­la­tion, ont réussi à s’adjoindre ainsi près de 10 % de la popu­la­tion, ce qui est énorme.

Ce bloc diri­geant élargi, c’est ce qu’on appelle l’over­class. Il com­prend, outre ces héri­tiers des grandes familles et ces hauts diri­geants, les classes sala­riées supé­rieures exer­çant une fonc­tion diri­geante au sens large – avo­cats, experts, consul­tants, édi­to­ria­listes, etc. – gagnant entre 80 000 $ et 200 000 $ en moyenne par année et for­mant la constel­la­tion savoir-pou­voir-contrôle. Jamais dans l’histoire du capi­ta­lisme un bloc diri­geant n’a eu autant de cohé­sion sociale par ses reve­nus, son statut social et son ima­gi­naire de la puis­sance. Il est apte à isoler, à fil­trer et à repous­ser les mobi­li­sa­tions sociales.

L’over­class, ce n’est pas une classe nou­velle par rap­port à une ancienne, c’est plutôt l’ancienne classe capi­ta­liste qui s’est trans­for­mée, pous­sant au bout la logique auto­des­truc­trice du profit à tout prix, en sapant, par son appé­tit féroce et son style de vie, les bases mêmes de la société. Car, pour rendre pos­sible cette over­class, on a ins­tauré une répres­sion gigan­tesque des salaires, ainsi qu’un sys­tème finan­cier qui pille les pays du tiers-monde et appau­vrit les classes labo­rieuses, diri­gées en masse vers les Wal-Mart. La montée en puis­sance des orga­ni­sa­tions et du capi­tal a eu pour effet d’élargir la base sociale et « intel­lec­tuelle » de la classe domi­nante et diri­geante.

Le capi­ta­lisme détruit le Welfare State pour ins­ti­tuer un Wal-Mart State autour duquel s’organise tout le sys­tème finan­cier amé­ri­cain : ache­ter à la Chine de petits pro­duits bon marché fabri­qués par des tra­vailleurs sous-payés, assu­rant ainsi la consom­ma­tion pour les pauvres. À côté, 10 % de la popu­la­tion jouit d’un style de vie basé sur la consom­ma­tion des biens de luxe. Ils en ont les moyens d’autant plus que l’impôt qu’ils payent est ridi­cule – à partir de 90 000 $ de revenu, on ne paye qua­si­ment pas d’impôt aux États-Unis pour qui sait manœu­vrer – et que la puis­sance mili­taire amé­ri­caine a la capa­cité d’instaurer un sys­tème de ponc­tion des matières pre­mières et autres pro­duits manu­fac­tu­rés dans la péri­phé­rie, c’est-à-dire le tiers-monde. Il faut bien consi­dé­rer que l’over­class sol­li­cite l’interventionnisme diri­giste et auto­ri­taire de l’État pour domes­ti­quer la classe moyenne à l’intérieur et paci­fier les peuples de la péri­phé­rie.

Rel. : Comment l’over­class jus­ti­fie-t-elle­cet écart crois­sant entre les riches et les pauvres ?

J. M. : Les grandes entre­prises amé­ri­caines très puis­santes, sur les­quelles se fonde le sys­tème néo­li­bé­ral, véhi­culent une idéo­lo­gie de la per­for­mance, de la com­pé­tence et de la com­pé­ti­ti­vité qui débouche sur un dar­wi­nisme social de la pire espèce. C’est la rhé­to­rique extrê­me­ment vio­lente des win­ners et des loo­sers. Ainsi, les petits sala­riés appa­raissent comme des per­dants, inca­pables de suivre le rythme, inadap­tés à la rapi­dité du chan­ge­ment, pour qui les Wal-Mart deviennent comme un don du ciel, une porte de salut. Un intel­lec­tuel comme Samuel Huntington, dans son livre Le choc des civi­li­sa­tions, relaie ce dis­cours. Selon cet auteur, les gens vivant dans les régions du monde de reli­gion musul­mane ou hin­douiste sont inca­pables cultu­rel­le­ment de s’adapter à la per­for­mance et au sys­tème de pro­duc­tion. Une inter­ven­tion mili­taire devien­drait ainsi néces­saire s’ils met­taient en péril les rythmes de la crois­sance mon­diale dictés par les lois de la per­for­mance éco­no­mique.

À l’opposé, il y a des gagnants, ceux qui ont réussi, dont le pro­to­type est Bill Gates. Ce sont des modèles à suivre pour les membres de l’over­class qui aspirent à deve­nir comme eux, à la manière de jadis où l’on aspi­rait à être parmi l’élite de la nation. Ils font l’objet d’une sorte de culte de la per­son­na­lité, comme s’ils étaient dotés du don de faire des miracles. On pour­rait les appe­ler des won­der­boys, ren­voyant par là à l’art, dans lequel le capi­ta­lisme est passé maître, de faire fan­tas­mer les gens – comme l’ont si bien com­pris Herbert Marcuse et Walter Benjamin. C’est la ver­sion post­mo­derne de Cendrillon qui devient prin­cesse.

Mais, en même temps, la domi­na­tion néo­li­bé­rale amé­ri­caine passe par un grand récit qui mobi­lise la nation – contrai­re­ment à la théo­rie post­mo­derne qui décrète un peu trop vite la fin des grands récits. Nous pour­rions l’intituler America is back ! ou encore, pour reprendre le nom du think tank néo­con­ser­va­teur le plus puis­sant aux États-Unis, The New American Century. Il conduit à une men­ta­lité de pillage selon la logique de l’accumulation par dépos­ses­sion. On dépos­sède car­ré­ment les indi­vi­dus, les popu­la­tions, les régions, etc. de leurs biens et de leurs res­sources parce que « nous sommes, tout sim­ple­ment, en droit de… ». La pro­priété ne se carac­té­rise plus par un titre de pos­ses­sion indi­vi­duelle ; elle se confond avec l’opérationnel, c’est-à-dire avec la capa­cité d’organiser le contrôle et l’appropriation.

L’impérialisme éco­no­mique pra­ti­qué dans le tiers-monde s’enveloppe paral­lè­le­ment d’une idéo­lo­gie huma­ni­taire per­ni­cieuse. On vient au secours des plus dému­nis au moyen d’organisations inter­na­tio­nales de sorte que le sys­tème exporte des pro­duits agri­coles bon marché. Au moyen de ce dum­ping, cette aide huma­ni­taire casse les agri­cul­tures locales et pré­pare le ter­rain aux mul­ti­na­tio­nales telles Monsanto et à leurs OGM. D’un autre côté, les ONG huma­ni­taires court-cir­cuitent les acteurs sociaux natio­naux en leur impo­sant les méthodes et les valeurs des firmes mul­ti­na­tio­nales qui financent cet acti­visme phi­lan­thro­pique.

Par ailleurs, on entend cou­ram­ment un dis­cours, relayé par des ana­lyses socio­lo­giques qui décrètent « fort sérieu­se­ment » l’insignifiance de la société comme entité sui gene­ris. Au-delà de l’individu sou­ve­rain, tout au mieux aurait-on des com­mu­nau­tés iden­ti­taires se sub­sti­tuant à la société comme tota­lité qui assu­rait le lien social. Qu’est-ce qui est miné par ce com­mu­nau­ta­risme si ce n’est l’idée même de soli­da­rité uni­ver­selle ? Celle-ci déniée, c’est le droit du plus fort qui s’affirme. Il faut com­prendre que le recours au concept d’« indi­vi­dua­lisme » sans société est pro­pre­ment scan­da­leux. L’individuation sup­pose au contraire le col­lec­tif : je m’individualise à tra­vers la col­lec­ti­vité en tant que j’ajoute quelque chose ou dans la mesure où je suis res­pon­sable, indi­vi­duel­le­ment, du bien commun.

Bien sûr, la soli­da­rité humaine ne peut être biffée si faci­le­ment. Elle est donc cana­li­sée au moyen du spec­ta­cu­laire. C’est l’effet tsu­nami : des corps qui flottent par mil­liers sur nos écrans… Les gens s’apitoient pen­dant que l’État sabre dans les pro­grammes sociaux. Avec cette pseudo-soli­da­rité, on revient à l’aumône comme au Moyen Âge. Les nobles, les riches se bala­daient avec de petites bourses rem­plies d’écus qu’ils lan­çaient aux pauvres. Comme elles pen­douillaient à la cein­ture, on les appe­lait des « bou­gettes ». En anglais, c’est devenu budget. Les riches se réser­vaient ainsi un budget quo­ti­dien pour dis­tri­buer aux pauvres. Cette manière d’allouer l’argent aux pauvres n’est pas si loin du sens des bud­gets actuels des gou­ver­ne­ments, dans le monde néo­li­bé­ral. Le budget retrouve sa signi­fi­ca­tion éty­mo­lo­gique, cha­ri­table. Il attire l’attention, mais l’économie glo­ba­li­sée est ailleurs. D’un côté, il y a les grands domaines – fon­ciers d’alors ou finan­ciers d’aujourd’hui – pour les riches et, de l’autre, de petits bud­gets pour le reste du monde afin qu’il reste tran­quille… C’est tout le sens du Traité consti­tu­tion­nel euro­péen : d’un côté l’illégalité abso­lue de contes­ter le « marché » ; de l’autre des mesures com­pen­sa­toires, le « filet de sécu­rité » pour ceux qui sont tombés de la vol­tige mon­diale.

Rel. : N’assistons-nous pas, avec ce détour­ne­ment de l’espace public, à la repré­sen­ta­tion d’un monde où serait occul­tée l’existence concrète des gens, leurs besoins, leurs souf­frances, leurs désirs ?

J. M. : Je crois que les gens de l’over­class n’ont aucune idée de la condi­tion de vie de la grande majo­rité de la popu­la­tion. Les médias sont cer­tai­ne­ment la cour­roie de trans­mis­sion de cette mise entre paren­thèses de la réa­lité. Le grand absent, il faut le sou­li­gner, parce qu’il est emblé­ma­tique de cette dé-réa­lité, c’est le tra­vail. On arrive même à affir­mer, sans rougir, sa « dis­pa­ri­tion ». Sous le cou­vert de pour­cen­tages, on montre que tel sec­teur de l’industrie a perdu un nombre impor­tant d’emplois, par exemple. Mais on ne voit pas que dans les faits ce sont d’autres qui tra­vaillent trois heures de plus par semaine et qu’ils ont moins de congés payés. À l’ombre des chiffres, gît la dure réa­lité de ceux et celles qui peinent pour sur­vivre. Et ils sont légions. N’oublions pas que le nombre d’enfants qui tra­vaillent ne figure jamais dans les sta­tis­tiques. Combien de jeunes au Québec ont des petits bou­lots néces­saires à la survie de ce qui reste de la famille ?

En fait, l’authentique et unique tra­vailleur dans le monde néo­li­bé­ral, c’est le capi­tal. Nous retrou­vons cette « réa­lité » alié­nante dans l’expression « mon argent tra­vaille pour moi ». Comme si l’accroissement de la valeur ne pro­ve­nait pas du tra­vail, des tra­vailleurs en chair et en os. Au temps du mou­ve­ment ouvrier, les tra­vailleurs étaient conscients que leur tra­vail était à la base de l’économie natio­nale, qu’il était la condi­tion de la repro­duc­tion de la société qui reliait les géné­ra­tions entre elles dans un même mou­ve­ment d’émancipation. Maintenant cette réa­lité est occul­tée. On revient à une men­ta­lité féo­dale. C’est la grande mys­ti­fi­ca­tion du capi­ta­lisme. C’étaient les sei­gneurs, c’est main­te­nant l’over­class qui pro­cure de l’emploi et fait par­ti­ci­per le reste du monde à sa richesse, par pure géné­ro­sité. « Nous vous employons, alors soyez donc recon­nais­sants, vous êtes des pri­vi­lé­giés. » C’est ce qu’on a vu avec Lucien Bouchard qui a gagné 200 000 $ en quelques semaines de négo­cia­tion pour dire aux tra­vailleurs de la SAQ qu’ils étaient pri­vi­lé­giés d’avoir un salaire annuel de 25 000 $!

Que des hauts diri­geants d’entreprises s’octroient des aug­men­ta­tions de salaire de 400 %, que leur revenu s’élève à des cen­taines de mil­lions, ne pose pas de pro­blème dans cette logique. C’est une richesse qui leur revient de droit. À tout sei­gneur, tout hon­neur ! Il n’y a pas d’injustice parce qu’il n’y a pas d’inégalité. En par­lant du Moyen Âge, per­sonne n’aurait jamais osé poser le pro­blème d’une inéga­lité entre le sei­gneur et le serf ; c’était une dif­fé­rence de nature aussi éloi­gnée l’une de l’autre que Dieu et l’humanité. De plus en plus d’ailleurs, le concept de dif­fé­rence se sub­sti­tue à celui d’inégalité pour jus­ti­fier les écarts sala­riaux. L’over­class se per­çoit comme « homme nou­veau » ou nou­velle espèce.

Je crains que le néo­li­bé­ra­lisme et sa civi­li­sa­tion de la per­for­mance – si rien n’est fait pour les contrer – portent ce concept de dif­fé­rence à son apo­théose en dis­tin­guant l’humanité sui­vant qu’elle est géné­ti­que­ment enri­chie ou géné­ti­que­ment pauvre ; une huma­nité de trop, non ren­table, qui est non seule­ment impuis­sante à suivre le cou­rant, mais le freine, le menace au point où l’humanité adap­tée serait en droit de l’éliminer ou de la main­te­nir en état d’infrahumanité. Avec la dégra­da­tion des éco­sys­tèmes, il pour­rait y avoir une over­class de sei­gneurs, capables de vivre dans la pol­lu­tion, grâce à une occu­pa­tion des lieux les moins pol­lués et à l’accès à de coû­teuses thé­ra­pies nano­tech­no­lo­giques ren­for­çant le sys­tème immu­ni­taire contre les virus et les pol­lu­tions bio­lo­giques que leurs grandes entre­prises auront pro­vo­qués. Cela consis­te­rait en une ver­sion extrême d’un sys­tème de santé à deux vitesses. Une « huma­nité à deux ou trois vitesses » : la sur­hu­ma­nité ou trans­hu­ma­nité, huma­nité « banale » et sous-huma­nité…

La science-fic­tion est dans bien des cas de la bonne socio­lo­gie. Le meilleur des mondes de Huxley et 1984 d’Orwell sont des mondes com­plé­men­taires, l’un étant la condi­tion de l’autre. Nous nous en ren­dons compte. Lourde tâche que celle qui nous incombe de défendre l’humanité com­mune. Notre résis­tance com­mence en appe­lant l’inégalité par son nom, en dénon­çant l’écart actuel entre les riches et les pauvres comme une injus­tice vis-à-vis de la condi­tion humaine, sinon l’accomplissement du concept de dif­fé­rence nous conduira à la post-huma­nité.

Entrevue réalisée par Jean-François Filion et Jean-Claude Ravet

Référence : Mascotto, Jacques,« L’over­classet son ima­gi­naire », Relations, sep­tembre 2005 (703), p. 17-20.


Professeur au Département de socio­lo­gie de l’UQAM, Jacques Mascotto enseigne depuis plu­sieurs années la socio­lo­gie des élites, ce qui l’a amené à s’intéresser au nou­veau bloc éco­no­mique diri­geant amé­ri­cain.



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