Retour sur Octobre 1970

L’irruption des jeunes

Par Mis en ligne le 19 octobre 2010

En octobre 1970, le FLQ passe à l’action. L’enlèvement du consul bri­tan­nique James Cross, puis celle du Ministre libé­ral du tra­vail Pierre Laporte, est pré­senté par le FMQ comme un acte de résis­tance « néces­saire ». Le FLQ demande la libé­ra­tion des pri­son­niers liés à ses actions, la lec­ture à la télé­vi­sion du Manifeste, le réem­ploi de 400 ex-employés de l’entreprise Lapalme par Postes Canada à la suite de leur mise à pied, le libre-pas­sage des cel­lules res­pon­sables des enlè­ve­ments vers Cuba, ainsi que $500 000. Jusqu’à la pro­cla­ma­tion de la Loi des mesures de guerre (16 octobre), l’effervescence est pal­pable au Québec. Le 8 octobre, le gou­ver­ne­ment cède à l’exigence du FLQ en pré­sen­tant la lec­ture du Manifeste à Radio-Canada. L’émotion est vive. Des syn­di­ca­listes, des lea­ders com­mu­nau­taires, des curés, des intel­lec­tuels, des jeunes, pensent et disent que ce Manifeste « touche juste ». C’est un texte très poé­tique, imagé, uti­li­sant l’ironie et la dénon­cia­tion, et qui parle de l’oppression, mais aussi de la révolte.

Le Front de libé­ra­tion du Québec n’est pas le messie, ni un Robin des bois des temps modernes. C’est un regrou­pe­ment de tra­vailleurs qué­bé­cois qui sont déci­dés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne défi­ni­ti­ve­ment en mains son destin. Le Front de libé­ra­tion du Québec veut l’indépendance totale des Québécois, réunis dans une société libre et purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les « big boss » patron­neux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse-gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupule.

Le ton est plutôt libertaire :

Travailleurs du Québec, com­men­cez dès aujourd’hui à reprendre ce qui vous appar­tient ; prenez vous-mêmes ce qui est à vous. Vous seuls connais­sez vos usines, vos machines, vos hôtels, vos uni­ver­si­tés, vos syn­di­cats ; n’attendez pas d’organisation miracle. Faites vous-mêmes votre révo­lu­tion dans vos quar­tiers, dans vos milieux de tra­vail. Et si vous ne la faites pas vous-mêmes, d’autres usur­pa­teurs tech­no­crates ou autres rem­pla­ce­ront la poi­gnée de fumeurs de cigares que nous connais­sons main­te­nant et tout sera à refaire. Vous seuls êtes capables de bâtir une société libre.

Les étu­diantEs en octobre

Peu après le 8 octobre, des assem­blées ont lieu un peu par­tout dans les uni­ver­si­tés et cégeps. À de nom­breux endroits, les assem­blées sont rem­plies à cra­quer et des réso­lu­tions en appui aux reven­di­ca­tions du FLQ sont votées. Le débat porte par­fois sur la vio­lence, cer­tainEs remet­tant en ques­tion la légi­ti­mité des actions du FLQ. Cet argu­ment par ailleurs est porté par les chefs du Parti Québécois, dont René Lévesque, qui dénonce le FLQ en des termes assez durs. À l’Université du Québec à Montréal, ces hési­ta­tions ne sont pas très popu­laires. Une grève géné­rale et illi­mi­tée est décla­rée, « jusqu’à la satis­fac­tion des reven­di­ca­tions du FLQ ». Les bâti­ments admi­nis­tra­tifs de l’UQAM sont occu­pés, ce qui en fait une sorte de quar­tier géné­ral impro­visé de la fronde étu­diante. Pendant la semaine sub­sé­quente, des ren­contres ont lieu pour orga­ni­ser une grève géné­rale à l’échelle de la pro­vince. Un grand ras­sem­ble­ment est fina­le­ment convo­qué le 15 octobre à Montréal. 5 000 mili­tantEs, prin­ci­pa­le­ment des jeunes et des étu­diants, sont réunis pour affir­mer leur appui aux reven­di­ca­tions du FLQ. La foule est chauf­fée à bloc par l’avocat Robert Lemieux et le syn­di­ca­liste Michel Chartrand. Quelques heures plus tard dans la nuit du 16 octobre, la loi des mesures de guerre est pro­cla­mée. Des cen­taines de per­sonnes, dont un grand nombre de mili­tantEs étu­diantEs, sont arrê­tées. Pour un temps, le mou­ve­ment d’appui au FLQ est pas­sa­ble­ment cassé. La pré­sence de plu­sieurs mil­liers de mili­taires dans les villes du Québec et les tac­tiques d’intimidation de la police durent pen­dant plu­sieurs semaines. Dès novembre cepen­dant, des mani­fes­ta­tions reprennent contre la Loi des mesures de guerre. De grosses assem­blées ont lieu à l’UQAM et à l’Université de Montréal, pour mettre en place une coa­li­tion contre la répres­sion. Quelques dizaines de gens au début, des cen­taines et fina­le­ment des mil­liers, bravent le climat mais aussi la peur pour sortir dans la rue. Au début de 1971, les mani­fes­ta­tions reprennent en appui aux déte­nus. Les procès des « 5 » (Lemieux, Chartrand, Vaillières, Gagnon, Larue-Langlois) abou­tissent à de puis­sants échanges média­ti­sés (les accu­sés sont libé­rés). Lors du procès des membres de la cel­lule Chénier, Paul Rose et ses cama­rades sont appuyés par divers mani­fes­tants et mani­fes­tantes qui dénoncent le carac­tère illé­gi­time de la répression.

Le rebond

Au prin­temps 1971, les mobi­li­sa­tions conti­nuent. L’UQAM, tou­jours elle, tombe en grève. Les employéEs de sou­tien, syn­di­qués avec le SCFP, orga­nisent le pique­tage auquel se joignent plu­sieurs cen­taines d’étudiantEs. Certes c’est une grève comme d’autres, autour de reven­di­ca­tions spé­ci­fiques. Mais en même temps c’est une grève qui brise la glace pour le mou­ve­ment social. Le fait qu’elle ait lieu en milieu uni­ver­si­taire n’est pas non plus un hasard. Les gré­vistes du SEUQAM rem­portent une vic­toire déci­sive, qui ouvre la voie à la remo­bi­li­sa­tion étu­diante et syn­di­cale. À l’automne 1971, moins d’un an après la crise d’octobre, plu­sieurs conflits de tra­vail acquièrent un carac­tère très poli­tique. Au jour­nal La Presse, le conflit met aux prises une vaste coa­li­tion syn­di­cale CSN-FTQ contre un des grands mono­poles média­tiques, très liés au gou­ver­ne­ment libé­ral. Parallèlement, les profs de l’UQAM ferment (encore une fois) l’Université, avec des reven­di­ca­tions pro­fes­sion­nelles, mais éga­le­ment poli­tiques, sur la nature du sys­tème édu­ca­tif notam­ment. Enfin, c’est la grève des employés de l’Université de Montréal qui veulent, comme leurs cama­rades de l’UQAM, mar­quer des points. Tout cela se com­bine évi­dem­ment. Les étu­diantEs de même que les jeunes tra­vailleurs et tra­vailleuses, sont très actifs dans ces grèves et ces mou­ve­ments. Au début de 1972, les syn­di­cats prennent les devants et arti­culent un pro­gramme pour l’ensemble du sec­teur public. Un ras­sem­ble­ment-monstre a lieu au Forum de Montréal. Quelques mois plus tard, des grèves sont déclen­chées un peu par­tout, menant à l’occupation d’entreprises et de villes.

Un mou­ve­ment de profondeur

Tous ces épi­sodes démontrent la pro­fon­deur et l’enracinement d’un mou­ve­ment des jeunes qui prend ici et là l’allure d’une révolte. Les jeunes en ont marre d’un sys­tème qui hérite des struc­tures de domi­na­tion archaïques impo­sées pen­dant la « grande noir­ceur ». La per­cep­tion est que la « révo­lu­tion tran­quille » a été détour­née par « ceux d’en haut » qui ont moder­nisé ces struc­tures en en pré­ser­vant l’essentiel. Certes l’éducation devient plus acces­sible (avec la créa­tion des cégeps et de l’UQAM), mais elle reste éli­tiste. La condi­tion des jeunes tra­vailleurs n’est plus la même que celle qui pré­va­lait pour leurs aînés, mais pour­quoi la société qué­bé­coise doit-elle tolé­rer l’injustice et l’exploitation ? Ces ques­tions et bien d’autres résonnent parmi les jeunes. Une partie impor­tante de ceux-ci évo­luent vers le PQ qui appa­raît, avant et après Octobre, comme une porte de sortie réa­liste, une ouver­ture vers les chan­ge­ments, sinon révo­lu­tion­naires, mais au moins fon­da­men­taux. D’autres jeunes veulent aller plus loin, et beau­coup d’investissent dans l’action com­mu­nau­taire et syn­di­cale, où ils bous­culent les struc­tures éta­blies et les lea­der­ships qu’ils per­çoivent comme hési­tants et tièdes. D’autres enfin se mettent à construire des pro­jets poli­tiques révo­lu­tion­naires qui prennent toutes sortes de cou­leurs. Les retom­bées de cette irrup­tion sont impor­tantes et ont des effets à long terme.

Relire Octobre 1970

Somme toute, relire Octobre 1970 implique de mieux com­prendre le contexte et d’analyser les mou­ve­ments de société en pro­fon­deur. Les actions du FLQ au départ appuyées par un grand nombre de jeunes (beau­coup ont changé d’idée lors de la mort de Pierre Laporte) cor­res­pon­daient d’une cer­taine manière à l’«air du temps ». Non pas que les jeunes vou­laient « passer à l’action » dans les termes du FLQ (l’idée de la lutte armée n’avait pas beau­coup d’adeptes). Mais plu­sieurs pen­saient néces­saire de confron­ter le sys­tème et forcer des chan­ge­ments radicaux.

Les NCS orga­nisent un col­loque, 40 ans après Octobre 1970, le 30 octobre pro­chain. Les détails sur le site web : http://​www​.cahiers​du​so​cia​lisme​.org/

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